Chapitre 4-04

Adam

Le monte-charge aboutit au rez-de-chaussée du Centre de la Nature… où quelques visiteurs éthaïres déambulent en silence. L’un d’eux observe la pyramide végétale du bassin central. Celle qui enserre les énormes sphères que j’avais déplacées… il y a neuf ans. Neuf années dans mon existence ! Et il y a seulement quelques jours dans cette autre réalité !

« On n’se sépare pas, me demande Éoïah qui resserre ma main.

T’inquiète, c’est hors de question. Ève ? Il faut qu’on change l’organisation des chambres. Je dors avec Éoïah.

O.K.

Désolé Mel, c’est pas que je n’veuille plus d’toi comme compagnon de chambre… mais j’t’avoue… que j’préfère Éoïah.

Adam ! réplique Mel. Tu n’ m’aimes plus ! Et tu vas m’laisser seul ? Comme un breilleur ?

Le breilleur est un animal solitaire de Ligurande.

Ooh ! Mais c’est terrible ! À moins que… Ève ? Voudrais-tu partager… ta chambre avec moi ? » Il sourit et m’adresse un clin d’œil complice. Ève fait semblant de lui donner un coup de coude.

« J’ose pas demander à Maman. Ève ? Tu peux, s’il te plaît ?

C’est comme si c’était fait. » Elle se retourne et lève une main.

« Anna ?

— Oui ?

— Nous allons réorganiser les chambres. Je dors avec Mel, Adam avec Éoïah. » Le ton est autoritaire, la décision sans appel.

« Euh… Mais, hésite Maman. Bon… C’est d’accord.

— Merci Anna ! » Ève la gratifie d’un large sourire. « Tu vois, Adam, c’était pas compliqué. » Je la remercie en hochant la tête discrètement, l’air entendu. J’aperçois en coin les sourires complices et furtifs de Kalept, Lepte et Septier.

« Tant qu’j’y suis, reprend Ève à l’attention de Lepte. Arrange un peu les chambres. On n’veut plus de chambres de bébés. Et tu ajoutes des miroirs pour qu’on ne perde pas la main. Kalept t’expliquera. »

À l’étage, Perthie demande si nous souhaitons nous changer.

« Non, Maman. Pas pour l’instant, répond Ève pour nous tous.

— D’accord. Mais pas question d’échapper à mon rituel. Je veux déjà contrôler votre taille. »

Nous nous déchaussons… Mel fait 1m84. Ève, 1m75, comme sa maman. Moi, 1m72. Éoïah, 1m68, comme Thomas, et Jade, 1m58.

Les tables sont accolées et nous nous installons.

« Alors ? Qui commence ? demande Maman.

— Moi ! » réplique Jade. Jade toujours volontaire, débordante d’énergie…

« Alors… » Elle fronce les sourcils, avant de soupirer. Elle réalise, un peu tard, l’ampleur de la tâche… Et c’est à bâtons rompus que nous racontons les trois années qui viennent de s’écouler. La machination de Kalept, notre “atterrissage” mouvementé sur Kylèn, notre interminable odyssée, avec la découverte de la fabrique de cristaux…

« Ces cristaux, intervient Lepte, de gros cristaux d’une quarantaine de m3, sont des icosaèdres aux stellations différentes, multiples. Des polyèdres plus ou moins étoilés qui nous servent de stabilisateurs temporels. Et c’est grâce à ces cristaux, disséminés sur plusieurs planètes, que nous voyageons avec la maîtrise du temps. Oui… Oui, Perthie. C’est bien une face d’un icosaèdre que tu as aperçue.

— Un stabilisateur temporel ? reprend Perthie. Eh ben !

Il faut simplement éviter de les toucher. Sinon c’est l’expérience d’un transfert temporel assurée. Une expérience qui peut être… très désagréable…

— Mais comment s’fait-il que j’aie jamais pu l’retrouver ? demande Perthie. Pourtant j’y suis retournée plusieurs fois… J’commençais à m’demander… si j’devenais folle.

Non, non. Tu n’es pas folle, assure Lepte.

— Alors ? Comment s’fait-il que je n’l’aie pas revu ?

Je l’ai fait déplacer aussitôt. Pour votre sécurité. » Perthie se recule sur son siège. Elle hoche la tête et souffle de soulagement.

Nous poursuivons notre récit, où nous arrivons à Ayet Arès. Nous en sommes à la description des Kylèniens, lorsque des raclements, des sifflements, et des bruits sourds, nous parviennent.

« Qu’est-ce que c’est qu’ce bazar ? s’inquiète Éria.

— T’inquiète, Maman, sourit Mel. C’est le réaménagement de nos chambres.

— O.K. ! Alors… si j’ai pas à m’inquiéter…

Merci, Lepte ! transmet Ève. Efficacité, rapidité… comme toujours ! »

Nous continuons notre exposé par l’expédition en Moyo Ziène sur Éssip Ésséis. La rencontre avec les Sipséis, nos exercices, l’envie de nous retrouver tous les six en un point spécifique d’Aïné. Un lieu nommé en utilisant les premières lettres de nos prénoms, Jèmaté. Le retour sur Kylèn, le voyage extracorporel vers Ir’ Dan, le passage sur Pangou, Baïamé, la base. Nous en profitons pour transmettre le bonjour de Tchéa, enceinte de Kidan. Nous poursuivons avec le voyage sur Irod, nos nouveaux exercices, et notre retour avec l’apprentissage du processus de formation des trous de vers.

Nos parents n’interviennent que très peu au cours du récit. Ils sont visiblement perplexes et totalement dépassés. Je les vois tour à tour époustouflés, stupéfiés, troublés, et même étourdis par notre exposé. Un exposé pourtant largement édulcoré.

Nous sortons de la salle de repas, les laissant digérer en compagnie des Éthaïres, pour aller découvrir nos nouvelles chambres… Toute la déco de l’ancienne chambre de Jade et Thomas a été modifiée. Les cloisons sont recouvertes de miroirs, et il ne reste que deux lits d’une place, séparés par un léger renfoncement avec quatre étagères garnies de quelques affaires. Une robe éthaïre repose sur chaque lit. Thomas remarque une incrustation argentée au dos de la porte : des arabesques entrelacées qui forment deux prénoms, Éoïah et le mien ! La chambre que Lepte nous a réservée ! L’ancienne chambre que je partageais avec Mel est devenue la chambre d’Ève et de Mel. Le décor est identique, seule la calligraphie diffère. Jade et Thomas se partagent la chambre de l’appartement suivant.

Nous nous séparons pour aller nous changer. Éoïah m’entraîne vers notre chambre et referme la porte…

« Notre chambre, Adam », chuchote-t-elle le dos à la porte. Elle plonge ses yeux de braise flamboyants dans les miens…

« La première fois que nous avons une chambre pour nous deux ! Serre-moi fort, mon Amour ! » Je la dévisage avec envie, la prends par la taille, la serre tout contre moi et l’embrasse fougueusement…