Chapitre 6-20

Mel – Île d’Amrum Allemagne

Nous survolions une plage enneigée de l’île d’Amrum, une île de la mer du Nord, lorsque Lisbeth Henning est intervenue… Débusquer l’Emnos n’est pas une urgence absolue. Nous n’allons pas changer nos plans pour cette nuit.

Nous avons prévu de rencontrer mes grands-parents paternels, Friedrich Hayden et Emilia Kostyra. Ils habitent une maison pittoresque de Nebel, le long du Strunwai.

Nous avons quitté la soucoupe, stationnée au-dessus de la pointe nord de l’île, et nous visitons le secteur à bord de la plate-forme. Plate-forme pilotée par Adam, bien évidemment. Nous survolons Norddorf sans apercevoir âme qui vive… Le paysage, enneigé, nimbé d’une brume grise, est réchauffé par les lumières des maisons de briques au toit de chaume… Adam s’engage dans le survol d’un sentier de planches qui serpente dans la forêt… Une forêt de feuillus totalement dégarnis avec quelques conifères aux branches qui ploient sous la neige.

Quel calme ! Quelle tranquillité ! Quel silence ! Cette île est un véritable havre de paix, un endroit magique empreint de mystère, de secret. Je regrette quand même le mutisme des animaux terrestres. L’absence du virus les prive d’une dimension spirituelle qui caractérise les animaux des autres univers. Qu’ils soient oiseaux, comme ces eiders, ces sternes, ces mouettes, ou mammifères, comme ces nombreux lièvres, ou ces rongeurs qui se cachent.

Adam retrouve les dunes blanches de neige, il les suit jusqu’au Strunwai qu’il remonte…

« Tu te gares ici ! » J’indique une zone dégagée, un champ enneigé.

« C’est cette maison ? s’étonne Thomas qui désigne la demeure la plus proche.

— Non… Celle d’à côté. » Je sonde la maison… Ils sont deux… Ils écoutent de la musique classique… L’homme, les paupières fermées, se délecte des accords. La femme a les yeux ouverts. En plein milieu de l’orchestre, elle observe les musiciens qui l’entourent… Ils suivent la retransmission holographique d’un concert. Sur la droite, un grand aquarium fait office de cloison… Ils ne se regardent pas… Alors je ne suis pas plus avancé.

« On y va ! »

Nous enclenchons le camouflage… Un camouflage ajusté sur nos habits donnés par le Consortium : des sous-pulls thermiques, des pantalons de toile imperméables, comme les vestes et parkas, et des chaussures souples, confortables et chaudes. Adam nous aide à mettre pied à terre… En tête, je traverse la rue et m’approche de la barrière en bois peint… Une petite plaque métallique gravée indique “KOSTYRA-HAYDEN”… C’est bien ici !

Je me blottis sous le muret de pierres sèches, à l’abri d’éventuels regards, et désactive le camouflage… avant de me relever. Éoïah, Adam, Thomas et Jade en font de même. Sans un mot, d’un air radieux accompagné d’un geste victorieux, je désigne la plaque et pousse la barrière… Les plantes grimpantes ont conquis la façade de briques rouges depuis bien longtemps. Les quatre fenêtres blanches du rez-de-chaussée, des fenêtres à six carreaux, sont entourées de boiseries peintes dans le même bleu que la barrière. Comme la porte d’entrée en arc de cercle, et les fenêtres des lucarnes en trapèze de l’étage. Une petite haie, parfaitement taillée, court au fil d’un joli jardin champêtre. Je vois un banc de bois, également peint dans le même bleu… Le décor, l’ambiance, respirent l’harmonie, la sérénité, la douceur de vivre… La musique du concert plane si fort autour de la propriété, qu’elle semble emmitouflée d’une écharpe de notes…

J’avance dans l’allée… jusqu’à la terrasse de briques qui entoure la maison. Des appliques extérieures s’allument à mon approche. Elles diffusent une lumière chaude. N’apercevant aucun système de sonnerie, je frappe à la porte… Le silence se fait ! Réveillant la sourde angoisse qui se niche au plus profond de mes entrailles…

Une ombre se présente derrière les vitres dépolies… La poignée s’abaisse, la porte s’entrouvre… Un homme âgé, grand, mince, courbé, au long visage ridé et aux cheveux blancs, m’observe d’un regard méfiant.

« Bonsoir, Monsieur Hayden… Nous sommes désolés de vous déranger en plein concert.

— Bonsoir… C’est… pour quoi ?… Vous êtes ? » Sa voix est claire, énergique, assurée.

« Oh ! C’est une longue histoire… Une très longue histoire ! Nous sommes de passage sur Nebel… et nous aimerions profiter de votre hospitalité… Nous souhaitons nous reposer… passer la nuit chez vous.

— Chez nous ? Pourquoi chez nous ? Les gîtes sont complets ? Les voisins ont refusé de vous accueillir ?

— Nous n’avons demandé à personne d’autre, Monsieur Hayden. Nous ne sommes pas ici par hasard… C’est Mathias… votre fils… qui nous envoie. » Friedrich est aussitôt sur la défensive !

« Mathias ! Mais Mathias n’est plus !

— Monsieur Hayden… En ce moment même, Mathias est sur Mars.

— Mais vous délirez, jeune homme ! » Il s’énerve. M’attendant à sa réaction, je sors le médaillon de Papa de ma poche.

« Reconnaissez-vous ceci ? » Il pense aussitôt que je suis un voleur.

« Non… Je ne l’ai pas volé… » Je sens monter les larmes. « Mon père me l’a donné.

— Votre père ? Et d’où le tenait-il ?

— De vous-même… Vous le lui avez donné le jour de ses dix-huit ans… Et Papa me l’a donné mes dix-huit ans passés… Mathias… Mathias est mon père… Je suis votre petit-fils, je me prénomme Mel.

— Mais… c’est impossible ! s’exclame Friedrich, totalement incrédule.

— Friedrich ? » intervient Emilia. Grande, sèche, digne, c’est d’elle que Papa a hérité la forme du visage… comme ces yeux bleus au regard si profond qui me dévisagent.

« Qui sont ces jeunes ? Bonsoir jeunes gens. Que voulez-vous ? »

Je sens les larmes couler sans que je puisse les retenir.

« Bonsoir Madame… » Ma voix tremble. « Nous sommes désolés de vous déranger… » Submergé par l’émotion, je dois m’arrêter et reprendre mon souffle…

« Bonsoir… » Adam vient à mon secours. « Nous cherchons un abri pour la nuit… juste pour la nuit… Nous repartirons demain matin.

— Laisse-les entrer… Friedrich ?… Tu vas bien ? » Il acquiesce de la tête. « Nous avons assez de place. » Elle s’écarte pour nous laisser passer. « Rentrez, jeunes gens… et bienvenue dans notre demeure.

— Merci. » Je passe sous le porche arrondi de l’entrée… En larmes… Je ne me savais pas si sensible…

« Jeune homme ? Vous allez bien ? » me demande Emilia, surprise de me voir pleurer.

« Ce jeune homme, Emilia, intervient Friedrich, porte la médaille de Mathias… Il dit… qu’il est… notre petit-fils !

— Notre petit-fils ?… Mais c’est impossible ! Qui êtes-vous ? » Cette fois elle m’observe avec défiance.

« Je vous comprends… Tout cela paraît impossible… Et pourtant c’est la vérité… Je me prénomme Mel… et je suis le fils de Mathias et d’Éria Paniandy.

— Éria Paniandy ? L’informaticienne d’Alpha Cent ? s’enquiert Emilia.

— Oui… Vous êtes mes grands-parents paternels. »

Accusant le choc, tous deux s’assoient dans un canapé. « Et voici… Adam. » Adam incline respectueusement la tête.

« Adam est le fils de Lewis Taylor et d’Anna Zeed.

— Oh, mon Dieu ! s’exclame Emilia.

— Jade, sa sœur… Thomas, le fils d’Yves Rémond et de Perthie Anderson… Thomas a une grande sœur.

— Oh, mon Dieu ! reprend Emilia. La jeune femme qu’on a vue à l’écran le jour de Noël ! Le message qui provenait de Mars !

— Tout à fait… Elle se prénomme Ève… Ève est ma compagne… Elle me manque.

— Nous avions remarqué la ressemblance avec sa mère, précise Friedrich. Mais alors ?… Que devient l’équipage d’Alpha Cent ?

— Ils sont sur Mars en ce moment même, répond Adam.

— Ils sont vivants ? s’extasie Emilia.

— Oui, Madame, réplique Adam.

— Emilia ! Je ne veux pas de “Madame” ! Nous qui pensions avoir perdu notre fils !

— Vous ne l’avez pas perdu… et vous avez gagné un petit-fils, reprend Adam. Nos parents ne devraient pas tarder à prendre une navette pour rentrer sur Terre. Ils devraient arriver d’ici un mois.

— Et vous, Mademoiselle ? Qui êtes-vous ? interroge Friedrich qui dévisage Éoïah.

— Elle se prénomme Éoïah, poursuit Adam. Éoïah est ma compagne.

— Fille de ? » demande Emilia.

Adam se gratte la gorge avant de répondre.

« Éoïah… n’est pas humaine… Éoïah est Ligure.

— Pardon ? » Friedrich écarquille les yeux.

« Éoïah est née sur une planète qui se nomme Ligurande. Nous avons passé trois années en compagnie des Ligures… Ils sont semblables aux humains.

— Vous plaisantez ? demande Friedrich.

— Adam dit la vérité. Je vais tout vous expliquer… Nous pouvons nous asseoir ?

— Oh ! Pardon ! Bien sûr !

— Merci. »

Thomas et Jade se serrent dans un fauteuil. Je m’assois devant mes grands-parents, aux côtés d’Adam et d’Éoïah.

« Il y a un peu plus d’un an, vous avez vu Alpha Cent disparaître, absorbé par un trou noir… Et vous l’avez vu réapparaître… comme par enchantement… Sauf qu’il ne s’agissait pas d’un trou noir… mais d’un trou de ver… Il s’est écoulé de nombreuses années entre la disparition… et la réapparition du vaisseau… Nous sommes nés sur une planète nommée Ir’ Dan… et nous avons été éduqués par une communauté de peuples… L’un de ces peuples, les Éthaïres, avait prévu que notre système allait être envahi par un peuple agressif.

Mel ! Attends ! » Éoïah, une main contre mon bras, se fige.

« L’un des vaisseaux ! Il va s’écraser !

— Que s’passe-t-il ? » s’étonne Friedrich. Jade grimace, l’air contrarié : « Un vaisseau ennemi a un souci.

— Liaison avec Lisbeth Henning ! » Je formule ma demande sans chercher à m’isoler.

« Lisbeth Henning ? La déléguée de la Fédération ? » s’étonne Emilia. L’hologramme de Madame Henning apparaît en plein milieu du salon ! Ce qui pétrifie un instant mes grands-parents. Ils se lèvent, gênés et troublés par l’illustre intrusion.

« Les jeunes ? » Elle paraît surprise. « Que faites-vous sur l’île d’Amrum ?… Chez les parents de Mathias Hayden ? En famille ?

— Exactement. Nous allons passer la nuit en famille.

Bien… Mais pour notre affaire ?

— Nous repartons demain matin.

D’accord !

— Nous souhaitions vous informer qu’un vaisseau emnos est en perdition ! Il va s’écraser !

— En pleine mer ! précise Jade.

Merci… Mais nous l’avons vu venir… C’est de ce vaisseau que s’est échappée… notre affaire. Notre affaire en est peut-être responsable. Une armada arrivera sur zone cette nuit… Nous allons tenter de récupérer l’épave… en partie tout au moins.

— Mmm… » Je grimace. « Je ne pense pas que ce soit une bonne idée… Ne vous exposez pas… Si vous le faites, alors essayez d’être le plus discret possible… » Lisbeth Henning sourit.

« Merci du conseil ! Bonne soirée en famille ! » Elle ajoute un clin d’œil complice à l’attention de mes grands-parents. « Prenez bien soin d’ces petits jeunes… ils sont précieux !

— Je… Je vous en prie… Madame Henning », bredouille Friedrich. L’hologramme s’évanouit.

« Vous… vous connaissez notre déléguée ?

— Où en étais-je ?

La prévision des Éthaïres, précise Éoïah.

— Oui… Les Éthaïres… Ce peuple nous observe depuis des millénaires. Ils suivent notre évolution… et ils n’ont pas souhaité que nous retournions au Moyen Âge… Et c’est pour ça qu’ils ont contacté les humains.

— PXA 5760, lâche Friedrich.

— Exact !… Mais ils n’ont pas l’autorisation d’intervenir directement.

— L’autorisation ? s’étonne Friedrich.

— Eh oui ! Les Peuples de la Communauté s’interdisent toute ingérence directe dans les affaires intérieures des peuples qu’ils observent. Ces peuples doivent se débrouiller seuls… Enfin, presque… Nous sommes ici pour ça. En tant qu’humains, nous avons été formés pour enrayer les menaces qui pèsent sur la Terre.

— Vous ?… Vous cinq ? questionne Emilia, l’air stupéfait.

— Nous six. Ève s’occupe de Mars.

— Mais… s’étrangle Friedrich, profondément troublé.

— Lors de nos formations… nous avons acquis… quelques pouvoirs et quelques techniques… disons… utiles à notre mission.

— Sauver l’Humanité ? demande Emilia.

— C’est exactement ça ! » réplique Thomas.

L’intervention de Madame Henning a permis de lever les dernières barrières entre nous. Même si Emilia et Friedrich ont encore du mal à le croire, l’idée que je suis bien leur petit-fils fait son chemin.

Éoïah a pu retirer ses lentilles sans trop les effrayer. Nous avons dîné ensemble, puis discuté longuement, jusqu’à ce qu’ils soient tous deux terrassés par une fatigue bien légitime. Ils nous ont montré nos chambres à l’étage, et j’ai pu les serrer dans mes bras, et pleurer à nouveau à chaudes larmes… Des larmes irrépressibles, de bonheur, de joie intense…

Je me suis couché dans la chambre que Papa occupait jadis. Imaginant que ce que j’apercevais à la lueur de la lampe de chevet, un motif arbustif fluorescent, Papa l’avait observé maintes et maintes fois avant de s’endormir… Les petites étoiles du plafond bleu de Prusse, les maquettes d’avions, d’immeubles, au-dessus des étagères remplies de bouquins…