Et me voici seule… au calme… Un calme précaire qui va rapidement disparaître. Les Emnos ne vont pas tarder.
J’avance jusqu’au hangar de la soucoupe, et pose le sac et le casque au sol. Je me sens détendue… et concentrée… pleine d’une énergie nouvelle, d’un calme… à toute épreuve. Je m’étire… et repousse mes cheveux vers l’arrière pour positionner le casque. Je prends la ceinture, les deux boîtiers rectangulaires et les dispositifs opiriens. Je les ajuste de gestes assurés, et porte la ceinture à la taille. Je positionne ensuite les épaulettes, et passe le collier autour du cou. Les bracelets solènes aux poignets, je referme le sac. Le bouclier, le système de camouflage et le transmetteur holographique, suffisent. Je ne souhaite entamer les hostilités. Je n’aurai besoin ni du némadou ni du yortalk. Mes huit séquences sont préprogrammées, une série de huit scènes qui se suivent et peuvent être visionnées en boucle. Je suis prête, fin prête, le bal va pouvoir commencer. Je n’attends plus que mes cavaliers…
Je pars en extra pour assister au lancement des opérations.
Le blindage d’Alpha Cent traversé, je suis témoin du départ du Marstroller… Il se désengage et prend la direction de l’atmosphère martienne, suivi par le cortège des vaisseaux venus nous escorter. Ensuite, ils se séparent… Et comme je l’avais envisagé, le petit Marstroller vert bronze, le MA 66, se dirige vers le mont Olympus… Avec un peu de chance, je ne devrais pas tarder à les rejoindre…
Ce n’est qu’après de longues minutes d’attente… que je détecte de nouveaux mouvements. Ils ne sont que trois… Trois vaisseaux emnos en provenance du secteur où le MA 66 a disparu. Ils volent en formation en V, ils viennent à ma rencontre…
Leur aile est originale. En forme de losange creux, elle naît sous le fuselage pour se fondre dans la partie supérieure d’un empennage en Y. Le premier a une coque noire ornée de marbrures bleutées. Les deux suivants sont, l’un rouge-orangé avec des traînées jaunes, l’autre bleu nuit avec des ocelles bleu pâle. Le vaisseau de tête s’approche du hangar navette par tribord, tandis que l’appareil bleu nuit se positionne sur bâbord. L’engin rouge-orangé reste en retrait.
Les ailes en forme de losange creux des deux vaisseaux proches d’Alpha Cent pivotent pour se placer à la verticale… et les appareils emnos s’approchent jusqu’à accoster Alpha Cent… Le premier entre en contact et commence à percer la coque !
Ils ne vont pas utiliser les sas existants. Le deuxième opère une même manœuvre. Je retraverse la coque d’Alpha Cent au niveau du hangar navette pour voir les premières étincelles jaillir dans l’obscurité. Une ouverture circulaire, d’un diamètre supérieur à deux mètres, est rapidement découpée, et de nouvelles étincelles jaillissent sur bâbord…
Les deux orifices réalisés, un curieux éclairage bleuté se manifeste. Il produit de sinistres ombres mouvantes qui glissent et se déforment sur la structure d’Héliantis…
Sur tribord apparaît une petite sonde métallique ovoïde… Elle plane lentement à l’horizontale… avance d’un bon mètre… et son anneau central s’illumine d’un puissant rayon violet. L’espèce de laser suit le profil des obstacles rencontrés… en pivotant sur 360°. Le rayon ratisse le hangar… avant de s’éteindre. La sonde reprend son lent déplacement horizontal… elle stoppe devant la porte blindée derrière laquelle se trouve mon corps physique.
Le laser se rallume et l’opération se renouvelle… La sonde se déplace ensuite vers la trouée bâbord… Le laser réapparaît une troisième fois, avant que la soucoupe ne disparaisse par la trouée de bâbord… L’inspection du hangar navette est terminée. Les Emnos ne vont pas tarder à débarquer… Dès que la console centrale détectera le déplacement d’un corps vivant, elle provoquera l’ouverture de la porte.
Je réintègre mon corps… et attends, sur le qui-vive, que le témoin rouge de la console de la porte vire au vert… Ce qui se produit au bout de quelque trois minutes. Trois, deux, un ! J’enclenche mon camouflage et lance la première séquence enregistrée…
Je compte sur la surveillance de ma signature thermique : ils vont penser qu’à l’ouverture du sas, je m’enfuis vers l’avant du vaisseau. Je suis censée filer dans les couloirs jusqu’en salle de navigation…
Les voilà ! Ils sont quatre, quatre armoires à glace à l’air redoutable, menaçant, avec leurs exosquelettes imposants qui éclipsent presque leurs combinaisons spatiales et leurs casques à visière bleutée.
D’une main tendue vers l’avant, ils tiennent chacun un appareil métallique scintillant que je ne connais pas. Long d’une bonne cinquantaine de centimètres, ce détecteur… cette arme… ce bouclier… ou les trois à la fois, a des extrémités renflées, comme un minihaltère. Ces engins vibrent et émettent un bourdonnement sourd.
Les Emnos me dépassent, ils épient de tous côtés, comme si le danger pouvait surgir de ce hangar vide… Ils avancent jusqu’à la double porte blindée qui leur interdit provisoirement l’accès aux modules suivants. Le temps que le passage se libère, l’un d’eux trépigne d’impatience. Tête baissée, il s’engouffre le premier dans le corridor… Je les suis en extra… Ils ne s’attardent pas devant les portes successives. Ils poursuivent, sans hésiter, leur incursion vers l’avant du vaisseau… Et ce n’est que devant l’entrée de la salle de navigation qu’ils stoppent et parlementent… Leurs combinaisons sont pressurisées, je ne peux saisir leurs propos, mais ils joignent le geste à la parole. Ils vont se séparer. Deux vont avancer, chacun de leur côté, tandis que les deux autres vont rester en appui, aux aguets devant le passage, prêts à intervenir au besoin… Je glisse, me faufile, les dépasse, et avance jusqu’à apercevoir mon enregistrement, une ombre tapie dans un angle mort de la salle…
Les deux Emnos progressent méticuleusement, ils inspectent chaque recoin. Ils avancent prudemment, leurs minihaltères toujours maintenus vers l’avant… Ils gagnent du terrain… Ils ne vont pas tarder à tomber sur une silhouette sans visage camouflée derrière une pèlerine à capuche noire… Je réintègre mon corps et enclenche la séquence 2. Dans cet enregistrement, la créature sans visage quitte sa cachette. Elle bondit ! les bras levés, pour s’envoler en courant d’air vers le poste de vigie !
Ils doivent l’apercevoir en ce moment même, et être sacrément surpris. J’imagine qu’ils se précipitent vers la vigie… Je compte jusqu’à douze, avant d’engager la séquence 3… Ils doivent être à peine arrivés, que la créature redescend en poussant un cri suraigu, peut-être même en les traversant, pour remonter le vaisseau en courant jusqu’au hayon d’Héliantis… La créature doit grimper de trois pas, se retourner, avant d’aller se cacher dans le poste de pilotage… Mon ombre débouche du corridor, elle file, je la suis…
Elle surprend quatre autres Emnos en faction près des ouvertures du hangar navette. Je les vois échanger un regard avant de se précipiter vers Héliantis. J’imagine qu’ils me croient prise au piège…
Un Emnos s’apprête à grimper sur le hayon, un autre le retient par le bras. Les quatre se reculent, tendent leurs appareils… et chaque minihaltère émet deux ondes de choc qui viennent secouer la navette ! Héliantis sursaute ! avant de retomber lourdement sur le plancher du vaisseau !
Les quatre Emnos reviennent de l’avant, ils rejoignent leurs compagnons. S’engage alors une discussion… Ils semblent en désaccord. L’un d’eux désigne Héliantis, le moment que je choisis pour enclencher la quatrième séquence…
Une silhouette fantomatique noire surgit de la navette ! elle fonce sur les Emnos en hurlant et en gesticulant ! Elle traverse l’un d’eux qui se raidit aussitôt, les coudes repliés le long du corps. La créature repart à toutes jambes vers l’avant du vaisseau… Le plus rapide projette une double onde de choc qui atteint l’étrange silhouette noire. Elle ondule un instant, imperceptiblement, mais ne s’arrête pas… Cette séquence se termine en salle de navigation.
Je devance les Emnos en extra, et ne suis pas surprise de les voir débarquer tous les huit… C’est un déluge d’ondes de choc qui s’abat sur l’hologramme ! endommageant gravement le vaisseau ! mais sans incidence sur l’extraordinaire septième passager… Je réintègre mon corps pour démarrer la scène 5, un retour fulgurant dans la navette ! Et cette fois je me projette à la Sipséis pour venir effrayer ces Emnos imprudents et présomptueux. Je me positionne au niveau du sas, entre le hangar de la soucoupe et celui de la navette, les bras en croix pour leur barrer le passage… Lorsqu’ils arrivent, je veille à ce qu’ils me traversent chacun leur tour…
Je ressens, saisissement, incompréhension, stupéfaction, frayeur, consternation… Je réintègre mon corps pour lancer la sixième séquence… Une furie hurlante au corps translucide surgit de la navette et repart vers l’avant du vaisseau ! Cette fois jusqu’au poste de vigie.
Les Emnos hésitent… J’en profite pour me rapprocher d’une ouverture circulaire. Je choisis celle de bâbord… m’engage dans la trouée, mais une écoutille me barre le passage ! Je m’apprête à faire demi-tour, lorsque j’aperçois un Emnos qui avance droit sur moi d’un pas décidé ! Je me sens prise au piège : il va pénétrer ma bulle et me découvrir ! Une poussée d’adrénaline m’envahit ! mais l’écoutille s’ouvre ! Je me faufile aussitôt dans la brèche… C’est un sas de décontamination. Je me blottis dans un coin, deux monstres tout près… Le sas s’ouvre, je sors derrière eux… Me voici dans la place ! Un couloir sombre, dans lequel les deux espèces de monstres casqués étaient visiblement attendus par deux Emnos sans casque. Un jeune géant au visage carré et un second plus massif, plus âgé.
« Alors !? C’est quoi c’bazar ? s’insurge le jeune géant. Ça servait à quoi qu’j’insiste sur prudence ! circonspection ! diplomatie ! »
L’un des Emnos retire son casque et souffle : « Je ne sais pas… La créature est insaisissable… Vous avez vu ? Ce n’est pas un être de chair et de sang. Un esprit ? » Sa proposition ne le convainc visiblement pas. « Le polah n’a aucun effet…
— À part la rendre furieuse », complète le second qui vient de dépressuriser sa combinaison.
J’enclenche la séquence suivante, la septième, dans laquelle je quitte le poste de vigie pour le poste de navigation… Une voix synthétique emnos résonne aussitôt dans le couloir.
« On verra ça plus tard, pense le jeune géant. Bouclez le vaisseau ! Et qu’il… ou elle, aille au diable ! » Il tourne la tête dans ma direction, l’air furieux, scrutateur, comme s’il avait senti ma présence ! Ce qui me vaut une nouvelle poussée d’adrénaline ! Il se ravise et remonte le couloir, suivi par ses trois comparses. La première épreuve est passée… J’ai pu quitter Alpha Cent libre, et sans me faire repérer. Pour eux, le septième passager erre toujours à bord… La dernière séquence, la huitième, n’est plus à l’ordre du jour. Le vaisseau emnos se met en mouvement… Peu m’importe qu’il me conduise sur Mars ou à bord de l’un de leurs deux vaisseaux mères. Je stopperai la retransmission dès que je débarquerai de cet appareil. Le septième passager sera définitivement perdu corps et âme…
Je prends la direction opposée de celle des Emnos. Je remonte le couloir et franchis le premier passage sur ma droite. Il mène dans une petite pièce où du matériel… me semble-t-il médical et scientifique, est entreposé. De soudaines vibrations m’interpellent. Je me blottis entre deux machines et pars en extra… Nous sommes en pleine rentrée atmosphérique. Le vaisseau a repris sa place dans le trio. Et c’est encore l’engin noir aux marbrures bleutées qui mène la danse. Notre destination approche : un immense cirque rocheux qui culmine au-delà des nuages, la caldeira du mont Olympus ! Je vais pouvoir retrouver les miens, et les aider au besoin.
