Trop heureux d’être enfin réunis, nous déjeunons ensemble, mais nous attendons que les enfants s’éclipsent pour aller jouer avant d’aborder le sujet qui nous tourmente : à quelle sauce allons-nous être mangés ?
L’attente est brève, mais nous sursautons lorsque le “ding” de Sarah retentit.
« Oui, Sarah ?
— Une communication de Lepte.
— Très bien ! Merci, Sarah ! »
Les visages et les attitudes sont unanimes : Éria serre les poings, un sourire triomphant aux lèvres ; Mathias s’est laissé tomber en arrière sur son siège, un souffle de soulagement échappant de ses lèvres ; Yves et Perthie se rapprochent, se serrant les mains avec une complicité visible ; Lewis s’étire et me sourit, un air jubilatoire illuminant son visage. Lepte apparaît dans une longue tunique blanche.
« Bonjour à tous, nous dit-elle, accompagnant chaque salut d’un sourire. Je vois que vous êtes bien installés. Parfait. J’ai, je le reconnais, mis votre patience à l’épreuve, mais sachez que ce jour, tout comme les prochains, restera gravé dans vos mémoires. Je vais commencer mon récit… par un peu d’histoire. Mon espèce, les Éthaïres, est bien plus ancienne que la vôtre. Notre civilisation compte quelque huit cent mille ans de plus que la vôtre. Huit cents millénaires… Nous avons, dans nos lointaines origines, suivi les mêmes étapes évolutives que votre espèce. Et puis, un jour, nous avons été contactés, tout comme vous, par un peuple plus ancien et plus évolué que le nôtre, les Zulémis. Ce peuple nous observait, attendant que notre sagesse atteigne un niveau suffisant pour nous proposer une alliance et un partage des connaissances. Et c’est ainsi que nous avons accompli un bond prodigieux, tant sur le plan technologique que spirituel, car c’est à ce moment que nous avons été en contact avec un virus qui, comme vous l’avez découvert, induit une métamorphose profonde des structures cérébrales. Ce virus, que vous appelez à tort “virus éthaïre”, est en réalité bien plus ancien que notre espèce. Il a même, dans certains univers, joué un rôle dans l’émergence de la vie. Cela doit t’évoquer quelque chose, Yves ?
— Oui. Le rêve que j’ai fait… il y a déjà trois ans et demi.
— Tu t’es retrouvé au contact direct d’un organisme qui t’a ouvert la voie vers le savoir absolu, la connaissance ultime. Mais ton corps l’a rejeté, et les effets de l’antidote de Perthie sont irréversibles. Vous six ne pourrez jamais devenir télépathes. »
Elle marque une pause, le regard fixé sur nous, comme si elle mesurait l’impact de ses paroles.
« Imaginez un instant que votre esprit soit en osmose avec celui des autres. Une simple question, une envie partagée, déclenche une réaction en chaîne de réponses. C’est un échange constant, un partage des connaissances, où chaque pensée trouve écho dans l’autre. Un réseau sociétal libre, ouvert, indépendant. »
Elle laisse glisser un sourire léger, presque amusé, avant de reprendre.
« Mais il y a un prix à payer : le secret de la pensée. Cela implique un sacrifice, certes. Mais, en dépit de cela, nous ne perdons ni notre individualité ni notre intimité. Chacun de nous conserve un jardin privé, protégé. Un jardin privé, certes, mais pas un jardin secret. »
Elle laisse les mots s’installer un instant, comme un parfum délicat, avant de poursuivre.
« Bien sûr, nous pouvons dissimuler certaines pensées, les recouvrir de distractions obsédantes. Mais ce n’est jamais une véritable dissimulation. Tout un chacun sait que, derrière cette façade, quelque chose est caché. Bref, revenons à l’histoire. Cela fait près de cinq cent mille ans que nous sommes présents dans votre univers, un peu moins dans la “Voie Lactée”. Notre relais le plus proche de la Terre se trouve sur une planète d’Alpha du Centaure. Non, pas celle que vous avez baptisée “Niry” ou “PXA 5760″. Un autre corps céleste qui gravite autour de Proxima. Et nous suivons l’évolution de votre espèce depuis vos origines. »
Elle marque une pause, ses yeux scrutant chacun d’entre nous comme pour mesurer notre compréhension.
« Vos progrès ont été fulgurants ces derniers siècles, à tel point que vous n’en avez même pas pris pleinement la mesure. En vous lançant dans la conquête spatiale, vous avez fait le choix d’inonder votre galaxie de sondes, exposant ainsi vos connaissances… et vos faiblesses. Vous êtes si bruyants, si pressés de vous faire entendre ! »
Elle secoue légèrement la tête, un léger sourire flottant sur ses lèvres, comme si ce constat la préoccupait autant qu’il la fascinait.
« Grave erreur. »
Elle s’arrête un instant, l’air plus sombre, avant de reprendre avec une note plus grave.
« Nous, les Éthaïres, ne sommes pas les seuls à disposer d’oreilles attentives. D’autres peuples, bien différents, aux intentions peu louables, évoluent dans l’ombre…
— Mais ces sondes mettront des siècles avant d’approcher un autre système !
— En théorie, Anna. En théorie. Il me semble que vous avez perdu la trace de quelques-unes d’entre elles.
— En effet, acquiesce Lewis.
— Imaginez qu’une de ces sondes se retrouve dans le champ d’attraction d’une distorsion spatiale… Oui, Lewis, elle peut, en un instant, se retrouver n’importe où. »
Elle marque une pause, son regard s’intensifiant comme si elle nous préparait à une révélation qui pourrait tout changer.
« Et c’est là que réside la raison de notre présence, la vôtre comme la mienne, sur Ir’ Dan. Ce que je m’apprête à vous dire est d’une importance capitale. Ces pièces du puzzle sont en train de s’assembler. Un engrenage ravageur, une machination démoniaque qui menace votre planète. »
Elle s’avance légèrement, comme pour mieux capturer notre attention, chaque mot pesant plus lourd que le précédent.
« Un peuple voisin, les Emnos, ne va pas tarder à découvrir votre existence. Leur avance technologique sur vous est considérable, et ils ne partagent pas votre naïveté. Ils cherchent la puissance, l’hégémonie, par la force et l’oppression. Ils tenteront de vous exploiter, de vous réduire en esclavage. Et s’ils vous jugent trop menaçant… »
Elle laisse la phrase en suspens, comme un nuage lourd qui flotte dans l’air, pesant sur nos consciences.
« Alors, ils n’hésiteront pas à anéantir votre planète. »
Lepte nous fixe alors un à un, les yeux pénétrants, et le silence qui suit ses paroles en dit long. Nous restons là, immobiles, nos regards croisés, sans un mot.
« Alors que vous êtes enfin parvenus à créer un semblant de fraternité entre vos nations, cette cohésion, bien trop fragile et illusoire, est maintenant menacée par un retour inévitable à la division et au conflit. Nous avons fondé de grands espoirs sur votre civilisation. Alors, même si vous n’êtes pas encore prêts, nous avons décidé, à titre d’exception, de vous tendre la main. Votre peuple, tout comme les Wa’ Dans, est pressenti pour rejoindre notre Communauté… »
Elle marque une pause, les yeux scrutant les nôtres, comme si elle nous pesait, mesurait notre capacité à comprendre l’ampleur de ses paroles.
« Communauté ? réagit Lewis, le regard frappé de doute. Vous êtes nombreux ?
— Douze peuples, représentant de nombreuses espèces. Mais pour faire partie de notre Communauté, il y a une condition. Oui. Vous devrez vous en montrer dignes : par votre disponibilité, votre courage, votre intégrité et votre sollicitude envers les autres. Vous seuls, Humains, devrez éradiquer la menace qui plane sur votre planète. Vous devrez résoudre le conflit avec sagesse. Le recours à la force, bien que non exclu, sera réservé à l’extrême nécessité. C’est pour cela que vous êtes ici. Notre espoir, votre espoir, l’espoir de votre espèce, repose sur les épaules de vos cinq enfants. Ève, Adam, Mel, Jade et Thomas seront nos messagers.
Vos enfants possèdent des dons exceptionnels, qui ne cesseront de se développer à mesure qu’ils grandiront. La fin de l’adolescence en marquera l’apothéose. Nous nous proposons d’accompagner activement leur éducation, afin de faire mûrir leurs capacités sans frustration. Quant à vous, les parents, nous vous offrons la possibilité de découvrir un nouvel univers : notre planète, Éthaï, ainsi que les civilisations qui composent notre Communauté. Vous êtes nos invités. Lorsque vos enfants auront accompli leur formation, vous rentrerez ensemble sur votre planète. Notre seul souhait est qu’ils accomplissent, avec succès, la délicate mission qui leur sera confiée. »
Elle fait une pause, laissant le poids de ses mots s’imprimer sur nous.
« Waouh… Mais… d’où viennent ces Emnos ? Et à quoi ressemblent-ils ?
— Ce sont des humanoïdes, plus grands que vous, en moyenne, comme les Humains nés sur Mars. Ils viennent de Kriemn, une planète que vous n’avez pas encore détectée. Elle se trouve dans un système que vous avez nommé “ADS 16 402″.
— Un système binaire, dans la constellation du Lézard.
— Exactement, Anna.
— Ils sont loin ! À peu près 450 années-lumière, non ?
— La distance est une notion relative. » Un sourire se dessine sur ses lèvres. « Leur technologie est unique, fondée sur un concept très différent de nos déplacements interunivers.
— Interunivers ? Donc, nous sommes bien dans un autre univers ?
— Oui.
— Ah ! Et vous vous déplacez grâce aux trous de ver ?
— Oui. Des trous de ver à masse négative, afin de permettre un passage dans les deux sens. Vous les appelez “trou de ver de Lorentz”.
— Exactement.
— Créer une telle distorsion nécessite une quantité d’énergie colossale. » Un léger rire passe ses lèvres. « Ce sont les dispositifs à ellipses qui génèrent l’énergie nécessaire à la formation de la singularité gravitationnelle. Une distorsion non seulement de l’espace… mais aussi du temps. Ce qui complique tout.
— C’est-à-dire ?
— Si vous souhaitez créer un trou de ver et que vous avez la technologie adéquate, cela devient relativement simple. Mais une question se pose : où aboutissez-vous en traversant la distorsion ? Et quand ? Et si vous souhaitez rentrer chez vous, à quel moment, dans quelle temporalité, vous retrouverez-vous ? Vous devez maîtriser non seulement les dimensions spatiales, mais aussi les dimensions temporelles. »
Elle marque une pause, comme pour souligner la complexité de ce qu’elle vient d’expliquer.
« Nous disposons maintenant d’un système temporel qui relie les univers, mais ce n’a pas toujours été le cas. Prenons un exemple : celui du trou de ver que nous avons traversé, vous et moi. Lorsqu’il a été déclenché dans mon univers, il a créé une distorsion simultanée entre Aïné, l’univers d’Ir’ Dan et le vôtre. En franchissant le trou de ver, j’avais deux options : me diriger vers le système d’Ir’ Is Ob’ Is, ou vers Proxima. Et vous, vous aviez le choix entre Ir’ Is Ob’ Is et Thaïty, mon système. C’est Sarah, par notre intermédiaire, qui a pris la décision. »
Elle nous regarde tous tour à tour, comme pour souligner la portée de ses mots.
« Nous sommes donc arrivés dans cet univers, Aïné, au même moment. Ce moment coïncide avec une date précise chez moi, et une autre chez vous. Maintenant, lorsque nous repartirons d’ici, en supposant que vous soyez tous d’accord avec ma proposition… vous aurez un choix à faire… Un choix… Mais est-ce un véritable choix ?
— Exactement. Avons-nous… vraiment le choix ?
— Oui ! Vous avez le choix ! Le choix de laisser faire, ou celui de marquer l’histoire… Et je vois que vous choisissez le second. Je n’en doutais pas un instant. »
Elle nous regarde tous, un sourire presque imperceptible aux lèvres.
« Alors, je peux déjà vous donner la date de notre départ : nous quitterons cet univers dans sept jours. Non, je n’ai pas choisi cette date par hasard. Elle a été fixée dans un souci d’économie d’énergie, une énergie que nous puiserons sur Ir’ Dan. Et vous serez témoins de la formation de cette nouvelle distorsion, qui créera une singularité gravitationnelle reliant nos univers. »
Elle marque une courte pause avant de reprendre.
« En ce qui concerne ma date d’arrivée, il y a deux règles que je ne peux contourner. Deux règles intransgressibles. Première règle : je ne peux revenir avant mon départ. Les déplacements dans le passé sont strictement interdits. Seconde règle : je ne peux arriver au-delà d’une date correspondant à l’instant de mon départ, auquel s’est cumulé le temps qui s’est écoulé depuis. Aucun déplacement dans le futur. »
Elle nous scrute, cherchant à capter notre attention.
« Cela me laisse donc une marge de manœuvre limitée. Soit je crée ma propre distorsion, soit je me sers d’une distorsion déjà existante dans cet intervalle temporel. Dans ce dernier cas, je n’aurai qu’à réutiliser un tronçon déjà généré pour le passage d’un univers à l’autre. Cela implique une dépense d’énergie bien moindre. Pour notre prochain trajet, je choisirai le passage le plus ancien à ma disposition, celui qui a été produit lors de notre arrivée. »
Elle laisse planer un silence avant de conclure, le regard déterminé.
« Je retrouverai donc mon univers à l’instant même où je l’ai quitté. Mais ne vous faites pas d’illusions : nous aurons tous vieilli du temps passé dans Aïné.
— Attendez ! lance Perthie. Cela veut-il dire que… plus tard, si tout se passe bien, nous allons retrouver… notre univers, à l’instant même où nous l’avons quitté ?
— Exactement, Perthie. » Lepte lui adresse un regard attentif. « Et permets-moi de te rappeler que le tutoiement est de rigueur chez tous les peuples de la Communauté. Oubliez donc le vouvoiement. Oui, ce que tu dis est juste, ce qui implique la vraisemblance de l’événement.
— De l’événement ? interroge Lewis, visiblement intrigué. Quel événement ?
— Un rêve étrange, répond Perthie, un léger sourire en coin. Je vous l’expliquerai plus tard.
— Et d’ailleurs… reprend Lewis, visiblement préoccupé. C’est quoi tous ces rêves bizarres ?
— Si j’ai bien été à l’origine de vos premiers rêves, répond Lepte, un ton presque désinvolte, je ne suis pas responsable des derniers. Nous aurons tout le temps nécessaire pour en discuter.
— Le trou de ver que nous avons traversé ? demandé-je. Ce n’était pas le premier engendré dans notre galaxie, non ?
— Oh non ! Loin de là, rétorque Lepte, un sourire en coin comme si la question était trop simple.
— Alors, comment se fait-il que nous n’ayons rien remarqué ?
— Lorsque les civilisations atteignent un certain seuil technologique, comme la vôtre, nous intervenons pour dissimuler la distorsion engendrée par une série de contre-mesures physiques, afin qu’elle devienne indétectable… Je reviens à la technologie des Emnos. Grâce à sept astronefs, ils parviennent à créer une demi-singularité, une anomalie qui leur permet de parcourir l’équivalent de six de vos années-lumière… en une seule de vos semaines. Oui, vous avez bien entendu. Ils peuvent atteindre la Terre en soixante-quinze semaines.
— En un an et demi ! Mais c’est catastrophique ! s’écrie Éria.
— Je ne te le fais pas dire. Les Emnos sont une véritable calamité pour de nombreuses espèces. Mais non, ils n’ont jamais franchi les frontières de leur propre univers… le vôtre. Vos enfants devront mettre fin à leur insatiable désir d’hégémonie. Et c’est précisément pour cette raison que vous êtes ici, à écouter mes propos. Mais, bien sûr, Mathias, tu peux poser ta question.
— Oui, merci. Je voulais savoir combien de temps nous allons passer avec vous, les Éthaïres.
— Le temps… ce concept si fluide. Nous resterons ensemble jusqu’à ce que vos enfants soient prêts. Oui, Anna ?
— Merci. Je tentais simplement de me projeter dans un avenir lointain, de considérer toutes les possibilités…
— Nous aurons tout le temps d’en reparler. Pour l’instant, une seule alternative s’impose : échouer… ou réussir. En cas de réussite, tous les atouts seront de votre côté. Vous choisirez votre destin. Vous déciderez, ou non, d’intégrer notre Communauté. Si vous optez pour cette voie, deux impératifs s’imposeront. Le premier : créer, sur Terre ou sur Mars, en étroite collaboration scientifique avec nous, un dispositif similaire à celui d’Ir’ Dan pour établir un lien direct avec nous. Notre relais de Proxima Centauri est bien trop éloigné. Le second : élire des représentants au Conseil de la Communauté, des individus ayant été en contact avec le virus et ayant développé des capacités télépathiques exceptionnelles. C’est une condition sine qua non pour siéger au Conseil.
Lewis ? Ce que la Communauté peut vous offrir ? Vous le découvrirez par vous-même. Chaque membre du Conseil est égal en droits, en devoirs et en pouvoirs. Aucune décision n’est prise sans un consensus unanime. Pour éviter toute forme de subversion ou de corruption, tous sont capables de percevoir les pensées profondes de leurs pairs. Ainsi, si tout se déroule comme prévu, vos volontaires devront porter le virus.
Oui, Mathias. Toujours aussi pragmatique. Prenez le strict nécessaire. Laissez vos équipements aux Wa’ Dans, ils en auront l’usage, tout comme vos deux satellites. Soyez à bord d’Alpha Cent le 27 et préparez-vous pour un voyage de trois jours. Contentez-vous d’observer, Sarah s’occupera du reste.
Je vois que je vous ai assommés. Ce sera tout pour aujourd’hui. Je reprendrai contact avant notre départ. Transmettez mes salutations aux Wa’ Dans. À très bientôt. »
L’hologramme se dissipe, nous laissant dans un silence lourd, abasourdis. Un même sentiment d’impuissance nous envahit, et je me sens profondément troublée. Il va falloir digérer tout ce que je viens d’apprendre.
Je commence à peine à entrevoir l’ampleur de ce qui se profile, et je comprends maintenant pourquoi elle nous cachait la vérité.
*
25 juin 2394, jour de la réunion Wa’ Dan.
Hier soir, en préparation de la réunion, nous avons disposé les tables en rectangle sur la terrasse sud. Comme le premier vaisseau doit arriver aux alentours de 5 heures, Lewis et moi nous sommes levés à 4 h 30. J’ai opté pour une robe courte d’Éria, bleu roi, avant d’aller ouvrir les portes de la terrasse. Il fait encore nuit et l’air est frais. Dans le ciel parfaitement dégagé, les étoiles scintillent, et les deux lunes se détachent nettement, projetant une lumière douce et irréelle sur le paysage envoûtant de notre plateau.
Je m’assois devant la baie vitrée, me laissant quelques instants pour observer. À 4 h 57, le premier astronef fait son apparition. Il se pose doucement devant moi. Les mains sur les yeux pour me protéger de l’éblouissement, je distingue quatre silhouettes qui se détachent dans la lumière. À son allure facilement identifiable, je reconnais le grand Éberdan. Les épis latéraux du vaisseau s’estompent peu à peu, révélant les quatre Wa’ Dans de Galaden. Tchéa s’élance alors vers moi, m’enlace et m’embrasse avec chaleur.
« Bonjour Anna ! Magnifique, ta robe !
— Em’ Tah, Tchéa ! Ep’, Ta’ Ath ! Je suis tellement contente de te voir, de vous voir !
— Moi aussi, Anna ! On fait la réunion ici ?
— Em’ Tah, Édina, Em’ Tah, Yéden, Em’ Tah, Éberdan !
— Bonjour Anna ! » Ils répondent en chœur.
« Oui. C’est un jour… un peu spécial.
— Em’ Tah, tout le monde ! » lance Lewis. Je suis probablement aussi surprise que les Wa’ Dans de le voir débarquer ainsi. Je l’ai tanné hier soir pour qu’il se décide enfin à abandonner la combinaison. Mon souhait a été exaucé : il porte une chemisette blanche sur un pantalon de toile gris ardoise. Il m’adresse un large sourire, la tête penchée sur le côté, comme pour me dire : “Tu vois, je l’ai fait !”
Tchéa et Édina, parfaitement assorties, portent des sahariennes en cuir bordeaux, brodées de lanières beiges qui se marient à leurs pantalons. Yéden et Éberdan, eux, sont vêtus de bleu foncé. Un long manteau pour Éberdan, un blazer ajusté pour Yéden. Tous les quatre arborent un insigne que je découvre avec étonnement : un cercle doré entouré de trois étoiles à cinq branches. Les étoiles du logo de notre Confédération.
« Bonjour Lewis !
— T’as une belle chemise ! » s’étonne Édina en s’approchant de Lewis pour toucher le tissu.
« Ta’ Ath, Édina, sourit Lewis.
— Vous portez tous le même symbole ?
— Oui ! acquiesce Yéden. Le symbole de notre union. Le cercle représente Ir’ Dan, et chaque étoile, un pays.
— Un clin d’œil à votre logo, précise Tchéa.
— C’est c’que j’pensais. »
De nouvelles lueurs illuminent la salle. Le deuxième vaisseau se pose, et quatre silhouettes en descendent. Ce sont les Wa’ Dans de Nourhad, les binômes de Taranis et d’Asadal. Kidan et Pirden portent des blousons de cuir brun, matelassés aux épaules, accompagnés de pantalons assortis. Kaël et Amodel, des robes tunique ajustées, ornées de boucles métalliques aux épaules et à la taille. Des robes de cuir bordeaux, brodées de surpiqûres brunes. Tous exhibent fièrement le symbole de l’union.
À peine avons-nous achevé les salutations d’usage que l’astronef de Libarad se pose. Védan et Ruadan en descendent, vêtus de vestes en cuir vert impérial, avec le même symbole de l’union, et de pantalons assortis.
« Nous sommes… les derniers ? » Le ton de Ruadan trahit une certaine suspicion.
« Oui. Nous pouvons nous asseoir. » Ruadan s’installe en premier, choisissant un bout de table. Védan prend place à sa droite. Je me dirige immédiatement vers l’extrémité opposée, face à Védan. Lewis, quant à lui, s’assoit en face de Ruadan. À ma gauche, Tchéa, Yéden, Amodel, puis Kidan prennent place. Du côté droit, Édina s’installe, toujours près de mon homme, suivie d’Éberdan, Kaël, puis Pirden, qui n’a d’autre choix que de se s’asseoir près de Ruadan.
Je lève le bras droit, signalant mon désir de prendre la parole.
« Anna. Je t’en prie ! dit Éberdan en m’invitant à parler.
— Merci. J’ai quelque chose à vous annoncer… avant de commencer la séance. » Tous les regards sont braqués sur moi, et un silence attentif s’installe. Je prends un instant pour scruter leurs visages, mesurant l’importance de mes paroles avant de continuer.
« Certains d’entre vous connaissent déjà les autres membres de mon équipe et leurs enfants. Une famille était sur Libarad, l’autre sur Galaden. Eh bien, la semaine dernière, un événement imprévu est venu tout bouleverser.
— Qu’est-ce qui se passe ? s’inquiète Tchéa, posant sa main droite sur mon poignet gauche dans un geste instinctif de soutien.
— Les deux familles ont réintégré leurs quartiers. Ici même. Et c’est pour cela que notre réunion se déroule dans cette salle.
— Non ? C’est pas vrai ? s’écrie Tchéa, visiblement émue. Perthie ? Yves ? Ève ? Thomas ? Tous les quatre ? Et Éria ? Mathias ? Mel ? Tous ?
— Oui, Tchéa, dis-je doucement, presque en murmurant.
— Mais ? Pourquoi ne sont-ils pas là ?
— Ils dorment. Vous les verrez tout à l’heure, après la réunion.
— D’accord ! Et pourquoi sont-ils rentrés ?
— Bonne question, Tchéa. Lepte nous a contactés… elle doit d’ailleurs nous écouter en ce moment même, et j’en profite pour vous transmettre ses amitiés. Elle nous a demandé de nous réunir, avant de… quitter Ir’ Dan.
— Non ! crie Tchéa, bouleversée.
— Si ! réplique calmement Lewis, presque résigné.
— Quand ?
— Nous retournons sur Alpha Cent, notre vaisseau mère, dans deux jours. » Ma phrase tombe comme une sentence. Tchéa reste figée, l’air totalement désemparée, ses épaules s’affaissant sous le poids de la nouvelle.
« Nous quittons cet univers pour celui des Éthaïres. À ce propos, Amodel, je souhaiterais que ton oncle Axel soit prévenu de l’activation prochaine des structures. Elle aura lieu dans trois jours.
— Ho !? » Amodel ouvre de grands yeux noirs, visiblement choquée. « Je m’en occupe !
— Mais qu’allez-vous devenir ? demande Kidan, la voix pleine d’inquiétude.
— L’avenir nous le dira, murmuré-je en retour, sans détourner le regard.
— Nous repartons avec Héliantis et nos robots de protection, poursuit Lewis d’un ton pragmatique.
— Nous vous laissons les six speeds et l’hydrogyre. Nous vous expliquerons son fonctionnement avant notre départ. Nous vous laissons également le robot sous-marin, pour étude. Et bien sûr, la base ici même, avec tout son équipement scientifique. Éria transférera nos bases de données et une copie de notre intelligence artificielle dans le système informatique. Vous aurez également accès à nos deux satellites. Ainsi, vous pourrez profiter pleinement de nos réseaux de communication et d’information.
— Anna, commence Ruadan, hésitant. Je suis gêné. Nous ne savons pas comment vous remercier… Non seulement pour votre générosité, mais aussi pour vos précieux conseils, le soutien que vous nous avez apporté, et la confiance que vous nous avez accordée…
— Je t’en prie, Ruadan. Je vous en prie, à tous. » Je lui adresse un sourire bienveillant avant de recentrer la discussion. « Revenons-en à notre réunion. Alors ? Quelles sont vos avancées ? »
D’un geste discret, Tchéa désigne Édina pour qu’elle prenne la parole. Édina acquiesce, s’éclaircit légèrement la gorge et s’exprime avec sérieux :
« Le point sur nos avancées… Le groupe de réflexion chargé d’élaborer les nouveaux programmes de sciences et techniques progresse bien. Mais nous manquons cruellement de main-d’œuvre qualifiée pour réhabiliter et développer nos sites industriels.
— Comme nous tous, intervient Yéden avec une note de gravité. Il faudra du temps. Mais, à mes yeux, nous avons déjà accompli un grand pas : les anciens ne nous observent plus comme des bêtes curieuses. Je ne ressens plus de méfiance, ni même d’hostilité, même parmi les plus réticents. »
Il marque une pause pour laisser ses paroles s’imprégner, puis poursuit avec calme :
« Mieux encore, ils nous invitent désormais à leurs Conseils des Sages. Cela dit, nous devons rester vigilants. Mon conseil, valable pour tous, est simple : ne jamais interférer dans leurs domaines de compétence.
— Toujours utile de le rappeler, commente Pirden avec un sourire.
— Ce qui nous manque sur le terrain, intervient Kidan, l’air sérieux, c’est la collaboration d’un ou deux télépathes.
— Nous pourrions peut-être vous aider, propose Ruadan en se redressant légèrement. Mon groupe travaille justement dans ce domaine. Je vais voir si je peux vous déléguer un ou deux confrères.
— Ruadan, reprend Amodel avec un sourire complice, si tu pouvais aussi nous en trouver un ou deux, on serait preneurs.
— Je ne te promets rien, mais je vais voir ce que je peux faire, répond-il d’un ton conciliant.
— Puisque nous parlons d’échange de compétences, ajoute Védan en croisant les bras, nous cherchons quelqu’un pour la remise en route d’un complexe métallurgique.
— J’ai quelqu’un en tête, intervient Kaël, confiante. Il se fera une joie de venir vous aider. D’autant qu’il est originaire d’Elzun !
— Elzun ? s’étonne Ruadan, intrigué. Je connais un Elzun, un village voisin de Corun.
— C’est bien celui que tu connais », confirme Kaël avec un léger hochement de tête.
Les discussions s’enchaînent, riches et animées, et s’étendent sur une bonne heure. Entre-temps, Lewis disparaît quelques minutes pour revenir avec une collation : des boissons fraîches et des biscuits, qu’il dispose sur la table avec soin.
Nous entamons alors la récapitulation des différents points abordés, précisons les aides nécessaires à chacun et les propositions d’entraide, afin de finaliser une synthèse claire.
C’est à ce moment-là que Mel fait son apparition. Nu, encore à moitié endormi, il s’arrête net sur le seuil de la porte qu’il vient tout juste d’ouvrir. Son regard parcourt l’assemblée avec étonnement, et il cligne plusieurs fois des yeux, comme pour s’assurer qu’il ne rêve pas.
Tchéa, Védan, Édina et Ruadan se lèvent aussitôt pour lui souhaiter la bienvenue, leur attitude empreinte d’une bienveillance spontanée.
« Nous connaissons Mel, précise Édina avec douceur. Nous avons rencontré ses parents à plusieurs reprises. »
Ruadan se tourne vers le garçon, la voix empreinte de gravité et de réconfort : « Bonjour, Mel. Ton chagrin s’apaisera avec le temps. » À cet instant, Éria et Mathias entrent à leur tour. Éria porte une chemise de nuit vaporeuse d’un rouge écarlate flamboyant, tandis que Mathias s’est contenté d’un boxer-short noir, simple et décontracté.
« Bonjour à tous ! lance Éria avec enthousiasme. Ne vous dérangez pas, continuez votre réunion. On va prendre le p’tit déj, on vous rejoint plus tard.
— Bonjour ! ajoute Mathias avec un sourire chaleureux, levant une main pour nous saluer. À tout à l’heure. »
Peu après, c’est au tour de Perthie, Yves et leurs deux enfants de venir nous saluer avant de filer eux aussi prendre leur petit déjeuner.
Le repas terminé dans une ambiance conviviale, l’après-midi s’organise autour d’entraînements intensifs. Les Wa’ Dans s’initient au maniement des speedglides, sous les regards fascinés des enfants. Curieux et attentifs, ils réagissent avec une vivacité mêlée d’excitation à chaque hésitation ou erreur de pilotage.
Ruadan et Védan sont les premiers à nous quitter, repartant en début de soirée avec un speedglide à bord de leur vaisseau. La soirée qui s’ensuit est amicale, légère et sans tension. Personne ne mentionne notre départ imminent. Éberdan captive les enfants avec l’un de ses récits d’aventures, tandis qu’Amodel et Kaël, dans une parfaite harmonie, entonnent des airs traditionnels de Nourhad.
*
26 juin 2394
Les apprentissages se poursuivent tout au long de la matinée. En début d’après-midi, Amodel, Kaël, Yéden et Éberdan s’envolent avec deux speedglides à bord de leur astronef. Avant leur départ, je prends soin de rappeler à Amodel de prévenir son oncle. Tchéa et Kidan, désireux d’assister à notre départ, restent sur place, tandis qu’Édina et Pirden, bien que contraints de rester eux aussi, acceptent cette situation avec une bonne humeur apparente.
L’après-midi est consacré à un dernier cours pratique. Lewis et moi enseignons à Kidan les principes de vol de l’hydrogyre et rafraîchissons les connaissances de Tchéa sur l’appareil. Leur enthousiasme et leur curiosité rendent l’exercice agréable, bien qu’il soit teinté de l’émotion de l’imminence du départ.
Ce n’est qu’en fin d’après-midi que nous nous attelons aux préparatifs. Lewis, Adam, Jade et moi nous contentons de peu : les jeux Wa’ Dans offerts aux enfants, le clavier, et une poignée d’effets personnels auxquels nous tenons particulièrement.
Éria, fidèle à sa passion, embarque son matériel de peinture ainsi que quelques-uns de ses tableaux favoris, laissant toutefois la majeure partie de ses créations sur la base. Elle prend également les vêtements qu’elle et Mathias avaient choisis lors de leur départ de Pangou.
De leur côté, Perthie et sa famille emportent les vêtements de Baïamé, les jeux des enfants, une sélection de minéraux soigneusement choisis par Yves, ainsi que quelques appareils de laboratoire.
Orthos et Sphinx procèdent au transfert des réserves de molécules de synthèse de la machine à repas avant de se ranger à bord, prêts pour le départ.
Nous refusons de nous laisser submerger par la tristesse de quitter Ir’ Dan et ses Wa’ Dans si chaleureux, tout comme par l’appréhension d’un futur à la fois flou et imprévisible. Notre dernière soirée sur cette planète est une célébration de joie et de camaraderie, une fête conviviale et musicale.
Tchéa, fidèle à son esprit festif, programme des airs terriens entraînants. Les enfants, grisés par l’ambiance, chantent et dansent avec une énergie débordante, comme s’ils voulaient graver chaque instant dans leur mémoire.
Nous étions heureux ici, et nous le serons ailleurs. La vie continue, pleine de promesses. Il nous reste tant à vivre, tant à découvrir. De nouvelles aventures nous attendent… pour une nouvelle vie.
*
Lewis et moi avons à peine dormi, plongés dans un demi-sommeil agité de rêves étranges. Entre nostalgie et regret de quitter Ir’ Dan et ses chaleureux Wa’ Dans, nos pensées s’égarent aussi dans les méandres de l’incertitude : qu’adviendra-t-il de nous ?
Tôt ce matin, nous nous sommes levés pour assister à notre dernier lever de soleil ici. Dehors, Perthie et Yves, animés du même besoin de profiter de ces derniers instants, étaient déjà présents, immobiles dans une contemplation silencieuse.
Aujourd’hui, nous portons tous la classique combinaison gris-vert. Les six combinaisons spatiales pressurisées à bord de la navette sont prêtes, mais aucune n’est adaptée aux enfants.
À neuf heures précises, tout le monde est rassemblé. Éria a déjà ouvert les doubles portes du hangar, laissant entrer la lumière éclatante d’Ir’ Is, qui inonde la vaste salle. Héliantis, avec son hayon abaissé, n’attend plus que nous pour s’élever dans les cieux.
Puis vient le moment que je redoute le plus : les adieux. Poignées de mains sincères, étreintes chargées d’émotion, éclats de rire mêlés à des larmes retenues, et cet espoir fou, presque irréel, de se revoir un jour.
« Tchéa, tout ce que je peux te souhaiter, c’est une vie longue et remplie de bonheur. Prends bien soin de toi, dit Perthie avec une chaleur sincère.
— Merci… merci, murmure Tchéa, les yeux embués de larmes.
— Et merci pour tout ce que vous avez fait pour notre peuple, ajoute Kidan, la voix empreinte de gravité.
— Nous vous souhaitons de grandes réussites dans tout ce que vous entreprendrez, dis-je. Que l’avenir vous soit généreux. Qui sait ce qu’il nous réserve ? Peut-être réalisera-t-il vos rêves les plus chers…
— Et si jamais, un beau jour, vous repassez par ici, venez nous faire un petit coucou ! » s’exclame Édina, déclenchant des sourires qui brisent, l’espace d’un instant, la solennité du moment.
Les enfants, insouciants, vivent ces adieux comme de simples au revoir, leur enthousiasme intact face aux promesses du voyage.
Lewis et moi montons les derniers, à reculons, main dans la main, comme pour retarder l’inévitable. Une fois sur le seuil, je déclenche, le cœur serré, la fermeture du hayon. Nous continuons à saluer les Wa’ Dans, agitant nos mains jusqu’à ce que la porte se referme dans un claquement sec, suivi du souffle caractéristique de la pressurisation de l’habitacle.
« J’espère que vous avez bien profité de l’air pur, lance Lewis avec un sourire teinté d’ironie. C’est reparti pour une cure d’air conditionné ! »
Les enfants, debout, attendent patiemment que nous prenions place. Ils s’installent sur les strapontins que nous avons disposés dans le couloir central, étroit, mais fonctionnel. Yves et Perthie prennent place derrière Éria et Mathias. Je m’assois à droite du cockpit, tandis que Lewis prend le siège à gauche. Jade et Thomas se glissent entre nous deux. Je me retourne pour m’assurer que les enfants sont bien attachés. Mel et Ève se sont assis côte à côte, entre Éria et Mathias. Ève murmure quelque chose à l’oreille de Mel, qui baisse la tête et esquisse un sourire discret. Adam, tout sourire, se glisse entre Yves et Perthie et me lance un petit signe de la main. Les adultes sont tendus. Je leur adresse un sourire rassurant pour détendre l’atmosphère.
« Une page de notre histoire se tourne, mais l’aventure continue, plus belle que jamais ! Nous avons attendu ce moment pendant plus de six ans ! Les enfants, vous allez découvrir notre vaisseau mère. Vous êtes prêts ?
— Oui ! » Ils répondent en chœur, enthousiastes.
« Chéri ! À toi !
— D’accord. ! Sarah, quelles sont les prévisions pour notre retour sur Alpha Cent ? »
Les informations de vol commencent à défiler sur la vitre du cockpit.
« Vol prévu de 2 heures 48. J’enclenche le pilote automatique. Sarah… c’est quand tu veux. Ramène-nous à la maison. »
Les moteurs sifflent, l’astronef vibre avant de s’élever dans les cieux. Il se dégage, pour la dernière fois, de la pesanteur d’Ir’ Dan. Nous quittons Ir’ Dan, et, avec elle, nous réajustons nos repères pour revenir au calendrier terrestre, avec ses journées de 24 heures. Depuis notre changement de calendrier, le 26 septembre 2388, nous avons passé 1 882 jours sur Ir’ Dan, soit 2 317 jours terrestres. Du 27 juin 2394, selon notre calendrier d’Ir’ Dan, nous passons au 30 janvier 2395. Nés sur Ir’ Dan, les enfants voient leurs dates d’anniversaire se modifier. Pour Ève, Adam et Mel, ce seront respectivement les 19, 21 et 25 juin. Quant à Jade et Thomas, ce sera le 14 et le 27 mai.
Les couches de l’atmosphère sont rapidement traversées. Devant nous, une silhouette sombre s’élargit progressivement.
« Les enfants ! » Je pointe l’index vers la paroi vitrée avant de me retourner. « Regardez cette forme noire. C’est notre vaisseau, Alpha Cent. C’est là que nous allons. Il est noir parce qu’il absorbe la lumière… pour ne pas être vu. Vous allez le voir grossir, grossir, grossir. Il nous reste… une heure vingt-sept. »
*
À l’approche du vaisseau, la trappe latérale d’Alpha Cent se relève lentement. Le hangar est déjà éclairé.
« Vous voyez, les enfants ?
— On rentre au bercail, dit Éria.
— Sarah ? Quoi de neuf depuis notre départ ?
— Les réserves d’énergie ont été entièrement reconstituées, Anna. Alpha Cent est totalement opérationnel.
— Parfait. Merci, Sarah. Rétablis la pesanteur artificielle sur le vaisseau.
— Rétablissement de la pesanteur artificielle en cours. »
Héliantis se pose doucement, le bruit de l’arrimage se fait entendre, suivi de l’extinction progressive des vibrations des moteurs.
« Arrimage effectué, annonce Lewis. Temps de vol : 2 heures 46. Pas mal. Fermeture de la trappe latérale… effectuée. Pressurisation du hangar… en cours.
— Les enfants, prévient Perthie en les observant à tour de rôle. Dans le vaisseau, vous allez vous sentir très légers… même très, très légers ! Alors, ne faites pas de mouvements brusques ! Ne courez pas… et ne faites pas les fous ! Vous avez compris ?
— Oui ! s’écrient-ils en chœur, leur voix pleine d’énergie et de vivacité.
— Pressurisation effectuée, informe Lewis. Je déclenche l’ouverture de la porte arrière ? »
Les indicateurs sont tous verts.
« Vas-y ! »
Le hayon s’abaisse… Les enfants, impatients, comme toujours, de découvrir un nouvel environnement, bondissent sur leurs pieds, prêts à se précipiter vers la sortie.
« Les enfants ! Vous avez entendu ce qu’a dit Perthie ? » Mon ton est ferme, mais pas trop sévère.
« Oui ! répondent-ils en chœur, en dodelinant de la tête avec un soupir exagéré.
— Alors… doucement ! Et attendez-nous ! »
Ils descendent en file indienne, curieux, mais moins précipités, et se dirigent vers la grande porte blindée des modules techniques.
« C’est vrai, Maman, dit Adam, les sourcils froncés et l’air surpris. Je suis… tout léger. »
Je souris. J’avais presque oublié cette odeur : un mélange tenace d’huile chaude, de métal et d’ammoniaque qui semble imprégner chaque recoin du hangar. Elle me frappe soudain, plus forte qu’avant. Les années passées sur Ir’ Dan ont-elles affiné mon odorat ? Ou bien est-ce le contraste entre cette atmosphère confinée et l’air pur auquel nous étions habitués ? Les portes blindées s’ouvrent simultanément sur les deux modules techniques… vides. Les voir ainsi me fait une drôle d’impression.
Au fond, le témoin rouge de la console centrale du sas s’éclaire soudain en vert, attirant immédiatement l’attention des enfants.
« Oh ! T’as vu ça ? » s’exclame Jade à Thomas en pointant du doigt, ses yeux écarquillés d’émerveillement.
« Anna ? C’est vert. On peut y aller ? » demande Ève, sérieuse et déterminée, son regard fixé sur moi.
Je hoche la tête avec un sourire rassurant. « Oui, ma chérie. Tu peux avancer. »
Dans un léger sifflement, le sas s’ouvre, dévoilant le long corridor du module abritant les laboratoires d’Éria et d’Yves. Une nouvelle odeur flotte dans l’air, différente de celle du hangar, mêlant des effluves de plastique et de résine.
« Mel, regarde, dit Éria en désignant les quatre premières portes de ses mains ouvertes. C’est le domaine de ta maman !
— Et les quatre dernières, ajoute Yves avec un sourire complice, ce sont mes quartiers. »
Les enfants, fascinés, dévisagent tour à tour les portes et les visages de leurs mentors. L’excitation brille dans leurs yeux.
La porte blindée suivante glisse en silence pour révéler le corridor menant aux laboratoires de biologie.
« Les enfants, annonce Perthie en se tournant vers eux, ici, c’est chez moi. » Elle accompagne ses mots d’un geste ample, comme pour leur faire deviner les merveilles dissimulées derrière les murs.
Dans le module suivant, je prends le relais, expliquant avec sérieux que c’est ici que toute notre alimentation est soigneusement stockée. Je ne manque pas de préciser, d’un ton ferme, à nos chers garnements : « Vous n’avez rien à faire ici sans la compagnie d’un adulte. C’est compris ? »
Ils acquiescent en silence, l’air vaguement impressionné, mais je devine déjà que la curiosité les démangera un jour ou l’autre.
Nous franchissons un autre sas pour atteindre le module où se trouvent nos six cabines. Je leur explique que nous allons devoir réorganiser ces espaces pour qu’ils puissent s’installer confortablement. L’idée semble les enchanter, même s’ils ne réalisent pas encore ce que cela implique.
Nous poursuivons notre exploration méthodique. Le module de vie s’ouvre devant nous avec ses pièces essentielles : la salle d’hypersommeil, les douches, les toilettes, la salle de sport, et, bien sûr, la salle de restauration où trône “Grand Chef”. Les enfants esquissent des regards intrigués en direction de la machine, sans doute curieux de voir ce qu’elle est capable de leur concocter.
Enfin, nous traversons le couloir des modules des voiles, un espace plus technique, avant d’atteindre la salle de l’holographe. L’atmosphère, ici, semble différente, presque solennelle. Les enfants, tout à coup silencieux, scrutent les lieux avec une attention décuplée.
« Les enfants ! » Mon ton ferme capte immédiatement leur attention. « Nous allons monter au centre d’observation. Tout là-haut ! Regardez bien ! » J’esquisse un sourire, puis je plie les genoux et pousse sur mes jambes. « Et hop ! Je m’envole ! Faites comme moi.
— Waouh ! C’est trop cool ! » s’exclame Jade, ses yeux brillants d’excitation. L’enthousiasme est contagieux : Thomas et Perthie s’élancent à leur tour, suivis par Éria, Mel et Mathias, puis Ève et Yves, et enfin Adam et Lewis.
Nous nous retrouvons dans l’obscurité feutrée du poste d’observation, tout en haut du vaisseau. Les volets de protection sont toujours abaissés, scellant la pièce dans une pénombre intrigante.
« Ici, nous sommes au sommet. Au poste d’observation ! dis-je avec une pointe de solennité. Ça vous dirait… de regarder les étoiles ?
— Oui ! crient-ils en chœur, impatients.
— Alors, ouvrez grand les yeux. Sarah… abaisse les volets. »
Le faible éclairage s’atténue, plongeant la pièce dans une obscurité presque totale. Puis, dans un léger chuintement, les lames métalliques du diaphragme s’écartent lentement, dévoilant l’immensité de l’espace… La vue est saisissante. Nous dominons Nourhad, ses lueurs dorées s’étendant sous nos pieds, tandis qu’Ir’ Is se dessine dans notre dos, à peine visible.
« Regardez là-bas, dit Yves en pointant un point lumineux au loin. C’est le vaisseau de Lepte. Elle doit nous contacter d’ici quelques heures. »
Un bref silence s’installe alors que chacun contemple cette vue exceptionnelle. Mais les responsabilités reprennent vite le dessus. Nous avons encore beaucoup à faire : décharger la navette, ranger nos affaires et réorganiser les cabines.
La cabine de Lewis devient celle d’Adam et Jade. Mel, lui, hérite de celle de son père. Quant à Ève et Thomas, ils s’installent dans celle de leur mère.
La soirée se déroule calmement, nous permettant de retrouver peu à peu nos repères. Sarah diffuse un film pour enfants sur l’écran holographique, un moment de répit qui apaise petits et grands.
Une fois Adam et Jade couchés, Lewis et moi regagnons ma cabine, désormais notre chambre commune. Cela me fait une drôle d’impression de retrouver mon lit, comme si le passé refaisait surface avec une douce nostalgie. Je me laisse happer par une résurgence de souvenirs savoureux, un délicieux plongeon dans un passé dont les liens avec le présent restent étonnamment vivaces.
*
Nous terminons tout juste le petit déjeuner, lorsque Sarah nous demande de nous rendre en salle de l’holographe. Intrigués, nous nous exécutons rapidement.
L’hologramme de Lepte apparaît soudain, net et éclatant. Elle porte cette fois une combinaison ajustée d’un gris acier brillant, qui reflète la lumière comme une armure futuriste.
« Bonjour à tous. »
Son sourire bienveillant contraste avec son allure presque inquiétante.
« Bah ? » Ève fronce les sourcils, intriguée. « C’est toi… Lepte ? J’te croyais plus grande ! »
Un léger rire traverse la salle.
« Oui, Ève, c’est bien moi, répond Lepte avec une douceur teintée d’amusement. Je suis ravie de vous revoir et de vous annoncer que le jour tant attendu est enfin arrivé ! Aujourd’hui, vous allez assister, en direct, au fonctionnement de cette technologie qui vous intrigue tant depuis votre arrivée. »
Elle marque une pause, plongeant son regard dans les nôtres comme pour nous transmettre toute l’importance de ce moment.
« Le déclenchement est prévu dans… une heure et dix-sept minutes. D’ici là, je vous recommande vivement de monter au poste d’observation pour profiter pleinement du spectacle. Et pensez à utiliser les moniteurs pour suivre de près ce qui va se passer. »
Son ton est ferme, presque solennel.
« Laissez Sarah s’occuper de tout. Votre rôle est simple : savourez le moment. Je reprendrai contact lorsque nous serons… de l’autre côté. À très bientôt. »
Avant même que nous ayons le temps de réagir, son image se dissipe, nous laissant seuls face à nos pensées.
Un silence vibrant s’installe, rapidement rompu par l’excitation qui monte en flèche. L’attente devient presque insoutenable : des regards pétillants se croisent, des sourires nerveux se dessinent, et chacun lutte pour contenir l’impatience palpable.
L’analyse des comptes rendus d’Axel, combinée à la lecture détaillée du rapport sur la visite du complexe de Baïamé, m’a permis d’élaborer une hypothèse sur le fonctionnement de cette technologie énigmatique. L’idée est encore floue, mais je suis impatiente de la confronter à la réalité imminente.
Nous nous préparons méthodiquement : armés de quatre moniteurs et d’un bureau de fortune, nous montons au centre d’observation. Le cœur battant, Éria s’affaire à programmer nos deux satellites pour retransmettre en direct les vidéos des édifices éthaïres.
Sur le premier moniteur, l’océan Téthys s’étend à perte de vue, l’image capturant l’endroit précis où nous avons détecté la mystérieuse machinerie sous-marine. Le soleil déclinant teinte les flots d’une lumière dorée ; c’est la fin de l’après-midi.
Les trois autres écrans diffusent des images saisissantes des structures éthaïres. Sur Pangou et Nilfheim, la nuit a déjà enveloppé les paysages. Sur Nilfheim, ce n’est que l’après-midi, mais c’est l’époque du solstice d’hiver. En revanche, sur Asadal, le jour règne, entourant l’édifice noir d’une clarté éclatante.
Sur chaque moniteur, un décompte précis s’affiche en bas de l’écran. Les chiffres défilent avec une régularité hypnotique, chaque seconde qui passe amplifiant notre anticipation.
Piquée par une curiosité grandissante, je demande à Sarah d’abaisser les volets à H moins vingt-huit minutes, impatiente de découvrir l’événement de mes propres yeux. L’ambiance est empreinte de fébrilité silencieuse, chacun absorbé dans son rôle, les yeux rivés sur les moniteurs.
À H moins dix minutes, Lewis rompt le calme :
« Sarah ? Peux-tu orienter une caméra vers le vaisseau de Lepte et afficher les images sur l’un des écrans ? »
Sans attendre, la vidéo de la structure d’Asadal disparaît, remplacée par une vue spatiale d’une netteté saisissante.
« Ah ! C’est bien ce que je pensais », déclare Lewis, l’air à la fois intrigué et satisfait.
Sur l’écran, un petit astronef noir vient de quitter le vaisseau de Lepte. Il se déplace avec une fluidité presque organique, jusqu’à s’immobiliser à environ cinquante mètres de notre poste d’observation, à H moins huit minutes.
L’astronef, d’environ vingt mètres de long pour une hauteur modeste de trois mètres, attire immédiatement le regard par sa silhouette intrigante. Sa forme triangulaire, dominée par une aile delta fine et effilée, s’étend largement sur tout son pourtour, conférant à l’engin une allure à la fois aérodynamique et menaçante.
La coque, noire et luisante, arbore des stries longitudinales qui captent la lumière avec des reflets étranges : des nuances subtiles de bleu, de vert et de violet se succèdent dans un jeu hypnotique, comme si la surface elle-même était vivante.
Quelques instants plus tard, le moniteur revient aux images d’Asadal, mais l’ombre de l’astronef reste imprimée dans nos esprits, ajoutant une tension nouvelle à l’attente.
