Je m’assois à côté de Lewis, à la place d’Anna. D’ici, je peux scruter chaque détail, analyser le moindre relief, et, surtout, indiquer le lieu précis qui me séduira. Pas question de marcher des heures encore, mes jambes me le reprocheraient.
« Pas de nuages sur Pangou. Un vent de secteur est à 25 km/h, 64 % d’humidité et déjà… 26° ! Allez, c’est parti ! Encore un tour dans notre machine à remonter le temps ! » lance Lewis en décollant, un sourire en coin. La navette s’élève rapidement, et l’océan s’évanouit sous nos pieds, remplacé par la sensation familière, mais toujours saisissante, d’être plaquée au fond de notre siège.
« On fait comme pour Baïamé. Tu commences par survoler la partie nord de la zone, tu longes la côte à basse altitude, et je te signale dès qu’un site attire mon attention.
— Ça marche ! » répond-il avec assurance.
*
Héliantis amorce sa descente. Le bleu profond de l’océan Téthys s’étend à perte de vue, bientôt rejoint par le vert sombre et touffu de la forêt équatoriale de Pangou. Les reliefs familiers apparaissent comme une promesse de nouveaux horizons.
« Nous y voilà, annonce Lewis en consultant l’heure. 27 h 35 à la base. Ici, il est 8 h 45. On est pile dans les temps.
— J’vous laisse, intervient Anna, qui suit notre trajectoire. J’vais me coucher.
— Bonne nuit, chérie, répond Lewis. Dors bien, ajoute-t-il, la voix empreinte d’une douce moquerie. Et à demain matin.
— À demain, Anna ! » ajoutons-nous en chœur.
Une fois la liaison avec Anna coupée, Lewis reprend les commandes avec un air sérieux, mais concentré. Il effectue un virage sur tribord, freine, et commence à longer le littoral…
Sous nos yeux, un désert inhospitalier se déploie. Une côte des Squelettes d’Ir’ Dan qui s’étire, un mélange austère de dunes beiges, rouges et dorées, battues par de longs rouleaux d’écume.
« C’est trop désertique par ici. Tu peux accélérer », dis-je, déçue par l’aridité du paysage.
Lewis acquiesce d’un signe de tête et pousse légèrement les réacteurs. Nous parcourons près de 300 kilomètres avant qu’un changement notable n’apparaisse à l’horizon. Enfin, le décor s’anime. Des reliefs dentelés se dessinent, formant une succession de canyons qui s’élargissent ici et là.
Entre ces percées minérales serpentent des rivières, fines veines verdoyantes qui tranchent avec l’aridité ambiante. Leur tracé s’élargit en un delta éclaté de lagunes, d’îlots et de canaux sinueux. Une oasis naturelle s’est formée autour d’un méandre, et, au cœur d’un bassin élargi, des animaux venus s’abreuver détalent, effrayés par le grondement sourd des réacteurs.
« Lewis, tu notes la position, lui dis-je, mon regard accroché à cette oasis presque irréelle.
— On est au sud de la zone optimale, m’informe-t-il après un rapide coup d’œil aux instruments.
— Au sud ? Alors, on a sûrement dépassé l’endroit idéal. Accélère encore pour voir. »
Les rivières disparaissent peu à peu, cédant la place à une étendue désertique qui semble vouloir s’étirer à l’infini…
Le paysage perd en attrait, et je demande à Lewis de faire demi-tour. Nous retournons vers le bassin qui, quelques instants plus tôt, avait captivé mon attention. Je lui indique un promontoire surplombant l’océan, à proximité des canyons, et il amorce l’atterrissage avec sa précision habituelle.
« Pas mal, non ? » lance Lewis en jetant un regard vers l’horizon.
Mathias s’accroupit près de nous pour détailler la vue. Devant nous s’étend un panorama saisissant : des canyons striés de teintes chaudes, beige, ocre, rouille, s’étirent sous un ciel d’un bleu éclatant.
À l’entrée des gorges, des pitons rocheux usés par le temps ressemblent à des vestiges d’une cité antique, oubliée des siècles.
À dix heures, le soleil commence à descendre doucement. Ses rayons jouent à travers les feuillages de l’oasis en contrebas, faisant scintiller la rivière. Le spectacle est féerique : chaque éclat ressemble à une gemme, une myriade de pierres précieuses enchâssées dans cet écrin de verdure.
« Alors ? On va faire un tour ? propose Lewis avec enthousiasme.
— Allons-y ! » répond Mathias en se frottant les mains, prêt à partir pour une nouvelle exploration.
Lewis déclenche l’ouverture de la navette et se lève d’un bond, mais de mon côté, mes jambes protestent encore… Les courbatures me rappellent mes limites.
« Je vais rester tranquille. J’ai les jambes en coton… Je n’irai pas bien loin, dis-je en haussant les épaules.
— Mathias, j’te suis. Enfin… j’vais essayer », ajoute Yves avec un sourire en coin.
Perthie, de son côté, secoue doucement la tête.
« Allez-y ! Je m’occupe des gamins. Franchement… pas sûre d’avoir la force de me relever ! » plaisante-t-elle, les yeux grands ouverts.
L’arrière de la navette donne sur une vue imprenable de l’océan. Ses vagues profondes et régulières s’écrasent avec majesté au pied des falaises. Je sais que quelque part, à 6 000 kilomètres devant nous et à plus de 3 800 mètres de profondeur, repose une énigme fascinante : une gigantesque sphère éthaïre, colossale, avec ses 90 kilomètres de diamètre !
Je m’avance jusqu’au bord de la falaise. En contrebas, à une quarantaine de mètres, la mer vient lécher la base de l’escarpement. Vers le sud, une succession de plages dorées s’étire à perte de vue, comme un collier infini. Au nord, après l’embouchure de la rivière, ce n’est qu’un enchaînement sans fin de plages… Le paysage a quelque chose de paisible et d’étrangement hypnotique.
La voix de Lewis, qui discute avec Yves et Mathias, me sort de ma contemplation. Il m’appelle, et je les rejoins, prête à découvrir ce qu’ils ont à partager.
« Voilà c’que j’propose : on va jusqu’à l’embouchure, c’est à peine deux kilomètres, puis on remonte vers l’oasis et on continue jusqu’à ce canyon », explique Lewis en traçant l’itinéraire de son index sur la carte affichée. Yves, à mes côtés, me lance un regard empreint de scepticisme, ses lèvres esquissant une grimace éloquente.
« Là-bas. Et on revient par ce chaos de rochers.
— On dirait un escalier géant, observe Mathias, fasciné.
— Et… ça fait combien de kilomètres ? » demande Yves avec une pointe d’appréhension.
Lewis ferme son poing droit, le porte à son menton, prenant un air faussement réfléchi, avant de répondre en s’éclaircissant la gorge :
« Hem ! Environ dix-huit. En tout !
— Dix-huit ? Je secoue la tête. Désolée, mais j’en suis incapable.
— Pareil pour moi, renchérit Yves sans hésitation. Je vous accompagne jusqu’à l’oasis, mais après, je fais demi-tour. Pas question d’aller plus loin.
— Matt, ce coin me plaît vraiment, mais je vais rester ici, dis-je, un sourire en coin. J’ai bien envie de vous suivre, mais… du regard. Tu prends le relais, je te passe le témoin ! »
Nous échangeons un baiser. Matt murmure à mon oreille, avec tendresse : « À tout à l’heure, ma chérie. Je t’aime. »
Je le regarde s’éloigner avec Lewis et Yves, qui descendent déjà en direction de la rivière, Sphinx en éclaireur. Les trois hommes me saluent d’un geste de la main avant de disparaître derrière les premiers reliefs.
J’ajuste ma casquette, remplis mes poumons de cet air vivifiant, si pur, si chargé d’odeurs minérales et végétales, et m’assois sur une roche aux reflets dorés. Devant moi s’étend un panorama d’une beauté brute : l’océan qui s’étire en une immensité bleue, les canyons striés de lumière et d’ombre, l’oasis luxuriante qui semble vibrer sous les rayons du soleil… et ce ciel, d’un bleu si intense qu’il paraît irréel.
Tout ici respire l’origine. Devant ce paysage sauvage et indompté, j’ai la sensation étrange d’avoir retrouvé une mémoire enfouie, celle du berceau de l’humanité. L’impression d’un retour à l’aube des temps me traverse.
Je me demande si ce n’est pas ça, le paradis. Le jardin d’Éden… Il doit se cacher quelque part, tout près. Je ferme les yeux un instant, imprégnée de cette harmonie parfaite.
