Chapitre 3-05

Mathias

Je ne suis pas fâché de faire une pause. Étourdi par l’énumération de ces peuples aussi fascinants qu’étranges, je me demande si je suis en train de rêver ou si je suis pris dans un cauchemar éveillé. Comment des êtres si différents peuvent-ils vraiment se réunir et partager un destin commun ? C’est un mystère qui me dépasse.

« Comment pouvons-nous nous réunir ? rebondit Lepte, le ton de sérieux. Et partager notre destin ?

 Oui, s’étonne Éria, l’air perplexe, ses sourcils froncés. Vous êtes si différents ! Comment faites-vous pour ne pas vous bouffer le chou ? Ou carrément vous bouffer tout court ?

 Nous déjeunons avant les réunions… » Lepte laisse échapper un léger rire, comme si elle savourait la scène. « Histoire de ne pas être tentés… » Elle jette un regard amusé à Éria, qui semble presque déconcertée. « Je plaisantais, bien sûr. Nous sommes peut-être physiquement différents, mais le corps n’est qu’un véhicule au service de l’esprit. Ce qui nous unit, c’est la pensée, l’intention. D’ailleurs, vous verrez par vous-même. Nos rencontres sont plus qu’harmonieuses. Cordiales, dirons-nous. » Un sourire énigmatique se dessine sur ses lèvres. « Vous assisterez à l’une de nos séances lors du prochain rassemblement. Mais je n’ai pas encore la confirmation de la date exacte.

 Ça se passe sur Éthaï ? Anna demande, curieuse.

 Non. » Lepte secoue la tête. « Ni sur Éthaï ni sur aucune planète habitée par l’un de nos peuples. Ni même dans l’un de nos systèmes ou colonies, ni dans aucune des galaxies connues. Et encore moins dans les univers traditionnels auxquels nous sommes tous attachés.

 Oh ! Alors… où ça ? insiste Anna, fascinée.

 En terrain neutre. » Lepte répond lentement, comme si chaque mot devait être pesé. « Un lieu découvert par accident, au cours d’une expérience. Un paramétrage différent du processus de formation d’un trou de ver, qui a abouti dans un univers… cul-de-sac.

 Euh ? Éria ouvre de grands yeux, visiblement perdue. Ça veut dire quoi, exactement ?

 Vous connaissez l’asymétrie baryonique, cette infime différence entre la matière et l’antimatière, asymétrie qui joue un rôle fondamental dans la structure de l’univers. Vous avez aussi constaté l’importance capitale de l’antimatière dans la formation des trous de ver. C’est le respect de cette asymétrie qui permet aux vaisseaux de passer d’un univers à l’autre. » Lepte marque une pause, son regard se fait plus intense. « Les Solènes, vous les découvrirez après le déjeuner, ont eu l’idée révolutionnaire de générer un trou de ver en compensant cette asymétrie baryonique. »

 Et ? Éria, toujours avide de compréhension, interpelle Lepte, impatiente de connaître la suite.

« La distorsion a bien pris forme, mais le vaisseau expérimental, qui a tenté la traversée, s’est… désintégré. » Lepte laisse un moment de silence, son regard fuyant légèrement avant de préciser : « Non ! Aucune victime ! De tels vaisseaux sont conçus sans occupants. De nombreux tests ont été nécessaires avant d’obtenir un retour.

 Et qu’avez-vous trouvé ? De l’autre côté ? » Éria ne parvient pas à cacher son étonnement, intriguée par l’issue de cette tentative.

Lepte hoche la tête lentement, comme si elle avait anticipé la question. « Rien. Absolument rien. Un cul-de-sac. Un univers vide, une étendue infinie, tel qu’existerait tout univers si la matière et l’antimatière étaient parfaitement symétriques.

 Mais comment le vaisseau a-t-il pu repasser la distorsion ? » Anna, en quête de détails techniques, interroge Lepte avec une précision calme.

« Nous avons développé une technologie spécifique, reprend Lepte, un sourire énigmatique effleurant ses lèvres. Une sorte de double carapace. La première est sacrifiée lors du passage aller, et la seconde, lors du retour. Une protection à toute épreuve. » Elle marque une pause, observant les regards attentifs autour de la table. « Une fois cette technologie éprouvée, nous avons bâti une planète artificielle au cœur de cet univers cul-de-sac. Un lieu isolé, où les instances de la Communauté se réunissent. »

Elle laisse son regard glisser sur les visages, capturant chaque réaction. « Et c’est là que se réunissent les instances de la Communauté. En parfaite sécurité. Car, vous l’avez compris, tout corps qui tente de pénétrer cet univers sans l’assistance de cette technologie spécifique… est instantanément désintégré.

 Vous avez besoin de telles mesures de sécurité ? s’étonne Lewis. Vous vous sentez menacés ?

 Les univers sont légion, et chacun d’eux est immense. Nous n’en avons exploré qu’une infime parcelle, une goutte dans un océan sans fin. Alors, oui, tout est possible, même l’impensable. Il serait naïf de croire que nous sommes seuls ou à l’abri. On ne sait jamais ce qui pourrait surgir de l’inconnu. Vous le dites bien, et à juste titre : on n’est jamais trop prudent. »

Lepte nous conduit au rez-de-chaussée, dans une vaste salle aux murs habillés de panneaux d’acajou lustrés, dégageant une chaleur apaisante. Une paroi vitrée s’étend sur toute la longueur de la pièce, dévoilant un jardin exotique, foisonnant de plantes étranges aux formes insolites et aux teintes éclatantes. Le lieu respire une sérénité intemporelle, presque mystique.

Des cloisons élégantes séparent l’espace en box intimistes, chacun meublé de tables basses et de petites banquettes couvertes de tissus moelleux. Une symphonie d’arômes flotte dans l’air : le parfum réconfortant du pain fraîchement cuit, le sucre délicat des fruits mûrs, et une touche envoûtante d’épices qui éveillent les sens.

Quelques Éthaïres, attablés ici et là, dégustent des plats colorés et des boissons fumantes. Leur tranquillité semble contagieuse, comme si ce lieu était un sanctuaire en dehors du temps.

Lepte tend une main gracieuse vers une table ronde située près de la paroi vitrée. Sans un mot superflu, elle s’installe sur l’une des trois banquettes qui l’entourent, nous invitant d’un simple regard à faire de même. Je m’assois après avoir reculé la banquette, conscient que ces sièges, malgré leur confort, sont conçus pour des êtres plus petits que moi.

Un fond sonore délicat, mêlant les sons cristallins de flûtes et les notes vibrantes d’instruments à cordes, emplit la pièce. Soudain, un chœur de voix féminines s’élève, entonnant un chant rituel. Les harmonies, profondes et envoûtantes, résonnent avec une intensité presque surnaturelle, comme si elles étaient un écho direct de ce jardin vibrant derrière la vitre.

« Vous entendez ces chants ? » La question de Lepte semble flotter dans l’air, se mêlant aux harmonies envoûtantes.

« Je ferme les yeux, murmure Éria, et je me retrouve dans un couvent… au Moyen-Âge. » Son ton est empreint d’une douce ironie, mais une lueur de nostalgie traverse son regard.

« Ce sont des chants de Ligurande », précise Lepte.

Éria redresse légèrement la tête. « C’est là qu’sont nos gamins. Mince alors ! Tu vas les convertir ? À quoi ? »

Lepte esquisse un sourire énigmatique. « Vous le découvrirez tout à l’heure. Regardez pour le repas… »

Un hologramme translucide surgit doucement au-dessus de la table, projetant une farandole lente et hypnotique de plats garnis, de deux tailles distinctes, et de boissons aux couleurs variées. Les assiettes tournent comme un carrousel délicat, chaque détail visuel accentué par une lumière subtile.

« Et choisissez », poursuit Lepte d’une pensée apaisante.

Éria fronce légèrement les sourcils. « Hum ! Hum ! Et ? On fait comment pour choisir ?

 Il vous suffit de sélectionner par la pensée ou à voix haute, selon ce que vous préférez. Un plat principal, un plat secondaire, et une boisson. » D’un geste démonstratif, Lepte désigne trois éléments holographiques. « Je vais prendre, cette assiette-ci, celle-là, et cette boisson. Choisissez sans crainte, ajoute-t-elle. Vous n’aurez aucun problème d’intolérance. Chaque plat sera adapté spécifiquement à votre biologie. »

Éria hausse un sourcil sceptique, mais un sourire amusé se dessine sur ses lèvres. « Si tu le dis. Enfin… si tu le penses », rectifie-t-elle avec une pointe de malice, avant de jeter un regard curieux à l’hologramme, prête à tenter l’expérience.

Notre choix validé, les hologrammes s’effacent comme une brume dissipée, laissant place à une arrivée coordonnée : les assiettes et les verres, soigneusement disposés, sont apportés sur deux dessertes silencieuses. Chacun d’entre nous a opté pour un plat différent, et rapidement, la table devient une invitation au partage. Nous goûtons à tout : une cuisine à la fois raffinée et surprenante, qui remporte l’unanimité. Des arômes délicats d’épices se mêlent à des textures finement travaillées, chaque bouchée révélant une harmonie entre douceur et amertume, entre sucré et salé. Mon verre, rempli d’un jus d’une teinte ambrée, m’évoque un mariage subtil entre l’acidité du pomelo et la douceur florale du litchi, une combinaison étonnamment équilibrée.

Tout en savourant ce festin, je ne peux m’empêcher d’observer discrètement les Éthaïres qui fréquentent le lieu. Ils glissent dans la salle avec une grâce silencieuse, choisissent leur table et commandent leur menu, le tout sans prononcer un seul mot. Leur repas suit un rituel intriguant : comme Lepte, ils commencent systématiquement par le dessert avant d’enchaîner avec les plats principaux. Une fois leur repas terminé, ils repartent avec la même discrétion, sans qu’aucune interaction ne semble requise avec d’autres Éthaïres.

Intrigué, je me demande comment ils règlent leurs consommations. Ma réflexion n’a pas le temps de mûrir que Lepte anticipe ma question, un sourire énigmatique aux lèvres. « Vous pensez économie, commence-t-elle, son regard pétillant. Un sujet fascinant, mais que nous n’avons pas le temps d’explorer en détail si nous voulons terminer la visite. Je réserve le sujet pour une prochaine fois. Sachez seulement ceci : ici, vous n’avez rien à régler. Aucun système monétaire, aucun moyen de paiement, tout comme chez les Wa’ Dans.

 Aaahh ! s’exclame Éria en écarquillant les yeux, visiblement conquise. Ça aussi, c’est chouette ! »

Lepte se lève alors avec son élégance habituelle et nous invite d’un geste à la suivre. « Remontons, annonce-t-elle, pour la deuxième partie de l’exposition : Le présent. »