Je suis tirée de mon sommeil par des pas lourds et irréguliers, résonnant au plafond. “Gloup, gloup… gloup, gloup”. Des gloussements intrigants d’un oiseau. Probablement l’un de ces volatiles qui viennent pondre dans les nids aménagés sur les toits des Wa’ Dans. Leurs œufs, allongés, blancs parsemés de points beiges, sont un véritable délice. Cuisinés de multiples façons, ils font d’excellentes omelettes pour le petit déjeuner… Je revois celle d’hier, légèrement baveuse, cuite au four, avec ce goût sucré étonnant qui réveille les papilles… Mon estomac commence à grogner rien qu’à cette pensée.
Une faible lueur filtre sous la porte. Je cligne des yeux pour afficher l’heure : 5 h 7. Mathias dort profondément à mes côtés, imperturbable. Pendant ce temps, mon ventre se manifeste de toutes les façons possibles : gargouillis de faim, pression de la vessie, mouvements du bébé… Impossible de retrouver le sommeil. Et mon esprit s’emballe… une fois de plus.
L’exploration d’Ir’ Dan est terminée, et hier soir, j’ai pris une décision : aujourd’hui, je vais mettre les pieds dans le plat. Ce ne sont plus des suppositions : Sarah ne nous dit pas tout. Les informations qu’elle distille au compte-gouttes, les incohérences qui traînent dans ses rapports… Tout cela me laisse penser qu’elle cache bien plus que nous ne l’imaginons. Et si notre libre arbitre n’était qu’une illusion ? Une manière subtile de nous maintenir en ligne, sous contrôle ? Je suis presque certaine que Sarah a déjà perçu mes doutes. Peut-être… Sans doute, même, qu’elle est manipulée, par ceux qui nous surveillent…
Je soupire, incapable de rester allongée une seconde de plus. Je me lève en silence, veillant à ne pas réveiller Mathias. Je m’habille discrètement et, à peine la porte entrouverte, un battement d’ailes retentit. L’oiseau, dérangé, s’élance dans un vol puissant. Ses ailes rouges, bordées de noir, tracent des ondulations rapides et élégantes avant qu’il ne se pose sur un toit voisin.
Les cimes environnantes baignent déjà dans les premières lueurs de l’aube. L’air est frais et chargé de cette tranquillité propre aux débuts de journée. Je descends l’escalier et tombe sur Lewis et Anna, installés sur la terrasse. Ils prennent un petit déjeuner léger, sans la fameuse omelette Wa’ Dan… Je leur adresse un signe de tête, file aux toilettes, puis les rejoins.
Assise face à eux, une tasse chaude entre les mains, je sens que le moment est venu. Assez tergiversé, je dois parler.
« Sarah ?
— Éria. Le bonjour à vous trois.
— Bonjour Sarah.
— Je me pose des questions, Sarah.
— Je t’écoute, Éria. »
Anna tourne la tête vers moi, les sourcils froncés, intriguée, mais elle ne dit rien. Lewis, quant à lui, reste parfaitement immobile, son visage impénétrable, comme figé dans une neutralité étudiée.
« J’ai… tu le sais sûrement déjà… des doutes, des suspicions te concernant.
— Me concernant ? répond Sarah, son ton restant d’une sérénité troublante. Je t’écoute.
— Je crois que tu ne joues pas franc-jeu avec nous. Que tu nous caches des choses. »
Un léger silence s’installe. Même l’air du matin semble suspendu, attendant la réaction de l’intelligence artificielle.
« Je vous écoute, je vous conseille, je vous protège, reprend-elle calmement. Mes priorités sont votre bien-être et votre sérénité. »
Cette réponse lisse et bien trop parfaite m’agace. Mon ton se durcit.
« Je n’en doute pas, Sarah. Mais il y a une chose qui m’agace : tu ne joues pas franc-jeu. Tu nous caches des informations, j’en suis convaincue. »
Anna se redresse, légèrement sur la défensive.
« Comme une mère qui protège ses enfants ? interroge-t-elle, d’un ton mi-curieux, mi-ironique.
— En quelque sorte », concède Sarah, sans la moindre hésitation. La réponse me fait l’effet d’un coup de poing. Je m’attendais à des dénégations, à un semblant de justification, pas à cette franchise désarmante. Anna, elle, éclate d’un rire bref et sec.
« Merci, Sarah. Au moins, c’est clair. Moi qui pensais être adulte… »
Lewis ne dit rien. Ses doigts tambourinent doucement sur la table, comme s’il pesait le pour et le contre de chaque mot. L’air devient plus lourd, chargé d’une tension silencieuse, presque palpable.
*
Tenant compte du décalage horaire, nous optons pour rallier Pangou dès le soir même. L’idée fait l’unanimité : mieux vaut avancer maintenant que perdre une journée à jongler avec des heures improbables. Nous ajustons donc nos montres, les avançant de quinze heures pour nous synchroniser avec le temps de Livun. Le décalage exact entre la base et le village étant de 15 h 30, cette approximation suffira.
Notre destination : une vaste clairière, nichée à 87 km au sud-ouest de Livun. Son emplacement stratégique nous permettra d’éviter toute perturbation ou attention non souhaitée. Sarah, comme à son habitude, anticipe les moindres complications : « Pour minimiser les risques de survoler d’autres villages, je propose un itinéraire par le pôle Sud », annonce-t-elle avec sa neutralité implacable.
Nous échangeons un regard. L’idée d’un court voyage spatial, passant par cette région polaire mystérieuse, pique notre curiosité. Peut-être est-ce aussi l’occasion de contempler des zones que nous n’avons encore jamais explorées. L’adhésion est immédiate, presque instinctive. Nous validons sa suggestion sans hésiter.
Tchéa, désireuse de nous accompagner, argumente qu’elle représente notre laissez-passer pour Livun. Un argument imparable, auquel nous adhérons avec enthousiasme. Sa décision ravit toute l’équipe. Quant à Védan, il insiste pour guider sa cousine. Pour lui, c’est une opportunité précieuse de revoir sa famille, ses amis et son village natal, un retour aux sources qu’il ne souhaite manquer pour rien au monde.
Livun, d’après les descriptions détaillées de Sarah, dépasse largement Zilin en taille et en importance. Les habitations s’organisent harmonieusement autour de quatre-vingt-douze troncs massifs, formant une vaste communauté arboricole. Au centre de cette disposition se trouve une grande clairière, accueillant deux éléments clés de la vie sociale du village : la salle commune, lieu de rassemblements et d’échanges, et l’Arbre du Conseil, cœur symbolique et décisionnel de la cité.
En périphérie, deux zones qualifiées d’artisanales par Védan se distinguent. Les habitants y travaillent le bois et le métal, activités qui justifient la présence de deux grandes cheminées se détachant des feuillages. Les effluves légers qui en émanent semblent murmurer les secrets d’un savoir-faire ancestral.
Védan nous rappelle aussi que son arrière-grand-mère, l’Oracle de Livun, est une figure emblématique dont la renommée dépasse de loin les frontières du village. Sa popularité est telle que son habitation a été volontairement isolée au nord-ouest de la cité. Ce modeste logement circulaire jouxte trois troncs majestueux, eux-mêmes supportant un ensemble de constructions réservées aux Wa’ Dans de passage. Des Wa’ Dans venus parfois de contrées lointaines pour solliciter les conseils éclairés de l’Oracle et bénéficier de ses prodigieux pouvoirs de guérison.
Anna, dans un élan d’empathie, propose à Toga de nous accompagner. Sa réaction trahit une hésitation, mais, après quelques instants de réflexion, elle décline l’offre avec un sourire…
Tchéa a revêtu sa tunique d’apparat, un vêtement que sa grand-mère a soigneusement ajusté pour l’occasion. La coupe élégante et les motifs raffinés témoignent d’un savoir-faire artisanal, héritage des traditions de Livun. À ses côtés, Védan est méconnaissable dans les vêtements typiques de son village natal. Sa veste, composée d’un assemblage harmonieux de lamelles de cuir vert foncé, se termine par des franges qui dansent légèrement à chaque mouvement. Un large V en cuir brun, partant des épaules, descend jusqu’à son nombril, conférant à sa tenue une prestance sobre, mais imposante. Son pantalon, taillé dans le même cuir brun et orné de poches extérieures pratiques, retombe sur une paire de mocassins à doigts, évoquant l’ingéniosité d’un peuple en symbiose avec son environnement.
Le soir tombe, l’heure du départ arrive. Nous rejoignons les speedglides, prêts pour la traversée. Vodan et Toga se sont déplacés pour assister à ce moment solennel. Toga s’approche d’Anna et lui tend une petite pierre polie aux reflets changeants, oscillant entre le bleu profond et le vert éclatant. Elle murmure, presque avec révérence, que ce présent est destiné à Halin. « Maman comprendra », ajoute-t-elle simplement, laissant planer une aura de mystère autour de ce geste.
Le départ est empreint d’un mélange de fébrilité et de gravité. Quelles que soient les découvertes qui nous attendent à Livun, nous nous engageons à ramener Védan et Tchéa à Zilin, leur point d’ancrage. Pour moi, les séparations, même lorsqu’elles ne sont que temporaires, conservent une part de douleur. Ces moments, que je perçois invariablement comme des adieux, m’étreignent le cœur. Pour m’épargner cette mélancolie persistante, je choisis de les écourter, focalisant toute mon énergie sur l’imminence du départ.
Védan s’installe derrière Lewis, leur speedglide ouvrant la formation. Tchéa prend place derrière Anna, tandis que Perthie s’assoit avec Yves. Sphinx et moi fermons la marche, les lumières vacillantes des dernières lueurs du jour reflétant l’excitation et l’appréhension mêlées qui nous animent.
*
Après une demi-heure, le convoi ralentit tandis que nous gravissons une colline herbeuse, au sommet de laquelle nous attend la navette. Cela fait déjà onze jours que nous l’avons quittée !
Le hayon arrière est abaissé, et notre engin se gare automatiquement. Je vois Védan bondir du speedglide, entraîner Tchéa à sa suite, puis dévaler le hayon en courant. Il se retourne, bouche bée devant Héliantis. Fasciné, il en fait le tour, énumérant avec enthousiasme les qualités de ses formes, de ses dimensions et de son allure imposante… Nous l’observons, amusés par son admiration sans retenue.
Le ciel, que nous n’avons guère pris le temps de contempler ces derniers jours, est sombre et menaçant. La pluie ne tardera pas.
Pour son baptême de l’air et de l’espace, Védan s’installe entre Anna et Lewis, visiblement excité. Tchéa prend place derrière lui, entre Mathias et moi. Sarah annonce un vol d’une heure et précise les conditions météo de notre destination : le jour s’est levé, et la température atteint déjà 27,5 °C. La journée de samedi s’annonce radieuse… longue… et fatigante !
Anna jette un œil à l’horloge : il est 21 h 45.
« Avançons de quinze heures », ordonne-t-elle. En un instant, nous voici projetés à 7 h 15 le lendemain. Une fois encore, la nuit de sommeil est sacrifiée. Lewis vérifie minutieusement les doubles harnais des jeunes Wa’ Dans, puis Anna déclenche le départ à 7 h 17.
La navette s’élève en douceur, pivotant vers le sud. La forêt s’éclipse de notre champ de vision, remplacée par la masse croissante du ciel nocturne. Soudain, l’astronef monte en flèche, nous plaquant contre nos sièges, tandis que les vibrations se répercutent dans tout le fuselage. Puis, presque imperceptiblement, elles diminuent.
Enfin, la voûte céleste s’offre à nous, immense et profonde. Vingt-trois minutes après le décollage, Héliantis atteint sa trajectoire stable et s’incline à l’horizontale. L’appareil entame alors un vol plané au-dessus de la mer de glace qui unit Nourhad et Libarad, dévoilant un panorama d’une austère splendeur.
