Assibir Kat Orfax – Ma’adim
Les baies vitrées, entrouvertes, laissent entrer une brise légère qui fait doucement voleter les rideaux. Le ciel s’est éclairci, le jour se lève. À ma gauche, mon compagnon respire calmement, il dort encore. En prenant garde de ne pas le réveiller, je me décale furtivement, et pose les pieds sur le sol synthétique tiède de la chambre. À pas feutrés, nue, je me dirige vers la terrasse…
Je déporte un rideau, observe l’horizon qui se teinte d’ocre, enjambe le seuil, et m’avance sur les lattes de bois artificiel de la terrasse… Il fait froid, très froid, mais après cette nuit d’amour torride, mon corps accueille la fraîcheur matinale avec bonheur, extase, volupté. La peau se raffermit, les muscles se tendent, les seins durcissent… Je marche jusqu’à la balustrade, les bras tendus, écartés, pour accroître les sensations…
La terrasse, accrochée au sommet du point culminant du Grand Canyon de Ma’adim, surplombe le fleuve de plus de six cents exis… Cette hauteur sensationnelle provoque une délicieuse sensation de vertige. En plein jour, penchée au garde-corps incliné, j’ai l’impression d’être à la proue d’un navire de pierre, de dominer Mars… Le secteur est d’ailleurs fréquenté par des Humains adeptes des sauts extrêmes. Une activité qu’ils nomment “base jump”. Équipés de combinaisons ailées, ils se jettent des falaises abruptes du canyon et volent le long des parois, rasant les rochers de très près, avant d’atterrir… le plus loin possible… J’essaierais bien…
Que de bouleversements depuis ces derniers jours !… Alors que je quittais mon quartier général du mont… Olympus, pour me rendre à Syrtis Major pour un entretien avec Carol Destees, mon Marstroller est devenu incontrôlable… Sans raison apparente, il s’est dérouté pour atterrir en plein désert ! Je n’avais aucun moyen de communication opérationnel, et les réserves de nourriture et d’eau avaient disparu ! Je suis restée plantée une nuit entière et une matinée… jusqu’à ce qu’un groupe d’Humains me repère… Des rebelles qui m’ont aussitôt escortée jusqu’à leur chef, Akid Farouk…
Mon regard a croisé le sien, ténébreux, ombrageux… Je suis instantanément tombée sous le charme exotique de cet Humain né sur Mars. Akid, les sourcils broussailleux, la chevelure noire indomptable, puissant, viril, a la peau mate couverte de tatouages que je parcours de mes doigts, de ma langue, avec délectation… J’oublie tout dans ses bras… Akid m’électrise, m’enflamme, me transporte… Nous avons passé ces derniers jours ensemble, passionnés, affamés l’un de l’autre, gavés des fruits de nos fantasmes débridés, ivres des plaisirs consommés…
Carol Destees s’est déplacé jusqu’ici, et j’ai fait amende honorable… J’ai mis fin aux hostilités, déposé les armes, pour la plus grande joie des Humains et de la plupart des miens. Ils n’attendent plus que des nouvelles de la Terre pour connaître enfin une date de retour vers Kriemn… Comme quelques-uns des miens, je ne rentrerai pas. J’ai trouvé ici même ce que je ne pensais jamais rencontrer, éprouver, atteindre.
Des mains puissantes, chaudes, se posent sur mes épaules… Je ne l’ai pas entendu arriver. Son corps bouillant se presse contre mon dos… Je sens sa virilité, Akid brûle de désir…
« Oui… Viens… »
*
Allongée sur le dos, épaule contre épaule, l’esprit absent, dans un profond bien-être, j’observe la tenture sombre du plafond, où de minuscules spots lumineux sont comme autant d’étoiles sur une carte céleste… Lorsque j’entends vibrer l’émetteur-récepteur de mon exosquelette… Le retour à la réalité ! Je grogne, me redresse, adresse une grimace de regret à Akid, et vais rejoindre l’appareil insistant qui gît à l’autre bout de la pièce… C’est Hidris qui cherche à me joindre.
« Hidris ?
— Assibir… Atar vient de m’informer… de l’approche… d’un quatarsis.
— Pardon ?
— Un quatarsis est en approche.
— Mais ? Tanacé n’a pas de quatarsis !
— Je sais… C’est c’que je lui ai dit. Mais il est formel… même s’il n’a pas encore reçu l’identification officielle. La signature de l’engin est caractéristique.
— Un quatarsis ! Alors une autre escadre est arrivée dans le système ?
— J’le pense aussi.
— Les bruits qui couraient ! Mmh !… Alors s’il s’agit bien d’Alak Palaïd… et si Abakan est à leur tête… on est mal… Je ! suis mal… L’arrivée du quatarsis est prévue pour quand ?
— Dans les prochains grefs. Six tout au plus. »
Akid s’est levé, il a enclenché le traducteur.
« Un souci ?
— J’le crains. Un de nos vaisseaux s’approche de Mars.
— Et ?
— Il s’agit d’un quatarsis, un vaisseau ultrarapide.
— Ah ? T’as de la visite ? C’est bien, on va avoir des nouvelles.
— Le problème… c’est que Tanacé n’a pas de quatarsis.
— Mmh ? » Il a l’air perplexe, les sourcils en accent circonflexe.
« Ça veut dire qu’une nouvelle escadre vient de débarquer.
— Oh !
— Je vais sur Tanacé 2. Je dois les accueillir, je dois savoir ce qu’ils veulent.
— Ça peut être dangereux.
— Oui.
— Je t’accompagne !
— Non, Akid ! Ta place est ici !
— Dis c’que tu veux, j’te lâcherai pas d’une semelle ! » Il enfile un pantalon bouffant bleu nuit.
« Hidris, Akid et moi, nous arrivons. Préviens Uzat, qu’il nous retrouve en salle du Conseil de Tanacé 2. Et ne fais pas de vague. Cette nouvelle doit rester confidentielle ! Précise à Atar de ne pas ébruiter tout ça. Nous avons des espions. Les fondamentalistes vont se retourner contre nous. »
