10 août 2392
Bercée par le bruit des vagues qui viennent caresser le rocher, je me réveille lentement. Le ciel, encore sombre, commence à peine à s’éclaircir. Nous avons passé une nouvelle nuit à la belle étoile, le lit sur la terrasse. Yves dort profondément à mes côtés. Je me redresse doucement pour admirer le paysage. À ma droite, l’horizon se pare de nuances mauves, tandis qu’à gauche, les couleurs virent au saumon et au rose pâle. C’est trop tôt pour me lever. Je me rallonge, me laissant de nouveau envelopper par la douceur paisible de la nuit océane.
Mais soudain, le “ding” de Sarah résonne, comme un appel irrésistible. Je m’étire en bâillant et me lève, traînant des pieds, vers la chambre.
« Bonjour, Sarah.
— Bonjour, Perthie. Une communication de Gandharva.
— De Gandharva ?
— Oui. Un appel de Tchéa.
— O.K. Tu peux me la passer. »
L’horloge indique “05:23” lorsque Tchéa apparaît à l’écran, son sourire lumineux me réchauffant instantanément.
« Bonjour, Perthie ! Oh, je te réveille ?
— À moitié, mais ce n’est pas grave. Bonjour, Tchéa. C’est toujours un plaisir de t’entendre… et de te voir !
— Merci, Perthie ! »
Je souris, me sentant réconfortée par cette conversation inattendue.
« Alors, Tchéa ? Que me vaut ce réveil matinal ?
— Eh bien, je viens de discuter avec Lewis et Anna, et j’ai appris que vous aviez déménagé sur Galaden !
— Eh oui, nous sommes maintenant presque voisins ! Une excellente raison pour que tu viennes nous rendre visite. Tu sais combien cela me ferait plaisir. Combien cela nous ferait plaisir !
— À moi aussi, Perthie. Et comment va la petite famille ?
— Très bien. Tu verras, Ève et Thomas sont adorables.
— Tant mieux ! Vous serez là dans cinq jours ?
— Oh, il y a de grandes chances ! On n’est pas trop du genre à bouger ces derniers temps. Nous feras-tu l’honneur de ta visite ?
— Eh bien, oui !
— Oh, chouette ! As-tu nos coordonnées ?
— Oui, oui. D’ailleurs, quand je les ai eues… j’ai eu une idée. Mais je vous réserve la surprise.
— Ah, une surprise ? Comme tu voudras.
— Ça devrait vous intéresser.
— N’en dis pas plus ! Sinon, ça ne sera plus une surprise.
— Exactement, Perthie. Alors, à dans cinq jours !
— Ça marche !
— Je te souhaite une bonne journée.
— Merci, Tchéa ! À toi aussi !
— Transmets mon bonjour à Yves, Ève et Thomas.
— Je n’y manquerai pas ! À très bientôt, Tchéa ! »
*
15 août 2392
Nous nous sommes levés tôt, impatients d’accueillir Tchéa. À 7 h 50, Sarah nous informe de l’arrivée d’un vaisseau Wa’ Dan. Nous montons immédiatement, munis de notre interface de traduction, pour voir l’astronef se poser délicatement sur le rocher. Les marches dépliées, la soute s’ouvre lentement. Tchéa descend la première, suivie de deux Wa’ Dans que nous n’avons pas encore rencontrés.
La première, une “femme” d’une cinquantaine d’années, mesure à peine un mètre cinquante. Elle est légèrement corpulente et porte une tenue ornée du calice aux étoiles de Valène. Son visage, rond et lumineux, est encadré par des joues rebondies. Ses yeux, francs et pétillants, révèlent une personnalité ouverte et chaleureuse. Un sourire constant joue sur ses lèvres, et son allure dégage une impression de sérénité, comme si elle portait la joie de vivre avec une légèreté presque palpable. Ses cheveux noirs, légèrement crépus sur le dessus, sont attachés en une queue de cheval basse. Tout chez elle semble respirer la santé et l’optimisme, un contraste saisissant avec son compagnon.
D’un âge similaire, l’”homme” qui l’accompagne est plus grand, mais extrêmement maigre. Son corps semble presque se replier sur lui-même, comme si son âme était trop lourde pour son enveloppe fragile. Son visage émacié, sculpté par des traits durs, est dominé par des sourcils épais d’un blanc neigeux, qui se plissent naturellement, renforçant la profondeur intense de son regard. Le haut de son crâne est presque entièrement dégarni, ses longs cheveux blancs et fins sont éparpillés en arrière dans une tentative vaine de dissimuler la calvitie qui s’étend.
Il avance, le dos voûté, comme écrasé par un fardeau invisible pesant sur ses épaules frêles. Je remarque une légère boiterie de la jambe droite, tandis que l’expression de son visage trahit une contrariété profonde.
Vêtu d’une longue tunique de cuir brun, usée et élimée, il dégage l’aura d’un être marqué par les épreuves, traversé par des tourments silencieux, mais visibles dans chaque mouvement, chaque regard.
« Em’ Tah, Tchéa ! Em’ Tah ! » Yves s’avance d’un pas décidé vers eux, les bras ouverts dans un geste amical. « Tu fais les présentations ?
— Bonjour Yves ! Bonjour Perthie ! C’est vraiment sympa ici ! » Tchéa répond en souriant, puis désigne la “femme” à ses côtés. « Voici Korda. Elle vient de Valène, mon village. Korda me connaît depuis ma naissance. C’était ma prof de sciences.
— Bonjour, étrangers. » La voix de Korda est douce et chantante, presque mélodieuse, en parfaite harmonie avec son apparence ouverte et chaleureuse.
« Em’ Tah, Korda ! répond Yves avec enthousiasme.
— Et voici Axel, de Nourhad. Asadal, précise Tchéa en s’adressant à l’”homme” derrière elle.
— Bonjour, étrangers », dit Axel, sa voix brisée et nasillarde tranchant avec la douceur de celle de Korda. Elle semble même un peu forcée, comme si chaque mot lui demandait un effort.
« Em’ Tah, Axel ! » Yves salue à son tour, un sourire en coin. « Je suppose que tu n’as pas amené tes amis juste pour nous dire bonjour ?
— Non, répond Tchéa avec une légère grimace. Effectivement. Nous avons beaucoup de choses à nous dire.
— Alors, ne restons pas là ! » Yves se dirige déjà vers le carré de l’ascenseur, faisant signe aux Wa’ Dans de le suivre. À peine rassemblés, la plate-forme amorce la descente dans un léger frémissement.
« Anna m’a parlé de votre habitat enterré, dit Tchéa, jetant un coup d’œil curieux à notre entourage. Elle a été très impressionnée. »
Les portes s’ouvrent alors sur un visage inattendu : Ève ! Je pensais qu’elle dormait encore, mais non, elle est déjà habillée. Elle porte sa petite robe vert bouteille à encolure carrée, qui met en valeur son énergie vive. Avant que quiconque puisse dire quoi que ce soit, elle s’élance avec un cri de joie dans les bras de Tchéa : « Tchéa !
— Bonjour, Ève. Je te présente… Korda et Axel, annonce Tchéa, tout en maintenant Ève dans ses bras avec douceur.
— Em’ Tah ! Ah arvèl ! Korda ah Axel ! » chante Ève, son intonation surprenante, accentuée d’une façon qui, pour nous, semble totalement nouvelle, presque étrange. Il y a quelque chose de singulier dans sa manière de saluer, comme si elle ne suivait pas tout à fait nos conventions habituelles, mais celles des Wa’ Dans.
« Em’ Tah, Ève », répondent Korda et Axel en s’inclinant respectueusement. Il est clair qu’ils sont quelque peu déstabilisés, presque intimidés par la petite fille qui, par son enthousiasme et son énergie, semble dominer la scène. Leurs regards échangent un instant, comme pour se rassurer l’un l’autre.
Yves, de son côté, s’éloigne déjà pour préparer le jus de fruits que nous avons prévu de servir. Ce sont des fruits cueillis hier après-midi, encore frais. Je guide les invités à travers l’appartement, et, en arrivant dans le salon, je les invite à s’installer sur la banquette. L’impression qu’ils donnent est évidente : ils sont à la fois impressionnés par la simplicité de l’espace et par la vue spectaculaire qui s’étend devant eux.
« Alors, Tchéa ? Quelles nouvelles ? »
Je suis impatiente de savoir ce que Tchéa a à nous raconter. Elle s’éclaircit la voix avant de répondre, un léger sourire aux lèvres qui ne parvient pas à masquer la gravité de son propos.
« Alors… commence-t-elle, prenant une pause calculée. Quand j’ai appris que vous aviez emménagé ici, j’ai tout de suite fait le lien avec les renseignements que Lepte m’avait transmis. À ma connaissance, trois sites sont localisés à la base des contreforts qui vous isolent du continent. Nous appelons cette chaîne montagneuse, Korzand, “l’Autel des Esprits”. Et la région où nous nous trouvons, très difficile d’accès pour les Wa’ Dans actuels, s’appelle Énéador. “Le Pays du Bout du Monde”. Un pays de mythes et de légendes que nous préférons éviter. » Elle laisse retomber le silence un instant, observant nos réactions. « Et c’est probablement cet isolement particulier qui avait incité nos ancêtres à établir trois sites à cet endroit.
— Oui. Les trois sites sont bien répertoriés dans nos bases de données, répliquai-je, intriguée, mais aussi sceptique. Mais… que contiennent-ils ? Là est la véritable question. »
Tchéa prend un air mystérieux, presque conspirateur, avant de répondre. « Justement… C’est la raison pour laquelle je suis accompagnée. Korda ? »
Korda prend alors la parole. Son ton est calme, mais chargé d’une certaine intensité.
« Oui, Tchéa. » Elle regarde autour d’elle avant de se tourner vers nous. « Je suis enseignante… dans des matières scientifiques. » Elle marque une légère pause, comme pour jauger la situation. « Des domaines… délicats, car… déconsidérés, pour ne pas dire méprisés, par beaucoup d’entre nous. Ceux qui prétextent que les sciences ont autrefois causé notre perte. Ce qui est vrai, certes, mais… c’était il y a si longtemps ! » Sa voix se fait plus grave, presque emportée par sa conviction. « Beaucoup d’entre nous restent fermement ancrés dans l’obscurantisme. Ils craignent le changement, le rejettent et, certains, refusent même l’idée de progrès. » Elle laisse échapper un rire amer. « Alors qu’ils utilisent pourtant les technologies des Anciens… Au risque, parfois, d’en abuser. Quelle hypocrisie ! »
Elle prend une profonde inspiration avant de poursuivre, se calmant, l’air plus concentré. « Toujours est-il que les sciences me passionnent. Celles du vivant et du minéral en particulier. » Un regard appuyé se pose sur nous. « Vos deux domaines de prédilection, si j’ai bien compris les propos de Tchéa ?
— Tout à fait !
— Tchéa est venue me voir pour partager son désir profond d’apporter sa pierre à l’édifice, celui de la reconquête de nos sciences… et de notre histoire. Vous imaginez bien que j’ai immédiatement pris fait et cause pour sa croisade contre l’obscurantisme ! » Korda marque une pause, et son regard s’illumine d’une lueur de défi. « D’autant que Tchéa n’est pas la première Wa’ Dan à tenter de réveiller les nôtres. J’ai moi-même essayé en mon temps… Et je pensais avoir échoué. Mais toutes les graines du savoir, de la connaissance, que l’on sème… ne se perdent pas. Certaines finissent par germer, contre toute attente. Et il semblerait même qu’elles commencent à porter leurs fruits. »
Elle se redresse légèrement, comme pour souligner l’importance de ce qu’elle s’apprête à dire. « Enfin, bref… J’en reviens à la raison de ma présence aujourd’hui. D’après les descriptions détaillées de Tchéa, l’un des sites est occupé par un laboratoire… de recherches biologiques.
— Oh ! Un labo de recherches biologiques ? » Je ne peux m’empêcher de répéter, stupéfaite, mon esprit déjà envahi de mille questions.
Korda hoche la tête, un sourire énigmatique sur les lèvres. « Je pense qu’une visite approfondie se révélerait extrêmement instructive. Pour toi comme pour moi, Perthie.
— Pour une visite, c’est oui ! Un grand oui ! Quand vous voulez ! » Je sens l’excitation monter en moi, mais une pensée m’arrête net. « Mais nous devrons prendre des précautions… Il doit y avoir de bonnes raisons pour isoler à ce point un labo de recherche. Si ces recherches étaient sensibles, critiques ou dangereuses… ou peut-être les trois à la fois, cela expliquerait tout.
— Attends, Perthie, intervient Tchéa avec douceur. Il ne s’agit que d’un site. Il y en a deux autres. Axel ? »
Axel relève lentement la tête, son visage marqué par la fatigue. Il inspire difficilement avant de commencer d’une voix rauque :
« Oui… Je vais remonter le temps… » Sa phrase traîne comme un vieux souvenir, pesant. « Il y a… une trentaine d’années. Bientôt trente-trois ans. Je suis parti d’Oyerdyl, mon village natal de Nourhad, en direction de Libarad. Un voyage initiatique qui devait durer plus d’un an… » Il marque une pause, ses yeux cherchant un point invisible dans le vide. « Et je ne suis jamais… arrivé à destination.
— Et qu’est-ce qui t’est arrivé ? » demande Yves en posant un plateau chargé de verres sur la table basse, visiblement captivé.
Axel prend son temps, comme si chaque mot devait lutter pour sortir de sa gorge. « Lorsqu’on décide… de partir pour Libarad… on veille à traverser le pôle Sud en été austral, à ce moment précis où les températures sont supportables, et où la lumière d’Ir’ Is, notre fidèle allié, éclaire le chemin. J’en étais à ma onzième semaine de marche… »
Sa voix faiblit, il semble se vider de ses forces à mesure qu’il parle. Ses mains tremblent légèrement, et je le fixe avec appréhension, convaincue qu’il va s’effondrer avant de finir son récit.
« J’avais eu… une étrange idée. L’idée de quitter la route habituelle, de m’aventurer par le Midir, une région brumeuse, hostile, peuplée de marécages lugubres et de collines moroses. Un endroit que les voyageurs évitent généralement. Et puis, une nuit… un événement se produisit… un phénomène qui allait marquer ma vie à jamais…
— Et qu’est-il arrivé ?
— Après une journée interminable à avancer péniblement, souvent enfoncé jusqu’aux genoux dans la boue et perdu dans un brouillard si dense qu’on ne voyait rien à un bras de soi, j’avais enfin réussi, à la tombée de la nuit, à m’extraire du marécage. Hissé sur le flanc d’une colline, je laissais la lassitude m’envahir dans le silence de la nuit, à peine troublé par les rares clameurs des gourhs. Trop épuisé pour dormir, je fixais les lueurs vacillantes des feux follets… jusqu’à ce qu’un cri déchire la nuit.
— Un cri ?
— Un cri strident… si aigu qu’il m’a semblé que des éclats de verre s’enfonçaient dans mes tempes. Ce cri, j’en étais certain, ne pouvait pas provenir d’un animal. Et cette certitude s’est renforcée lorsqu’un grondement terrifiant, semblable au tonnerre, a retenti, faisant vibrer l’air tout autour de moi.
— Je crois deviner… ce qui t’est arrivé ! s’exclame Yves, avant de s’excuser précipitamment. Pardon, pardon ! Je t’en prie, continue.
— Merci. Assailli par ce cri strident… et les éclats de tonnerre déchaînés… les mains pressées contre mes oreilles… je ressentis soudain un puissant courant d’air derrière moi. Tout autour de moi, le sol, fait de terre et de poussière, semblait être aspiré… remontant inexorablement la pente ! Je n’eus d’autre choix que de fermer les yeux… et de me rouler en boule pour protéger mon visage. Mais la force de l’aspiration croissait, croissait… elle devenait insoutenable.
Elle atteignit bientôt un tel degré de violence… qu’elle engloutit même des pierres ! Paralysé, figé dans une incompréhension totale, j’essayais de m’agripper, mais je ne réussis qu’à m’abîmer les doigts, me coupant profondément les mains. L’aspiration dévastatrice… m’arracha du sol, me propulsant vers le sommet ! Comme pris dans un torrent en furie, j’étais ballotté, secoué, et puis… il y eut un vide soudain. Une absence totale… J’avais atteint le sommet !
Je tombai brutalement, écrasé dans un amoncellement de pierres, dévalant la pente avec une violence inouïe. Bousculé dans toutes les directions, une seule pensée persistait dans mon esprit : c’était la fin de tout, la fin de mon monde… »
Il marque une pause, respirant profondément, comme pour se reconnecter au présent.
« L’aspiration s’arrêta brusquement… mais je n’en pris pas vraiment conscience. Dans un vacarme apocalyptique, je me retrouvais étendu, sonné, le visage à moitié enfoui… dans un chaos indescriptible de roches, de poussière et de terre. Puisant dans mes dernières forces, je tentai de me redresser, en m’aidant de mes mains : mauvaise idée ! La douleur, brusque, violente, me rappela brutalement la réalité. Mes mains étaient à vif, comme dévorées par l’âpreté du sol. La douleur me fit prendre conscience d’un corps brisé, traversé de déchirements et d’élancements insupportables… alors même que, les paupières fermées, j’étais comme aveuglé par une lumière vive… Lorsque je réussis à plisser les paupières, c’est un mur aveuglant de lumière qui se dessinait devant moi.
Une barrière éclatante, irréelle, d’une blancheur éblouissante, qui s’élevait à près de deux cents pas de hauteur, zébrée d’éclairs bleutés… Je parvins à me relever, et constatai les dégâts. Contre toute attente, plutôt limités, grâce à ma tenue de cuir qui avait assez bien résisté. Mais avant que je puisse en tirer une conclusion, une détonation violente me plaqua au sol. Le mur de lumière s’était étendu, engloutissant le ciel ! Le ciel tout entier, transformé en un rideau lumineux, d’un blanc intense, parcouru de zébrures électriques. Un phénomène d’une telle puissance qu’il était même visible les yeux fermés…
Le phénomène dura une dizaine de minutes, avant de cesser brutalement. La nuit retomba, comme un voile lourd, et le silence s’installa de manière presque irréelle… Même si je ne m’en rendais pas vraiment compte… tant mes oreilles continuaient de siffler, de bourdonner. Je restai là, allongé… exténué, et je finis par m’endormir. Au petit matin… sous un ciel qui commençait lentement à s’éclaircir… je le vis ! Devant moi !
— Le mur noir ! s’écrie Yves, interrompant le silence.
— Oui ! Maintenant, c’était une barrière de ténèbres qui bloquait mon passage. Mais pour aller où ? Vers Libarad ? Comment reprendre ma route dans mon état ? Et surtout… sans mes affaires ! Tout avait été aspiré… dispersé parmi les tonnes de poussières et de roches projetées par l’événement. Autant chercher un gourh dans un ragg en furie. Je me retrouvais seul… sans arme… sans nourriture. Je n’avais plus grand-chose à perdre…
Alors, je pris une décision impulsive : avancer vers l’inconnu… vers le mur noir ! Une odeur étrange, suffocante, me brûlait les narines. Plus je progressais, plus l’air devenait épais, âcre, presque liquide. Je fus contraint de respirer par la bouche, tandis que des vapeurs nauséabondes m’envahissaient. Mon cœur battait fort, si fort que ses pulsations résonnaient dans mes tempes. Et pourtant, malgré tout, je continuai d’avancer.
Je m’arrêtai finalement à quelques pas de la muraille noire, scrutant sa texture. C’était comme un tissu vivant, d’un noir profond, une matière molle et gélatineuse, ondulant faiblement sous une force invisible. Je cherchai une pierre pour tester, mais la terre autour de moi était dénudée, comme arrachée par l’aspiration.
Mes mains, encore ensanglantées, me faisaient horriblement mal. Mais je parvins à détacher mon ceinturon. D’une main tremblante, je l’étendis, tentant de pénétrer cette barrière. La boucle s’enfonça sans résistance, comme si elle passait dans un vide absolu. Je poussai encore, jusqu’au bout des doigts, jusqu’à ce que ma main disparaisse dans cette matière sombre. Mon poignet, puis mon bras, s’engagèrent sans aucune douleur, comme si la substance l’absorbait sans jamais le toucher.
Je retirai ma main, la sensation d’absence toujours aussi étrange, puis réajustai mon ceinturon. Je pris une inspiration profonde de cet air immonde, le cœur battant à tout rompre… Puis, sans hésiter, je m’avançai à travers le mur…
Je n’ai plus aucun souvenir de ce qui s’est passé ensuite. Le vide m’a englouti.
Je me suis réveillé plusieurs heures plus tard, à environ mille pas de cette muraille semi-liquide, là où mes roulés-boulés m’avaient jeté après l’aspiration. Le soleil était déjà haut dans le ciel, et le monde semblait intact autour de moi. Mais la première chose qui me frappa, c’était mes mains… guéries ! Intactes, sans une éraflure ! Je les tâtai, incrédule. Mon corps tout entier, qui avait souffert, semblait avoir été restauré d’une manière inexplicable. Mes vêtements, eux, étaient déchirés, mais étrangement… comme ressoudés, comme recousus par une force invisible.
Je cherchai des signes de cette guérison miraculeuse. Je n’éprouvais aucune douleur. C’était comme si le temps m’avait effacé, comme si j’avais été nettoyé de toute blessure. Mais il y avait une ombre dans ce tableau. Mes sacoches… tout ce que je portais… avait disparu. Rien ne restait. Tout avait été englouti. Mes projets étaient anéantis, mais je ne me laissai pas submerger par le désespoir. Ce qui venait de m’arriver… c’était un miracle. Une chance improbable. Une énigme à résoudre.
Je n’ai pas quitté la région. Depuis ce jour, je n’ai cessé de revenir, d’explorer cette masse noire. De nombreux allers-retours… sans jamais obtenir de réponse.
Nous étions en 1063, quand cela s’est produit pour la première fois. Le phénomène s’est répété deux ans plus tard. Puis en 1072, 1075, 1084, 1086… et enfin en 1093. Cela fera quatre ans, dans trois semaines.
— C’est bien c’que j’pensais ! » dit Yves, visiblement intrigué. Je hoche la tête, confirmant sans un mot.
« Dans trois semaines, cela fera quatre ans que nous avons débarqué dans votre système. Tout est lié…
— Vous ne croyez pas si bien dire ! répond Axel, un éclair de compréhension traversant son regard. Chaque événement traduit un déplacement éthaïre. Une arrivée… ou un départ. Cela crée deux périodes différentes. Lorsque les Éthaïres sont présents, pénétrer la structure équivaut… à perdre connaissance… pour se retrouver exactement à son point de départ. »
Il marque une pause, comme s’il cherchait à enrober ses paroles d’un voile de mystère avant de poursuivre :
« Je n’ai acquis mes connaissances qu’au fil des intervalles, ces périodes où les Éthaïres étaient absents. Et il n’y a aucune magie là-dedans, croyez-moi. Ce n’est que… technologie évoluée. »
Son regard se perd un instant dans le vide, comme s’il revivait une scène douloureuse ou lointaine.
« Lorsqu’on pénètre le rideau noir pendant une phase d’absence éthaïre, on se retrouve dans un tunnel blanc, immense, large de mille pas et long de dix jours de marche. J’ai traversé ce tunnel des dizaines de fois… de long en large, sans jamais faillir. À intervalles réguliers, tous les 1 414 pas exactement… la structure change. Vous passez sous un arceau elliptique, large de près de trois pas. En tout, il y en a 706. »
Il se tait un moment, comme si la mention des arceaux lui donnait une sensation d’oppression.
« Il y a presque deux ans, j’ai pénétré la structure… m’attendant à perdre connaissance, comme d’habitude, puisqu’un vaisseau éthaïre était présent selon mes calculs. Mais, à ma grande surprise, j’ai retrouvé le tunnel blanc. Sa consistance… était différente. Plus vivante, presque épaisse. La structure, elle, n’apparaissait pas. C’est là que j’ai vécu la même expérience que vous autres. »
Son regard s’assombrit brièvement, et il semble hésiter avant de poursuivre, les mots lourdement chargés de sens.
« Lepte est apparue. Elle s’est présentée à moi, m’a raconté l’histoire de notre peuple, évoqué les projets de Tchéa… et a promis de nous mettre en contact. Elle m’a aussi mis en garde. Elle m’a dit qu’il était grand temps que je pense à ma santé, et qu’il fallait que je prenne soin de moi. »
Axel laisse un silence s’installer, comme si ses propres paroles résonnaient encore dans son esprit, ou qu’il cherchait à en mesurer toute la portée.
« Elle a tenu parole ! poursuit Tchéa, son ton marqué par une excitation palpable. J’en viens donc aux deux autres sites situés non loin d’ici. Le premier est une exploitation minière, combinée à un complexe de purification des métaux. Le second… tenez-vous bien… une usine de production et d’assemblage des pièces qui composent les arceaux elliptiques ! Oui ! Les bases du dispositif éthaïre ! »
Un silence s’installe un instant, comme si ces révélations soulevaient plus de questions que de réponses. Tchéa reprend, sans laisser place à la surprise.
« Si ce sont bien des technologies éthaïres, ces structures ont été fabriquées sur Ir’ Dan, avec la pleine coopération de nos ancêtres. Et j’ai les clés pour accéder aux trois sites ! »
Je vois Yves, les yeux brillant d’une curiosité fébrile, se tourner vers moi, comme pour chercher une confirmation.
« Vous êtes toujours partants ?
— Et comment ! » s’exclame Yves, qui me fixe pour s’assurer de mon soutien. Il n’a aucun souci à se faire, je suis on ne peut plus partante.
Yves part aussitôt installer Orthos sur l’hydrogyre. Pendant ce temps, je m’occupe de Thomas, l’habillant rapidement et réunissant le nécessaire pour notre expédition. Ève, plongée dans son rôle de guide, prend le temps de faire visiter les lieux à ceux qui n’ont pas encore eu l’occasion de découvrir les installations… Finalement, nous reprenons l’ascenseur.
L’hydrogyre, prêt à décoller, attend sagement près du vaisseau de Tchéa. La scène est presque silencieuse, hormis le léger vrombissement du moteur en veille. Ève accompagne Tchéa, Korda et Axel, partis récupérer leurs affaires dans leur propre astronef.
Je m’installe à l’avant, côté droit, avec Thomas blotti contre moi.
Yves prend place à ma gauche, déjà concentré sur les commandes. Le trajet est planifié avec précision : le site du laboratoire de recherches biologiques est le premier objectif du jour. Il est à 360 kilomètres de notre point de départ, dans un parcours total de 870 km.
Tchéa s’assoit derrière moi, silencieuse. Ève se poste derrière son papa, son regard curieux scrutant les environs. Korda et Axel prennent place à l’arrière,
Yves enclenche la fermeture des portes, et un bruit de moteur rugit dans l’air lorsque les pales de l’hydrogyre commencent à tourner.
« Bienvenue à bord de notre hydrogyre ! annonce Yves en se tournant vers Korda et Axel, un sourire éclatant sur le visage. C’est l’un des véhicules tout-terrain de notre planète d’origine, “La Terre”. Conçu pour les trajets courts, comme celui que nous allons effectuer aujourd’hui. Il se pilote en mode automatique ou manuel. Aujourd’hui, je choisis de prendre le contrôle. » Yves jette un regard amusé à Tchéa, qui ne semble pas tout à fait convaincue.
« Tu sais piloter, Yves ? demande-t-elle, l’ombre d’une inquiétude dans la voix.
— Non, répond Yves sans hésiter, avant d’ajouter avec un sourire malicieux : mais il faut bien commencer, non ? » Il hausse les épaules, feignant l’air désolé, mais son regard trahit une confiance presque exagérée.
« Euh… » Tchéa hésite, jetant un regard furtif à l’hydrogyre, comme si elle se demandait si elle ne ferait pas mieux de remettre les commandes à quelqu’un de plus expérimenté. « On aurait pu prendre mon vaisseau… ? » Elle me fixe, l’air un peu préoccupé, cherchant une validation.
Je vois bien qu’elle attend une réponse de ma part, mais Yves ne lui laisse pas le temps de s’inquiéter davantage.
« Je rigole ! dit-il en éclatant de rire. Bien sûr que je sais piloter ce truc ! Tu crois que j’aurais pris les commandes si ce n’était pas le cas ? Allez, regarde bien ! C’est un jeu d’enfant ! »
Puis, il se tourne vers Ève, un air faussement innocent sur le visage. « Et toi, ma puce, tu veux prendre ma place ?
— Papa… » répond Ève avec un soupir exaspéré, croisant les bras. Mais un sourire se dessine malgré elle.
« Allez, c’est parti ! » Yves pousse le manche vers l’avant avec une détermination feinte, et l’hydrogyre décolle doucement, ses moteurs émettant un vrombissement léger. L’appareil s’élève et un curseur rouge, indiquant la direction à suivre, s’allume sur le pare-brise.
« Nous avons environ une demi-heure de vol, et une fois sur place, on verra où se poser. En attendant, profitons du paysage ! » annonce Yves en prenant les commandes, son regard fixé sur l’horizon brumeux. L’hydrogyre s’élève doucement, glissant au-dessus des bancs de brouillard qui s’accrochent à la cime des arbres, comme des spectres figés dans le temps. La brume, dense et mouvante, finit par se dissiper pour dévoiler, dans une lumière douce, la silhouette imposante de la montagne tabulaire. Elle se dresse devant nous, immense, ses flancs effleurant le ciel. Bientôt, l’indicateur clignote, signalant notre arrivée imminente.
Les parois de la falaise sont parées d’une végétation luxuriante : des mousses d’un vert tendre tapissent chaque aspérité, et des fougères primitives, comme figées dans le passé, bordent la montagne. Sur tribord, un épais nuage de vapeur s’élève d’une cataracte colossale, nous dissimulant partiellement la roche.
« Nous y voilà ! s’exclame Yves, son ton indéchiffrable. C’est quelque part par ici. Si vous apercevez quelque chose…
— Papa ! Là ! » s’écrie Ève, son doigt tendu vers un espace presque invisible dans la végétation. Une petite clairière, presque une illusion, cachée au cœur de la forêt.
« Pour me poser ? » demande Yves, un léger sourire sur les lèvres, bien que ses yeux scrutent déjà l’endroit.
« Oui ! » répond Ève, une conviction tranquille dans la voix.
Yves hoche la tête, l’air amusé. « Bon… Je suppose que je n’ai pas le choix. Prêts pour l’atterrissage ? » Il ajuste la trajectoire et l’hydrogyre descend lentement vers la trouée verte. L’appareil frôle la cime des arbres et il se pose en douceur sur le matelas d’herbe fraîche. Le contact avec le sol est si fluide qu’on pourrait à peine croire que nous venons de toucher terre.
Yves se redresse, détache son harnais et nous ouvre les portes. « Il est 9 h 53. Je n’ai pas tous les détails, mais je peux vous dire… que la température est élevée, l’humidité maximale, et le vent… nul ! » Il enfile le porte-bébé dorsal avec aisance, l’air satisfait.
Le bruit sourd de la cataracte, bien que lointain, parvient à nos oreilles, vibrant dans l’air, dense, chargé d’humidité. Le paysage autour de nous semble figé dans une tranquillité presque irréelle, juste perturbée par le grondement de l’eau qui tombe au loin.
« Vous sentez ? » Axel lève la tête, son nez se fronce alors qu’il cherche à capter l’air, comme si chaque souffle pouvait apporter un indice. Tandis qu’Yves ajuste Thomas dans son porte-bébé dorsal, je respire profondément. L’air est lourd, saturé d’humidité, et une multitude de senteurs s’entrelacent : l’humus, le terreau humide, la moisissure des bois pourris. Le parfum de la végétation est omniprésent, mais il y a quelque chose de profondément étrange, d’anormal. « Les odeurs végétales ?
— Oui… et non. L’air n’est pas naturel. » Korda scrute les alentours, l’air méfiant. « Et vous entendez quoi ? À part le bruit de la cascade ? demande-t-elle, un regard interrogateur lancé à travers la forêt dense.
— Rien. » Yves se fige soudainement, l’air tendu.
« Justement. Ce silence n’est pas normal, ajoute Korda d’une voix basse, presque un murmure.
— Il est là ! s’exclame Ève, ses yeux s’élargissant d’émerveillement, comme si elle percevait quelque chose qu’aucun d’entre nous ne pouvait encore saisir.
— Le labo ? Où ça ? Qui ça ? » Yves commence à tourner sur lui-même, observant frénétiquement les environs, à la recherche de quelque chose d’indicatif.
« Le virus ! chuchote Ève, sa voix pleine de conviction.
— Tchéa ? Une idée de la direction à prendre ? » Yves se tourne vers elle, l’air attentif.
« C’est par là ! » répond Ève en désignant d’un geste rapide un enchevêtrement presque inextricable de végétation. Sans hésiter, elle s’avance, déterminée, dans cette mer verte et touffue.
« Attends ! » Korda l’interrompt brusquement, sa voix pleine de confusion. « Je ne comprends pas ! Ces plantes ! Toutes ces plantes ! » Elle nous désigne du geste ce qui nous entoure, comme si une étrangeté venait de s’imposer. « Je ne les connais pas !
— Ève ! Attends ! » Le ton de ma voix est ferme, autoritaire. Il y a quelque chose d’effrayant dans cette forêt, et le comportement d’Ève, aussi déterminé soit-il, ne fait qu’accroître l’inquiétude.
Je m’avance moi aussi, approchant cette barrière végétale avec précaution. Le sol est recouvert d’un amoncellement de branches mortes, de troncs pourris, où s’accrochent des épiphytes et des fougères primitives, leur humidité saturée de l’air environnant. Parmi ce chaos végétal, des plantes aux inflorescences bizarres se dressent. De petites fleurs tronconiques et velues, d’un blanc éclatant, poussent à l’unisson. Chacune d’elles mesure environ une quarantaine de centimètres, et elles semblent reliées entre elles par un enchevêtrement de racines bleutées, formant un réseau étrange, presque tumoral, comme une sorte de système nerveux enchevêtré.
Au sol, des plantes grimpantes à tiges ligneuses serpentent, s’enroulant autour des troncs d’arbres et s’étendant, envahissant peu à peu le sol. Elles s’élargissent par endroits, formant des disques larges de plus d’un mètre, qui brillent d’un rouge sombre, presque violacé. Leurs feuilles alternes, ovales et longues, mesurant une cinquantaine de centimètres, se terminent par des ascidies terrifiantes, des sortes de cloches duveteuses, sanglantes et recouvertes d’épines. Ces formes morbides sont l’apanage des plantes carnivores, une nature impitoyable, prête à dévorer tout ce qui s’aventure trop près.
Curieuse et quelque peu inquiète, je me baisse lentement pour saisir une branche morte au sol. Elle est tordue, ses formes biscornues et son aspect presque surnaturel accentuent l’étrangeté de cet endroit. Quand je la prends dans ma main, une mousse gluante recouvre ma paume. Un liquide rougeâtre en coule, visqueux et épais, comme un fluide vital déversé dans un monde devenu irréel. L’odeur qui s’en dégage est écœurante, presque métallique. Cette forêt n’est pas simplement étrange. Elle est dangereuse !
« Regardez ! » Je lance la branche au cœur du disque violacé le plus proche. La réaction ne se fait pas attendre : l’ascidie, cette énorme cloche monstrueuse, se déploie en une fraction de seconde, fondant sur sa proie, l’enveloppant de ses parois spongieuses. Elle se contracte brutalement, prenant vaguement la forme de la branche, comme une bouche vorace qui se referme sur sa victime…
« Bon, dit Yves, feignant de déglutir avec difficulté. Tout le monde a vu ça ? À éviter, donc ! »
Autour de nous, des épiphytes recouvrent les troncs d’arbres. Leurs rosettes de feuilles, dures comme des épées, me rappellent les yuccas. Mais quelque chose de plus inquiétant émane de ces plantes. Chaque feuille, tranchante et rétractile, ressemble à la lame d’un couteau à cran d’arrêt, prête à se déployer. À mesure que nous observons, je réalise que ces feuilles sont composées de sections articulées. Elles s’étirent, se contractent, dans un mouvement hypnotique, presque respiratoire, comme si elles étaient vivantes, comme si elles attendaient le bon moment pour frapper !
« Orthos va nous frayer un chemin à travers… tout ça ! propose Yves.
— Pas besoin ! » réplique Ève, d’un ton résolu. Sans hésiter, elle s’avance d’un pas décidé vers la barrière végétale ! Je me prépare à la saisir par les épaules, mais je suis figée dans mon geste… Un spectacle s’offre à nous, tellement surprenant qu’il nous paralyse tous. Devant nos yeux, la végétation se sépare lentement, comme si une force invisible l’écartait pour laisser passer notre fille !
« Alors ? s’exclame Ève avec un sourire moqueur. Vous venez ou quoi ?
— Oh ! Tu sais ce que tu fais ? » s’inquiète Yves, un frisson d’angoisse dans la voix. Ève roule des yeux, agacée, puis pousse un soupir exaspéré.
« On te suit ! » répond Tchéa, avec une confiance surprenante. Et c’est ainsi que nous voilà, en file indienne : Ève, Tchéa, Korda, moi, Yves, Axel et Orthos, nous aventurant dans ce tunnel végétal aussi fascinant que terrifiant…
Dans un bruissement sinistre, presque oppressant, les plantes s’écartent devant Ève, se repliant comme une mer qui se sépare devant une barque. Les racines des plantes carnivores ondulent, serpentent autour de nos pieds, agitées par un mouvement presque irréel, comme des créatures vivantes en attente de leur proie. Les feuilles des yuccas se recroquevillent, d’un mouvement fluide et menaçant. La tension est palpable, presque tangible, et l’idée de ces plantes, prêtes à se refermer sur nous à la moindre erreur, me glace le sang.
Je ne peux m’empêcher de visualiser les dangers, une multitude de scénarios horribles où je suis transpercée par les racines acérées, étranglée par les plantes voraces, ou même piégée dans ce monde végétal, une victime ingurgitée par cette nature sauvage et fantastique. Chaque bruissement, chaque mouvement dans la végétation me semble plus menaçant que le précédent. Et pourtant, nous avançons, portés par la même urgence muette, comme si reculer était impossible.
« Faut pas être claustrophobe », chuchote Yves. D’un coup d’œil furtif, je constate que le tunnel végétal se referme lentement derrière nous. Cette bulle de végétation, censée nous offrir un chemin, semble en réalité n’être qu’un piège mortel, prêt à se refermer sur nous à tout instant… Le bruissement incessant des grosses gouttes tombant de la canopée résonne dans l’air lourd, comme des impacts de projectiles, mais l’atmosphère reste anormalement silencieuse. J’ose espérer que ces gouttes ne sont que de l’eau…
Soudain, mon regard capte un mouvement furtif dans l’ombre.
« C’était quoi, ça ? » s’inquiète Yves. Il est tendu, l’œil scrutant chaque recoin.
« Je n’ai rien vu. » Je ne sais même pas ce qui m’a attirée, mais quelque chose, là dans l’obscurité, a éveillé en moi une sensation de malaise.
« Moi, j’ai vu quelque chose, murmure Axel, sa voix basse, coupée par des halètements. Mais c’est passé trop vite… trop rapide. Je n’ai pas eu le temps de l’identifier.
— Je n’ai rien vu. Je regardais devant », me dit Korda, sa voix tendue et presque effrayée. Un frisson m’envahit, partagé entre l’angoisse collective et l’instinct de ne pas sombrer dans la paranoïa.
Ève, qui semble imperméable à la tension croissante, s’arrête soudainement et se retourne, les yeux brillants d’une étrange excitation. « Ça y est ! On est arrivés ! »
Devant nous, une muraille de roche s’élève, massive, impénétrable. Mais aucune trace de ce qui pourrait s’apparenter à une entrée. La paroi est lisse, intransigeante. À sa base, des racines tentaculaires s’étendent comme des bras de créature, montant à l’assaut de l’escarpement rocheux. Elles semblent vivantes, des serpents gigantesques qui se lovent et s’enroulent autour de la pierre, comme de terrifiantes chevelures de Gorgones.
Tchéa et Ève s’avancent vers ces racines, une sorte de fascination morbide les animant. Elles se baissent pour observer de plus près, leurs gestes calculés, mais lents.
« Vous avez une lampe ? » demande Tchéa. Elle s’allonge à plat ventre sur les rochers moussus, se faufilant entre les racines. Je retire ma lampe torche de ma ceinture, et m’approche à mon tour… Je suis presque certaine de me retrouver face à Sthéno, Euryale, ou même Méduse, comme si la nature elle-même avait décidé de nous tester.
Tchéa allume la torche, projetant une lumière froide et nette qui éclaire un espace caché entre les rochers. « C’est par ici ! »
Je m’approche, le cœur battant, et me retrouve face à une ouverture, un gouffre dissimulé sous les rochers, à peine perceptible, comme une galerie mystérieuse, une invitation à pénétrer dans les entrailles de cette terre étrange.
« L’érosion fait son œuvre, dit Yves, sa voix empreinte d’une résignation palpable. Depuis le temps… ! » Il pointe de l’index l’endroit d’où l’on vient, une jungle qui semble se refermer sur nous, implacable. « L’entrée d’origine doit être sous nos pieds. Quelque part par-là. »
Un silence s’installe, lourd de frustration et d’impuissance.
« Désolée, Tchéa, mais on n’pourra pas utiliser ton sésame. Et pour l’étanchéité du labo… c’est raté. On peut s’attendre au pire. » Yves grimace, son regard se perd dans l’obscurité environnante, mais il n’a pas d’alternative.
« Avez-vous un moyen de dégager ces pierres ? demande Korda, l’espoir perceptible dans sa voix.
— Nous avons Orthos, répond Yves, son ton pragmatique comme à son habitude. Mais je crains que ce ne soit au-delà de ses compétences. » Il laisse échapper un soupir. « On fait demi-tour et on embarque pour le deuxième site.
— Non ! » réplique Ève, son ton ferme, déterminé. Elle s’assoit sur une large branche, croise les jambes en tailleur et ferme les paupières avec une concentration palpable. La tension dans l’air se fait plus lourde, plus palpable.
« Adam… » appelle-t-elle à voix basse, presque un murmure, comme une incantation. Yves me jette un regard, un regard lourd de sous-entendus, et hoche lentement la tête. Le pouvoir d’Adam… Ce don étrange, transféré par notre fille.
« Non. Non. Pas comme ça. Oui. Comme ça. » Les mots d’Ève s’éteignent dans un souffle à peine audible, et le monde semble suspendu…
Puis, dans un frémissement à peine perceptible, un rocher se soulève lentement du sol. Le bruit de frottement contre la mousse détrempée se fait léger, étouffé par le gargouillis des plantes. Le rocher se déplace avec une douceur surnaturelle, comme s’il défiait la gravité elle-même, pour se poser avec une précision presque irréelle, quelques mètres plus loin.
Le pouvoir d’Adam, exprimé à travers notre fille, nous ouvre un chemin que nous n’aurions jamais cru possible.
Le prodige se répète, lorsque deux ombres noires, insaisissables, s’échappent de l’orifice pour disparaître dans les broussailles.
« J’ai la berlue ? Ou quoi ? demande Yves, la voix un peu tremblante, un air interloqué sur le visage. Vous avez vu ça ?
— Oui ! répond Korda, les yeux écarquillés, visiblement aussi perturbée que lui. Ce n’était pas une hallucination. » Elle se tourne vers Axel. « Tu as vu, toi aussi, n’est-ce pas ?
— Oui, murmure Axel, la voix incertaine, mais je n’sais pas c’que j’ai vu. »
Tchéa regarde Ève, inquiète. « Ève ? demande-t-elle doucement. Tu sais ce que c’était ?
— Oui. » Le ton d’Ève est calme, presque trop calme. « C’était les enfants.
— Les enfants ? Tchéa fronce les sourcils, déconcertée. Quels enfants, ma chérie ?
— Ben… les enfants de l’Esprit. Du Tout. » Le regard d’Ève s’illumine d’un éclat particulier, presque éthéré.
« Le Tout ? Yves réagit immédiatement, son visage se durcissant. Tchéa, tu te souviens de ce qui m’est arrivé sur Neïmah ?
— Oui, bien sûr. » Tchéa fronce les sourcils, un frisson parcourant son dos.
« L’Esprit, le Tout… Yves grimace. Tout ça, c’est le virus. On pourrait être en présence d’une nouvelle mutation. Quoi qu’il en soit, c’est beaucoup trop risqué de descendre là-dessous. Et encore plus avec Thomas ! Non ! C’est trop dangereux !
— Moi, je descends. » Le ton d’Ève est ferme, déterminé, son regard d’acier brillant de résolution.
Je m’agenouille devant elle, une inquiétude sourde m’envahissant. « Sais-tu… s’il y a… du danger là-dessous, ma chérie ?
— Oui. C’est dangereux. » Elle hoche la tête avec une étrange sagesse pour son âge, mais son sourire est rassurant. « Mais pas si vous êtes avec moi. Les enfants, ce sont mes copains. »
Je la fixe, incertaine, mais je ressens l’urgente nécessité de lui faire confiance. « Alors, je viens avec toi. Qui d’autre ?
— Korda et moi », répond Tchéa, sa voix tranchante. Elle se redresse, prête à agir.
« Je reste avec Yves, annonce Axel, les yeux fixés sur Ève, toujours perturbé par l’intensité de la situation.
— Sarah ?
— Perthie ?
— Tu transmets à Yves tout ce que je vais voir.
— Bien.
— C’est O.K. » Yves grimace en entendant la réponse. « Euh… Vous prenez Orthos ?
— Tu le gardes, Papa. Mais vous descendez aussi. » Le ton d’Ève est sans appel, une aura de certitude étrange l’entourant.
« Ben… » Yves ouvre des yeux écarquillés, la réalité de la situation pesant sur lui.
« Autrement, les plantes vont vous attaquer.
— Bon ! O.K., charmant ! » Yves fait une grimace amère. « Donc, on n’a pas le choix. » Il souffle bruyamment, prenant une grande inspiration. « Alors, allons-y ! »
Ève, et Adam, ont dégagé un espace d’une dizaine de mètres, qui mène à un tunnel profond et ténébreux, d’où émanent des racines sinueuses. À la suite d’Ève et de Tchéa, je m’engage dans la descente, abrupte et incertaine. Je manque, à deux reprises, de glisser. Le sol, un enchevêtrement de rocaille et d’humus, s’éboule sous nos pas, comme si la terre elle-même était prête à nous engloutir. Un courant d’air vicié, frais et nauséabond, s’échappe de la cavité sombre. Le plafond, couvert de racines entrelacées, semble vouloir nous écraser à chaque instant. Ce n’est pas un simple tunnel, c’est une fosse, un caveau. Pas de Gorgone en vue, mais l’entrée des Enfers… Cerbère rôde-t-il quelque part, tapi dans l’ombre ?
« Papa ! Tu restes ici avec Thomas, Axel et Orthos. Nous, on va s’promener. »
Le ton d’Ève est léger, comme si elle partait pour une simple balade en forêt, mais la peur étranglée dans ma gorge ne peut l’ignorer. « On va s’promener ? » Ma voix se brise sous le stress, mon cœur battant plus fort à chaque mot.
« Ben oui, Maman », répond-elle, l’innocence de son regard contrastant avec la terreur qui nous envahit. Comme si c’était une simple promenade de santé…
Je sens une boule dans ma gorge. « Faites bien attention à vous, mes chéris. » J’embrasse Thomas, puis Yves, mon regard ancré dans le sien, cherchant à y trouver un peu de réconfort, mais je n’y vois que la même inquiétude qui me serre la poitrine.
« Et vous alors ? » Yves grimace, les lèvres serrées, son expression devenue plus dure.
« Axel…
— Un instant ! » Tchéa s’interpose, sortant d’un coup un système sphérique de sa ceinture. Elle le dévisse avec hâte, et un écran holographique s’active sous ses doigts. Elle pianote rapidement, puis s’arrête, frustrée. « L’éclairage ne fonctionne plus, dit-elle en levant les épaules, son visage marqué par l’impuissance. Je suis désolée. Il va falloir sortir les torches. »
Le silence lourd qui suit ses paroles me fait frémir. Le tunnel devient soudainement plus oppressant, comme si l’obscurité elle-même se faisait plus dense.
« Bon ! On y va ? » La voix d’Ève brise la tension, mais son impatience se mélange à l’appréhension.
« On te suit, ma chérie, mais va doucement. »
Nous sommes tous conscients du danger, même si personne ne le dit à haute voix.
Éclairée par les lueurs vacillantes de nos torches, Ève s’engage sans hésitation dans le tunnel. Nous la suivons en silence. La galerie, autrefois soignée, a cédé la place à une nature déchaînée. Le plafond et les parois supérieures ne sont plus que tissages de racines noueuses, épaisses, recouvertes de radicelles blanches, qui pendent, suspendues comme des stalactites… ou comme des poils de fourrure de yéti, une image absurde qui m’effleure l’esprit. Le sol et ce qu’il reste des murs sont envahis par des touffes épaisses de lichens blanchâtres et gélatineux qui semblent suinter, émettant un bruit de succion à chacun de nos pas. Je me sens comme si je pénétrais dans l’intestin d’un ogre végétal, une pensée aussi incongrue que terrifiante.
Un instant, je vois Élona Calvi, journaliste à IRI, relater d’une voix feutrée, mais grave : « Le comble de l’horreur pour une exobiologiste. Nous venons d’identifier des restes humains retrouvés après avoir été digérés par une plante alien. Il s’agit de Perthie Anderson, disparue tragiquement lors de l’exploration d’un laboratoire extraterrestre… » Je chasse cette pensée avant qu’elle ne prenne trop de place dans ma tête, mais l’atmosphère se fait de plus en plus oppressante, presque irrespirable. Une odeur de décomposition, un mélange nauséabond de pourritures et de chairs en décomposition, me prend à la gorge. Elle me brûle les yeux, me fait plisser les paupières. L’air est saturé de cette puanteur de mort.
Je murmure : « On n’traîne pas par ici ! »
La voix s’échappe de ma gorge, faible, mais ferme.
Nous atteignons une bifurcation. Sans hésitation, Ève prend à droite… Nous la suivons dans un corridor étroit, dont le plafond de racines s’abaisse brusquement à moins de deux mètres, obligeant chacun de nous à se baisser. Quelques pas plus loin, un bloc de végétation nous barre le passage, infranchissable. Ève prend à gauche, elle s’immobilise un instant, et nous rejoint devant ce qui ressemble à une porte close.
« Tchéa, tu peux l’ouvrir ? »
D’un geste fluide, Tchéa s’approche de la porte, mais secoue la tête après avoir inspecté le cadre oxydé.
« D’habitude, les portes s’ouvrent quand on s’approche, mais là… ça ne fonctionne pas. Ou plutôt, ça ne fonctionne plus. » Elle désigne le cadre boursouflé, en soulevant les sourcils.
« Réessaie ton code », propose Korda.
Tchéa manipule son appareil, mais rien ne se passe.
« Désolée. Le système est endommagé.
— Alors ? On continue ? » demande Korda.
Ève ne prend pas le temps de répondre. Elle reprend sa progression dans les ténèbres. Un nouveau couloir apparaît sur la gauche. Mais Ève le contourne sans même y prêter attention, passant devant sans un regard. À droite, une masse de racines envahit tout le corridor.
Quelques mètres plus loin, elle s’arrête, face à une nouvelle porte blindée, encore plus corrodée que la précédente.
« En’ ? » demande-t-elle en grimaçant.
Tchéa secoue la tête, sans un mot.
« Alors, par ici ! » répond Ève, déterminée. Elle se tourne vers nous, l’index tendu, l’air concentré.
Je suis la direction de son doigt, et le faisceau de ma torche tombe sur une brèche dans la cloison. Un enchevêtrement de racines, serrées et massives, émerge de la déchirure. La porte semble avoir cédé sous leur pression. Des morceaux de métal, rouillés et coupants, surgissent parmi les végétaux, comme de sinistres épines.
Ève se glisse à travers l’ouverture, une petite fente triangulaire… Nous devons presque ramper pour la suivre. Chaque mouvement nous rapproche d’un air encore plus lourd et saturé. Quand enfin nous débouchons, une sensation de suffocation m’envahit instantanément. L’espace est étouffant, et l’air vicié m’attaque la gorge. Korda tousse à côté de moi, Tchéa souffle bruyamment.
Cet espace, d’environ cent mètres carrés, est dominé par des racines qui ont écrasé tout sur leur passage. Elles sont partout, se répandant et s’aplatissant, des protubérances blanchâtres, presque vulgaires, couvrent leur surface. Je frémis en voyant Ève effleurer l’une de ces racines, ses petites mains s’aventurant trop près de ces formes étranges.
« Ma chérie, ne touche pas les racines, dis-je, la voix pleine de prudence.
— Pourquoi ? me répond-elle, confuse.
— Parce qu’on ne sait jamais. Elles pourraient te blesser. »
Elle hausse les épaules, indifférente, et je n’insiste pas.
« On poursuit ? » s’inquiète Korda, sa voix rauque trahissant son malaise. Ève, impassible, semble sentir la tension qui nous envahit. Elle hoche la tête d’un air compréhensif, avant de faire demi-tour. D’un pas déterminé, elle ressort et se dirige vers la droite. Au carrefour suivant, elle poursuit tout droit… En passant, je remarque que le végétal bloque le couloir de droite, un obstacle menaçant.
Arrivée devant deux nouvelles portes, Ève s’en approche, mais aucune ne s’ouvre. Elle ne s’attarde pas et prend finalement à droite. Là, la scène se dévoile devant nous.
Les tentacules du monstrueux poulpe racinaire ont fait éclater une double porte, déformée sous la pression des racines. À la suite de ma fille, je pénètre dans un espace d’une ampleur vertigineuse. La partie droite est complètement dominée par une jungle de racines et de formes étranges, des reptiles géants et des pieuvres aux tentacules emmêlés, une vision cauchemardesque. En face, de l’autre côté de la salle, les locaux semblent moins affectés.
Je distingue des boxes séparés par des cloisons basses. Dans chacun de ces espaces, des bureaux aux formes surprenantes, modulables, sont parsemés d’objets divers et d’étranges appareils. Je m’avance, mais une odeur de décomposition me saisit. Les champignons ont envahi ces lieux depuis des siècles, engloutissant tout sur leur passage.
« Perthie ! m’appelle Tchéa.
— Ève ! Tu m’attends ! » Je me retourne pour voir Tchéa et Korda éclairer une plaque métallique corrodée, gravée de signes Wa’ Dans.
« Département de recherches parapsychiques », m’informe Korda.
Nous suivons Ève, qui se dirige résolument vers la gauche. Le faisceau de la torche de Tchéa illumine une nouvelle ouverture. Ève s’y engage sans hésiter, et je la rejoins rapidement. Le passage débouche sur le corridor que nous avions quitté en entrant dans le département de recherches parapsychiques. Un peu plus loin, une bifurcation se présente. Le faisceau de la torche de Tchéa éclaire une porte. Ève s’en approche et, nous lançant un regard surpris, s’arrête.
Sous un chuintement pneumatique soudain, la porte glisse dans la cloison, découvrant un espace d’où émane un grésillement, zébré d’éclairs. Les éclats lumineux, d’abord erratiques, se stabilisent, révélant un laboratoire d’une centaine de mètres carrés.
Je remarque de grands schémas complexes, des graphiques détaillés et des modélisations 3D représentant plusieurs chromosomes, dont le bras court du chromosome X en particulier.
Après une brève analyse, je m’adresse à l’équipe d’un ton sobre. « Ce laboratoire étudiait l’impact du virus éthaïre sur le cerveau. » Cette pièce était dédiée à l’étude des effets du virus sur l’action des deux isoenzymes monoamines-oxydases, les MAO-A et MAO-B, au niveau des neurones et des astrocytes. Les différentes modifications des gènes codants pour ces MAO sont clairement répertoriées.
Ève s’avance vers la seule porte face à l’entrée. Comme la première, elle s’ouvre sur une deuxième salle. Un nouveau laboratoire qu’Ève traverse rapidement, se dirigeant déjà vers une autre porte. Je dois, encore une fois, lui demander de nous attendre. Lorsqu’elle s’arrête enfin, je la rejoins et nous pénétrons ensemble dans le troisième laboratoire.
Celui-ci, comme le précédent, est consacré à l’étude des effets du virus sur les réactions de catabolisme des organismes Wa’ Dans. Je prends un moment pour en faire le commentaire à Korda, lui décrivant les dégradations du cerveau et du système nerveux central provoquées par le virus.
La porte suivante s’ouvre sur un couloir. Ève, sans hésiter, nous entraîne à droite, puis à nouveau à droite. Nous voilà de retour dans le long corridor. Un peu plus loin, sur notre gauche, une nouvelle double porte, déjà ouverte, mène à un autre secteur du département de recherches parapsychiques.
Dès qu’Ève y entre, un “Aaahh !” de satisfaction s’échappe de ses lèvres. « Je vous ai trouvés ! » s’exclame-t-elle avant de se lancer dans une course effrénée dans les ténèbres…
« Ève ! Reviens ! » Je me lance à sa poursuite, balayant frénétiquement l’espace autour d’elle avec ma torche. Mais je doute qu’elle ait réellement besoin de mon éclairage. Il me semble, bien qu’elle ne porte pas de lentilles, qu’elle se déplace dans l’obscurité comme si c’était le plein jour. Je la vois slalomer entre les boxes, apparaître puis disparaître dans le faisceau de ma torche.
Elle s’arrête soudain devant un angle de la pièce et lève la tête.
Je m’immobilise immédiatement, comme frappée par la scène qui se dessine dans la lueur de ma torche. L’image m’embrase d’horreur. Cinq créatures évanescentes se tiennent là, tout près ! Les mêmes entités, du moins je crois, que nous avons aperçues brièvement à l’extérieur, tapies dans le coin du plafond… À moins de trois mètres de ma fille !
Korda et Tchéa me rejoignent en silence, leurs torches s’allumant à leur tour, dévoilant l’horreur dans son entier. Mais quelque chose d’étrange s’impose à mon regard. Doucement, je fais signe aux deux Wa’ Dans d’éteindre leurs torches. En resserrant la bague externe de la mienne, je concentre le faisceau et n’éclaire plus qu’une partie de la scène.
Dans l’ombre, les créatures semblent perdre leur consistance, se dissoudre, tandis que celle que je mets en lumière absorbe la clarté. Elle prend forme, une silhouette immense de plus de deux mètres, un corps sinistre. Elle se cramponne au mur grâce à quatre pattes puissantes, chacune terminée par trois doigts ou orteils, armés de ventouses. Mais il n’y a pas de tête. C’est une chimère reptilienne, composée de deux queues assemblées tête-bêche.
Ève lève les bras vers les apparitions et, d’un petit air engageant, leur dit : « Venez ! » Tchéa et Korda rallument leurs torches juste à temps pour voir les créatures fantomatiques fondre sur Ève ! Dans la lumière de nos faisceaux, Ève disparaît sous un amas noir, tressaillant !
Je crois que j’ai crié… ou que j’ai eu l’impression de crier, mais mes jambes se sont mises en mouvement, et je me suis précipitée sur elle. J’ai un vague souvenir d’une forme noire qui se tourne brusquement vers moi, mais l’instant d’après, elle est engloutie par la masse noire, un agrégat qui s’évapore, et Ève réapparaît… indemne !
« Maman, tu fais quoi ? me demande-t-elle, visiblement surprise par ma réaction.
— Oh ! Ma chérie ! J’ai eu une peur bleue ! Tu vas bien ? Je m’accroupis, la serrant tout contre moi.
— Ben oui.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? s’inquiète Korda.
— Ça y est ! Ils sont rentrés à la maison », répond Ève d’un ton détaché avant de repartir sans hésiter, fonçant vers l’obscurité… comme si elle évoluait en plein jour. Elle franchit une quatrième double porte, grande ouverte, et s’enfonce dans une nouvelle pièce obscure. Je m’élance derrière elle, le cœur battant, à l’affût du moindre mouvement. Mon esprit est en alerte maximale, redoutant que l’une de ces créatures ne bondisse sur moi.
Le plafond de cette vaste salle est bas, à moins de deux mètres. Les faisceaux de nos torches balayent quatre rangées de tubes translucides d’environ quatre-vingts centimètres de diamètre. Ces tubes remplissent toute la hauteur disponible, leur contenu se reflétant dans la lumière, dévoilant des créatures hideuses flottant dans un liquide trouble, fluorescent, aux teintes allant du jaune verdâtre à l’orange.
La première créature, sur ma gauche, évoque un monstrueux têtard de xénope. Elle mesure plus d’un mètre cinquante, et son corps translucide dévoile une anatomie interne saisissante. Je distingue clairement ses organes, mais c’est son cerveau, surdimensionné et orné d’excroissances étranges, qui me fascine et m’inquiète tout à la fois.
La deuxième me fait penser à un cnidaire, une sorte de méduse. Sa partie supérieure en ombrelle arbore des teintes oscillant entre un bleu terne et un vert sombre, tandis que son manubrium bleuté est couvert de petites formations cristallines d’un blanc éclatant. Ses tentacules, recroquevillés comme un méristème de chou-fleur, donnent une impression paradoxale de fragilité et de menace. Intriguée, je me penche davantage, plaquant presque mon nez contre le tube pour percer les détails dissimulés dans le liquide trouble et croupi.
Un contact soudain sur mon épaule me fait sursauter violemment ! Je me retourne d’un bond, faisant face à Tchéa qui recule légèrement, les mains levées en signe d’apaisement.
« Désolée, je ne voulais pas te faire peur. Je voulais juste te dire… cette créature ressemble beaucoup à celle qui a attaqué Yves. » Sa voix grave, mais douce, me ramène au présent.
Je reprends mes esprits et me tourne vers les deux autres tubes, sur la droite. Les créatures conservées ici sont différentes, reliées à un réseau de cordons noirs suspendus au plafond. S’agit-il de systèmes digestifs ou respiratoires ? Le premier spécimen ressemble à un grand lézard à collerette. Sa peau, là où elle n’a pas complètement desquamé, laisse deviner des plaques écailleuses en décomposition avancée.
Quant au dernier, il est particulièrement macabre. Entièrement écorché, sa chair déliquescente se mélange au liquide trouble, dévoilant un squelette partiellement intact. Une structure d’hominidé ? Je m’attarde sur la forme du bassin, large et incurvé. Peut-être une femelle adulte ? Mon regard descend vers ses pieds et je distingue un pouce opposable. Mon cœur s’accélère.
« Korda, viens voir ça… murmuré-je, incapable de détacher mes yeux de la créature. Qu’en penses-tu ?
— Comme toi, me répond-elle après avoir minutieusement observé la créature. Si on oublie la tête, je dirais qu’il s’agit de l’une des nôtres.
— Nous devons être face à une mutation… mais de quel type, je ne saurais dire. »
Je me penche de nouveau sur le visage pratiquement dissous, ou ce qu’il en reste. Les os du crâne, particulièrement ceux de l’arrière, ne correspondent en rien à la forme habituelle. Le pariétal est élargi, et l’os occipital l’est encore davantage, ses extrémités formant une expansion latérale impressionnante. La protubérance occipitale externe est méconnaissable : triplée de volume, elle forme désormais une bosse arrondie et proéminente. Sous la mince pellicule de tissu qui subsiste, le bulbe cérébral est visible, exhibant une hyperplasie nodulaire focale multiple… Une anomalie qui glace le sang.
Et pourtant, ce n’est qu’un début. Je lève les yeux, et ce que je découvre me coupe le souffle. Ces quatre tubes ne sont que les premiers d’une longue série. Chaque rangée, espacée d’environ quatre mètres, en aligne huit, impeccablement alignés, séparés les uns des autres par trois pas. Trente-deux tubes, tous identiques dans leur disposition rigoureuse !
Je déambule entre les rangées, sentant un poids grandissant dans ma poitrine à chaque spécimen que j’examine. Tous proviennent des mêmes quatre espèces, mais chacune présente des mutations plus abominables que la précédente. Certains tubes, probablement mal scellés, ont perdu une partie de leur liquide. La partie supérieure, exposée à l’air, est maintenant envahie par des excroissances de champignons bulbeux, d’un blanc crème maladif. De longs filaments mycéliens s’étendent vers le bas, plongeant dans le fluide résiduel, comme s’ils tentaient d’en tirer la moindre essence restante.
Et ce n’est pas tout. Mon regard est attiré par la partie droite de la salle. Un immense aquarium y domine l’espace, contenant un fluide trouble aux teintes rouge violacé. Je m’approche, plissant les yeux pour distinguer les détails dans cette masse opaque. Au fond, des restes squelettiques s’entassent dans un chaos sinistre. Les contours des os sont flous, presque fantomatiques, comme s’ils refusaient de révéler toute leur histoire…
Ève m’appelle, et je mets immédiatement fin à mes observations pour la rejoindre. Elle m’attend, ou plutôt trépigne d’impatience, à quelques mètres d’une porte close, encadrée par deux immenses aquariums. Le faisceau de ma torche caresse les parois vitrées, reflétant les mêmes teintes violacées troubles. Tchéa et Korda ne tardent pas à nous rejoindre.
« Maman ! On sort ! » déclare Ève avec l’assurance d’un guide qui connaît parfaitement le chemin. Sans attendre notre avis, elle avance d’un pas décidé. La porte glisse silencieusement pour dévoiler un corridor qui débouche presque immédiatement sur une autre porte.
« Là-bas, on a déjà vu ! » lance-t-elle en désignant du doigt le couloir de gauche, sa petite main dansante dans le faisceau de lumière. Elle continue à marcher, et à peine arrivée devant la porte suivante, celle-ci s’ouvre automatiquement… Des lumières s’allument alors, dévoilant une nouvelle série de laboratoires. Ève traverse les lieux sans marquer la moindre hésitation, tandis que mes pas ralentissent, happés par l’étrangeté des équipements qui nous entourent.
Ces trois laboratoires semblent dédiés à l’étude des altérations du système nerveux central. Je ne peux m’empêcher de remarquer l’ampleur des transformations visibles dans les réseaux de connexions interneuronales et l’organisation tissulaire. Les modélisations holographiques exposées sur les écrans muraux, bien qu’inertes, laissent deviner une complexité qui dépasse l’entendement humain.
Ève, imperturbable, quitte les laboratoires et se dirige vers la droite. Elle franchit un carrefour à une allure presque légère avant d’enclencher, toujours de son propre chef, l’ouverture d’une nouvelle porte… Derrière celle-ci s’étend une autre enfilade de laboratoires, trois de plus, où la sophistication des équipements saute immédiatement aux yeux.
Le labo central, en particulier, capte toute mon attention. Ses appareils, d’une technologie de pointe, rappellent ceux que j’ai découverts dans mon bureau à Baïamé, notamment l’analyseur éthaïre. Cet appareil semble conçu pour modéliser de manière extrêmement précise les interactions d’alcaloïdes et d’isothiocyanates. Ces substances, au vu des résultats projetés, jouent probablement un rôle clé dans la stabilisation des mutations engendrées par le virus. La pièce dégage une aura étrange, presque solennelle, comme si les secrets qu’elle recèle étaient sur le point de se révéler…
La porte suivante s’ouvre sans bruit, et Ève, attrapant ma main, m’entraîne avec l’énergie d’un enfant sûr de son chemin. Nous avançons dans le corridor, tournons au coude, et là, une lueur se dessine à une cinquantaine de mètres sur la droite : la sortie ! Les racines tentaculaires réapparaissent, et Ève, visiblement exaltée, lâche ma main pour se précipiter vers la lumière en criant : « Papa ! On arrive ! »
Yves, posté juste à l’entrée, nous accueille avec des yeux écarquillés. « Waouh ! J’ai tout suivi ! lance-t-il, l’enthousiasme mêlé de perplexité.
— Et vous ? Comment ça s’est passé de votre côté ?
— Oh, nous ? Rien de très palpitant. Une belle galerie de monstres là-dedans !
— Je n’te l’fais pas dire ! Les labos datent sûrement de l’arrivée des Éthaïres. Ils étudiaient les effets du virus sur les organismes d’Ir’ Dan. Un virus terriblement mutagène. On dirait bien que leurs premiers essais ont été catastrophiques. »
Yves plisse les yeux, troublé. « Et… Ève ? Qu’est-ce qui s’est passé avec ces créatures ? J’ai vu, mais… je n’ai pas tout compris.
— Je crois qu’Ève les a absorbées.
— Pardon ?! » Son visage se tord dans une grimace d’incrédulité.
« T’as bien entendu. Mademoiselle les a appelées, et elles ont fondu sur elle… littéralement. Au sens propre ! Mais je ne peux pas t’en dire davantage. Ce qui est certain, c’est qu’elle nous a guidées dans une obscurité totale, et sans lentilles. Ève, avec toi… je n’m’étonne plus de rien, ma chérie. »
Ève me gratifie d’un sourire satisfait, presque fier.
« Il faudrait des mois pour analyser tout ce qu’ils ont fait ici, mais j’me passerai volontiers de cette tâche. Rien qu’à imaginer un laboratoire équivalent, quelque part sur Terre, en train de disséquer nos enfants… » Un frisson me parcourt. « Korda, si tu veux revenir pour approfondir, concentre-toi sur les trois derniers labos. Le matériel d’analyse y est exceptionnel. »
Axel, pâle comme un linge, intervient d’une voix tendue : « Pourrions-nous… passer au prochain site ? Ici… je ne me sens pas bien.
— On y va ! répond Yves en lui jetant un regard compatissant. Tu nous guides, ma chérie ? »
Ève, radieuse, mène l’ascension avec la même assurance qu’à l’aller. Monter me donne l’impression de m’extirper d’un cauchemar. Mais l’odeur, poisseuse et nauséabonde, s’accroche encore à mes narines, et ce goût âcre dans ma bouche ne veut pas disparaître. Je rêve de me moucher, de cracher, de me rincer la bouche… mais tout cela devra attendre.
Les plantes, toujours dociles, s’écartent à notre passage. Et pourtant, voir l’hydrogyre réapparaître à l’horizon ne m’apaise qu’à moitié. Il est déjà midi passé, mais il est hors de question de déjeuner ici. Ce n’est qu’au moment où Yves fait redécoller le vaisseau que je me permets enfin de souffler.
