Mel
Le Myth Okhzol s’est aussitôt remis en route pour rejoindre Édora, la deuxième planète du système, dont l’orbite croise notre trajectoire. Nous avons juste le temps de dormir quelques heures, de nous rafraîchir, de nous changer, de nous restaurer, qu’Ètèkot nous demande en salle de navigation…
Les parois sont déjà transparentes. Aporéa, sphère dorée, éclaire une planète jaune pâle, laiteuse, qui grossit à vue d’œil.
« Voici Édora, commence Ètèkot, notre deuxième étape. Une planète modeste, dont la pesanteur, à la surface, est quasi équivalente à celle de Torakis. Et comme cette dernière, Édora n’a pas de satellite naturel.
— Une journée sur Édora, poursuit Lepte, dure un peu plus de quatorze heures terriennes. La planète est chaude, 72 °C de température moyenne.
— Waouh ! On va cuire ! s’exclame Thomas.
— Nous débarquerons dans les régions polaires, reprend Lepte, les régions froides où il ne fait qu’une vingtaine de degrés.
— Et… qu’est-ce que ça donne dans les régions chaudes ? demande Jade.
— Une moyenne de 200 °C, avec une très forte amplitude entre le jour et la nuit.
— C’est c’que j’disais… on va cuire ! répète Thomas.
— Vous aurez votre combinaison… et votre casque ! D’autant que l’air… est irrespirable.
— Tout pour plaire !
— Édora… a toujours été comme ça ? demande Ève.
— Pas du tout ! répond Ètèkot. Il y a moins de deux siècles, vous auriez pu débarquer dans les régions… les plus chaudes, sans casque ni combinaison… Cette planète a été empoisonnée à la suite d’une exploitation intensive de ses richesses naturelles.
— Et qui a exploité Édora ? Une civilisation locale ? Les Emnos ?
— Les Emnos… La main-d’œuvre locale n’était pas assez qualifiée, alors ils ont déplacé d’autres peuples asservis… comme les Oraks. Ces malheureux Oraks dont les compétences leur ont valu bien des déboires… Et l’exploitation de la planète s’est poursuivie sans aucune préoccupation de l’environnement ! Jusqu’à ce que l’effet de serre généré, l’augmentation de la température, la modification de l’atmosphère, détruisent la plupart des espèces ! Végétales comme animales. N’ont survécu que de très rares espèces… particulièrement résistantes… ou d’autres qui ont muté.
— Charmant !
— Nous ne faisons qu’une courte halte sur Édora, reprend Lepte, pour vous donner un autre aperçu de ce que les Emnos peuvent faire subir à une planète… et ce… sans remords ni regrets. Vous allez rencontrer l’une des espèces mutantes, des créatures qui ont développé d’étonnants moyens de défense pour s’adapter à l’hostilité de leur nouvel environnement. Elles ont modifié leur alimentation, leur mode de reproduction, et sont devenues tellement agressives, que les Emnos les utilisent comme arme sur certaines planètes rétives à leur dictature…
— À côté de ces monstres, ajoute Ètèkot, les ibarps ne sont que… comment dites-vous ?
— Des enfants de chœur, précise Lepte.
— Waouh ! lâche Jade.
— Rien ne nous dit qu’ils ne tenteront pas de s’en servir sur Terre, poursuit Lepte.
— Et… à quoi ressemblent ces monstres ? demande Éoïah.
— Ce sont des créatures volantes, répond Lepte. Elles possèdent un exosquelette articulé, extrêmement résistant, qui leur permet de supporter la pression et la chaleur d’Édora. Leur tête d’insecte a deux yeux à facettes, deux larges antennes en éventail, et des pièces buccales prédatrices, adaptées pour percer, broyer, aspirer et sucer… Leur thorax est constitué de douze segments, porteurs chacun d’une paire de pattes, puissantes, griffues, terminées par des coussinets adhésifs qui leur permettent de se déplacer très rapidement, aussi facilement à la verticale qu’à l’horizontale… Deux segments thoraciques portent une paire d’ailes, des hémiélytres étroits, durs à la base et membraneux à leur extrémité… parfaites pour un vol vif et brusque. La partie postérieure de leur abdomen se termine en pointe arquée, armée d’un dard, qu’elles utilisent pour perforer leurs proies et y pondre leurs œufs.
— Waouh ! Eh ben ! Ça donne envie, grimace Thomas. Tu veux vraiment mettre le paquet pour nous motiver !
— Nous souhaitons simplement vous éclairer, répond Ètèkot.
— Merci pour vos lumières ! Motivés ! Motivés ! Nous sommes motivés ! Après tout… c’est bien nous les anges de la prophétie ! Non ? »
Équipés de la combinaison spatiale, le casque à la main, nous retrouvons la soucoupe, et Lepte reprend les commandes… La soucoupe plonge dans un épais brouillard jaunâtre… La visibilité est nulle… même lorsque Lepte annonce que nous sommes arrivés…
Avec notre attirail, le casque correctement positionné, les bracelets, la ceinture, l’armement à portée de main, et notre collier caché sous la combinaison étanchéifiée, Adam entame la descente de la plate-forme…
Sous l’épais brouillard, se devinent les ombres de grandes silhouettes fantomatiques… Adam s’en approche… Il s’agit de restes fossilisés de grands troncs tortueux. Les possibles vestiges d’une ancienne forêt. Adam stoppe l’engin au-dessus d’une trouée dégagée, à moins d’un mètre du sol.
Nous ne sommes pas seuls… Je sens des pensées diffuses, de brefs messages abscons… et des flashes d’images lumineuses démultipliées.
Nous sautons sur un terrain inégal, sec, caillouteux et poussiéreux. Une soudaine rafale, lugubre, emporte les poussières de notre “atterrissage” vers un couloir formé par un affaissement de terrain entre deux talus… Nous le rejoignons, et nous avançons dans le chemin creux… La visibilité se résume à quelques mètres, cinq tout au plus.
« Des ultrasons ! lance Éoïah. Plusieurs sources ! Quelque chose approche ! »
Je l’ai senti également. Un vrombissement s’amplifie, une créature jaillit de la brume ! Je me jette à terre et me protège la tête des deux mains… Je n’entrevois qu’une longue queue argentée terminée par un renflement qui ressemble à un extraordinaire dard de scorpion ! Une créature de l’espèce dont on nous a parlé ! Son survol est fortuit, fulgurant, mais les images de six silhouettes lumineuses violacées, aux contours rougis, me viennent à l’esprit : elle nous a aperçus !
« Elle nous a vus ? demande Thomas.
— Je n’pense pas, elle continue, répond Jade.
— Si ! intervient Éoïah. Elle nous a vus ! Elle s’est posée quelque part. Elle communique ! Elle prévient ses congénères !
— On est repérés !
— Vérifiez vos boucliers ! lance Ève. On en profite tant qu’elle est seule ! On s’approche ! »
Perchée sur le moignon d’une grosse branche, la bête nous examine de sa tête prédatrice… Une tête aux deux grands yeux à facettes argentées. Elle est figée… les ailes repliées. Seule sa queue, qui se balance par à-coups secs, trahit sa nervosité. Elle cherche nos points faibles… Nous sommes le gibier ! Des proies insolites pour cette redoutable prédatrice qui réfléchit à la stratégie d’attaque… Elle hésite, elle préfère attendre l’arrivée de ses congénères pour la curée.
« Hep ! Saloperie ! Tu viens ? » hurle Jade qui s’approche et la provoque. Jade agite ses bras levés, prête à l’action devant la bête ! La queue hésitante de la créature se fige un instant, la bête bondit sur Jade, les ailes instantanément déployées ! Jade projette une onde des deux mains… La décharge atteint la tête de l’animal, avant de poursuivre sa course étincelante… Elle illumine la carapace d’un flash bleuté, lui brûle les ailes, et se propage jusqu’à l’extrémité de l’abdomen ! La créature tombe au sol… mais rebondit vers le bouclier de Jade : au contact, la répulsion est immédiate ! À peine surprise par la répulsion, la bête déchaînée contre-attaque aussitôt. Adam réagit de la main droite : il soulève et déplace Jade pour la mettre hors de portée… tandis que Thomas se précipite sur l’animal : « J’vais la congeler ! »
Furieuse, la créature fait volte-face et propulse, d’un terrible coup de queue, Éoïah et Adam dans les airs ! J’ai le temps de voir Thomas grimacer… avant qu’il ne soit, à son tour, expulsé au contact des mandibules de la bête contre son bouclier ! Prise d’une rage prodigieuse, la furie dépitée cherche une nouvelle proie… Je n’ai pas le temps de réagir, elle fonce sur moi ! et me projette, à mon tour, dans les airs…
« On dégage ! Les autres arrivent ! » lance Éoïah, alors que je rebondis pour la deuxième fois… En pleine panique, l’équilibre à peine retrouvé, je me lance dans une course effrénée… Sous les coups sourds et répétés de l’animal frustré qui frappe le sol de son dard !… Pour me mettre à couvert derrière une levée de terre ! Mes mains en appui contre le talus, je saute en tendant les bras… et me rattrape in extremis en pivotant à califourchon sur le rebord terreux ! L’autre versant débouche sur un gouffre sans fond ! Je m’allonge à plat ventre, le souffle coupé de stupeur ! Une nuée de créatures apparaît ! Elles foncent sur moi !
Les camarades enclenchent leur camouflage, ils disparaissent dans la brume… Je n’ai pas le temps d’enclencher le mien ! Le choc ! violent ! me projette dans le vide ! Quelques secondes… interminables… de chute, pendant lesquelles l’espace s’assombrit… Et comme sur Soléna, je rebondis… trois… quatre… cinq fois, sur un sol irrégulier formé par un amas de débris… Un évènement, voire un rebondissement, qui pourrait être excitant, et enivrant, dans un tout autre contexte…
« Mel ! Ça va ? demande Ève.
— Un peu sonné… Le tournis… mais oui… ça va. Et vous ?
— Elles se regroupent ! Elles vont revenir à la charge ! tempête Éoïah.
— On s’bouge ! On t’rejoint, Adam ! »
L’équilibre retrouvé, j’enclenche le camouflage, me redresse, et regarde où je suis tombé… Toujours dans le brouillard, je suis coincé au fond d’une gorge étroite, large d’à peine trois mètres… entre deux parois rocheuses abruptes et fissurées… Et des vrombissements approchent ! Je m’accroupis… et découvre la nature de ce sol inégal : des ossements, encore des ossements, un invraisemblable amoncellement de centaines, de milliers de carcasses desséchées ! Vroum ! Vroum ! Vroum !… Vroum ! Vroum ! Vroum !… Vroum ! Vroum ! Vroum !… Je compte neuf créatures au passage de l’essaim ! Et c’est avec soulagement que je les vois disparaître dans la brume…
« Mel ! T’es où ? me demande Ève.
— Ici ! Quelque part dans le brouillard ! » Je désactive le camouflage.
« J’te vois ! » répond Éoïah. Leur camouflage désactivé, les camarades me rejoignent…
« Elles reviennent ! annonce Éoïah.
— Jade ! crie Thomas.
— O.K. ! Aaah ! » lâche Jade. Elle propulse un faisceau lumineux qui s’évanouit dans le brouillard… Des grésillements, accompagnés de cris suraigus, nous parviennent…
« Les némadous ! lance Ève. À trois… on balance la sauce ! O.K. ? Attendez qu’elles soient plus près ! Un… Attendez ! Deux… Trois ! » La première est à moins de quatre mètres ! L’extrémité des ailes brûlée, elle accourt en s’agrippant à la paroi de droite ! La puissance cumulée de nos six némadous atteint l’animal de plein fouet ! Une rafale étincelante court le long de sa cuirasse… mais la bête poursuit son implacable progression !
« Mon yortalk ! Mince ! »
Risquant le tout pour le tout, les deux mains tendues vers l’avant, Thomas bondit sur la créature ! Il parvient à la toucher… mais à part l’onde de choc du bouclier… rien d’autre ne se produit…
« J’arriverai pas avec la combinaison ! crie Thomas.
— À moi ! Ève hurle. Toi ! La sale bête ! Crève ! » Les yeux ! puis la tête de la créature ! éclatent violemment ! expulsant un liquide épais jaunâtre… Le corps explose à son tour ! puis la queue ! Son dard se fiche devant la tête de la deuxième créature… Ce qui la stoppe instantanément ! Les autres se regroupent contre les parois… elles hésitent. Elles débattent, elles réfléchissent, émettant un concert d’ultrasons… avant de s’éloigner en remontant les parois à la verticale…
« Wouah ! s’écrie Jade. Y a qu’ça qu’elles comprennent !
— Ouf ! lâche Thomas.
— Pas ouf ! réplique Éoïah. Elles vont revenir en force.
— Alors, on dégage ! »
Nous devons enjamber des squelettes de toutes sortes… pour nous éloigner des restes épars de la bête. La gorge obscure se resserre, elle se termine… en impasse ! Sur la droite, une étroite fissure dans la roche… mène… dans une grotte… Une grotte habitée par une espèce différente… qui émet d’autres types d’ondes. Nous allumons l’éclairage au-dessus de notre visière, une bande lumineuse verte, et nous entrons à la queue leu leu… La crevasse débouche dans une grande caverne qui s’étend sur un réseau de grottes… Des grottes désertes qui se terminent en cul-de-sac apparent… Un courant d’air trahit la présence d’un goulet d’étranglement. Nous le franchissons… pour arriver dans une nouvelle salle obscure… Une grotte où sont tapies des dizaines de créatures primitives qui ressemblent à de gros crabes. Dépourvue de pigmentation, leur carapace ovale, segmentée, est hérissée d’épines. Elles fuient nos lumières en se déplaçant latéralement, à l’aide de trois paires de pattes…
« Qu’est-ce qu’elles peuvent bien manger ? se demande Jade.
— Pfft… répond Thomas qui hausse les épaules. J’ai pas envie d’savoir.
— Elles s’raient p’t-être bonnes grillées ? poursuit Jade.
— Par ici ! » lance Adam qui me fait presque sursauter ! Je tourne la tête… le cherche du regard… mais ne vois personne ! Il n’y a personne ! Ils étaient là il y a un instant !
« Éoïah ? Adam ? Vous avez enclenché le camouflage ? »
La lumière d’un casque apparaît au fond de la grotte. Adam nous fait un signe de la main : « Par ici ! De l’autre côté ! »
Nous le suivons… le long d’un étroit passage, et nous retrouvons Éoïah au cœur d’une nouvelle caverne… Éoïah éclairée par des lueurs provenant d’une crevasse au plafond. Nous sommes au fond d’un gouffre !
« Chut ! nous prie Éoïah, un doigt devant le casque, l’autre main tendue vers l’origine des lueurs. Des ultrasons. Beaucoup de fréquences différentes… Ils sont nombreux ! Tout là-haut !
— C’est la seule issue, avance Adam.
— Et tu veux qu’on passe par là ? s’étonne Thomas.
— Bon ! » Je sors le yortalk de son étui. « Alors… »
Des points jaunes apparaissent… Une quantité de points jaunes ! tout proches ! répartis en trois groupes.
« Mmm… » J’élargis la zone… « Y en a partout ! La région… est infestée ! »
Que faire ? Acquérir les cibles ? Pour les tuer ? Et pourquoi les tuer ? Elles ne nous ont rien fait… Avant de semer la mort… avant les remords, je choisis de rengainer l’engin… Nous optons pour la furtivité et nous remontons avec l’aide d’Adam…
Nous retrouvons la brume jaunâtre, malsaine, qui flotte au-dessus de roches profondément érodées. Elle dissimule une forêt de troncs d’arbres pétrifiés. Les créatures volantes sont partout… sur chaque tronc, sur chaque rocher… immobiles, comme en hibernation. Mais il ne faut pas s’y fier ! Je les sens sur le qui-vive, prêtes à bondir, ou à s’envoler à la moindre alerte…
Sortant de la brume comme d’un cauchemar, l’une d’elles, sans le savoir, se précipite vers nous ! Et nous aperçoit ! La stupéfaction la stoppe net ! Elle n’a pas le temps de réagir, Ève se met à hurler et la fait éclater… C’est l’étonnement et la consternation chez ses congénères qui viennent d’assister à la scène… Ils échangent un concert d’ultrasons… avant de s’approcher prudemment des restes liquéfiés de l’animal… Nous en profitons pour nous éloigner… Adam nous conduit près d’une paroi rocheuse, que nous remontons pour arriver devant un plateau craquelé.
« J’en ai assez vu comme ça ! estime Ève. Adam, ramène-nous à la plate-forme. » Je ne suis pas fâché de sa décision. Adam consulte son bracelet, puis nous entraîne vers la gauche. Je reconnais la faille dans laquelle je suis tombé… Et c’est avec soulagement que nous retrouvons notre moyen de transport ! Avec Adam toujours aux commandes, nous remontons rejoindre Lepte…
« Hou ! souffle Ève. La planète file un mauvais coton ! Quel peut bien être son avenir ? Si elle en a un ?
— Elle en avait un, réplique Lepte, les Emnos l’en ont privée.
— Quel gâchis ! ajoute Éoïah qui, pensive, agite doucement la tête.
— Un terrible gâchis, insiste Lepte.
— Bon… Je m’sentirai mieux loin d’ici, reprend Ève. Lepte ? Ou Éoïah ? Qui nous ramène au Myth Okhzol ? »
