Les photovoiles, qui participaient au freinage du vaisseau, ont été repliées il y a deux jours. Le compte à rebours a été lancé, les volets de protection du poste d’observation sont définitivement scellés, et l’énergie du bouclier de protection est à son maximum.
Nous sommes en salle de navigation, Lewis, Anna et moi en tant qu’acteurs, Yves, Perthie et Mathias en simples spectateurs. Nous avons revêtu, avec un brin de nostalgie, des combinaisons gris-vert, un modèle identique à celui que nous portions au moment du départ. C’était il y a si longtemps… Tant d’évènements… inimaginables, incroyables, se sont, depuis, déroulés…
Ève, qui a gardé sa robe éthaïre, nous a priés de ne pas la déranger. Elle s’est assise à l’écart, devant un pupitre, et suit les évènements. Elle veille à ce qu’une éventualité, la destruction du vaisseau, ne se produise pas. Dans le pire des cas, nous prenons Héliantis. Elle a les coudes sur le plateau vitré, la tête dans les mains. Sa longue chevelure rousse, aux boucles folles, lui cache le visage.
Lewis et Anna sont debout, devant deux pupitres positionnés de part et d’autre d’un hologramme qui représente Mars. Attentifs au moindre mouvement, ils suivent en temps réel les déplacements de tous les vaisseaux.
Sarah et moi, nous préparons notre approche orbitale. Nous avons un accès total au système… Les Emnos ne se doutent pas de la surprise que nous leur réservons. Leurs deux vaisseaux mères suivent notre progression. Ils se sont positionnés en conséquence, derrière la face opposée de Mars. S’ils se cachent, c’est qu’ils se méfient. Ils ont dû repérer la présence d’Ève. Mais s’ils pensent être ainsi à l’abri… ils se trompent.
Nous sommes prêts pour un abordage. Toute trace des enfants a été soigneusement effacée…
Depuis une petite heure, le trafic aérien martien s’est raréfié, comme par enchantement… Nous devrions avoir des nouvelles d’ici une minute à l’autre, notre arrêt complet étant programmé dans… 2 h 49.
Nous attendons ce moment depuis si longtemps !… Et pourtant je me sens partagée, avec la boule au ventre. Partagée entre l’impatience de revoir les enfants, qui ne doivent plus être très loin de la Terre, les nôtres, notre bonne vieille Terre, et la tristesse de quitter ce cocon pour nous retrouver plongés en plein conflit. Je n’ai même pas le cœur à faire de l’humour, c’est dire…
« Communication entrante. » Sarah me fait presque sursauter.
« Ça y est ! C’est parti ! lance à voix basse Anna qui ouvre de grands yeux.
— Ancien code d’identification… Valide du 10 juin 2385 au 15 juillet 2385.
— Celui que nous avions au départ, précise Lewis.
— Son origine ?
— Le Q.G. de Syrtis Major.
— Fais-nous écouter le message, demande Anna.
— Alpha Cent, ici Carol Destees ! Administrateur Général de Mars !… Oui, Mathias, c’est bien moi… Je porte aujourd’hui cette responsabilité… Nous sommes heureux et impatients de vous retrouver… Mais vous connaissez la procédure… Nous vous demandons de positionner Alpha Cent sur une orbite stable. Des appareils viennent vous assister si besoin… Vous ne pourrez pas débarquer tout de suite. Nous vous plaçons en quarantaine. Mathias… que l’on fête ensemble… le 9 septembre… n’est que partie remise.
— Le 9 septembre ?! s’exclame Mathias qui se lève. Fêter le 9 septembre ?!
— Fin du message.
— Il se fout d’moi ! s’écrie Mathias.
— Bien au contraire, Mathias, répond Lewis, les mains tendues pour le calmer. C’est un message déguisé, il veut t’faire réagir ! Il cherche à te prévenir d’une embrouille.
— Eh ben… c’est réussi ! » Mathias se rassoit.
« La phase suivante est lancée, nous apprend Ève, la tête toujours dans les mains.
— Ils envoient la cavalerie », remarque Lewis, alors que plusieurs repères jaunes surgissent autour de l’hologramme.
Je n’observe que d’infimes variations sur mon pupitre qui piste les actions du système. Cette soudaine et intense activité n’a pas la répercussion attendue.
« Les vaisseaux sont en mode manuel. Ils sont autonomes. Aucun surcroît d’activité du système.
— Ils ont dû réquisitionner tous les pilotes, répond Anna, le sourire en coin. Je n’ai aucun vaisseau emnos… Et toi, Lewis ?
— Idem… Ils se méfient tant que ça ?
— Communication entrante, reprend Sarah. Même code d’identification, même origine.
— Passe-nous le message, s’il te plaît.
— Alpha Cent, ici Carol Destees. Je vous rappelle pour vous signaler que vous serez abordés, dès votre stabilisation orbitale, par un Marstroller immatriculé MA 66. Je joins sa séquence d’identification… Il vous accostera au niveau du hangar navette. Deux hommes monteront à bord d’Alpha Cent. Gregor Mac Callen et Brady O’Hara. Réservez-leur un bon accueil. À très bientôt, Alpha Cent.
— Greg ! Brad ! lance Anna. J’les connais ces deux-là !
— Message terminé.
— Moi aussi, complète Mathias. Enfin… j’connais pas mal de monde sur Mars.
— Gregor Mac Callen… » Lewis réfléchit. « J’ai eu l’occasion d’échanger quelques mots avec lui avant l’embarquement. Mes parents me l’ont présenté… » Il prend un air suspicieux. « Ils semblaient bien le connaître… »
*
« Trois minutes avant stabilisation orbitale. »
Nous sommes maintenant escortés par 48 petits vaisseaux qui accompagnent pas à pas notre décélération… et forment une véritable haie d’honneur autour de nous… Si ce n’est que nous suivons leurs conversations… Ils sont inquiets et prêts à tout pour nous stopper, équipés de filins et de harpons, comme des pirates parés à l’abordage d’un navire.
« Deux minutes avant stabilisation orbitale. »
Sarah a repéré le Marstroller en question, une navette vert bronze immatriculée MA 66. Notre scanner confirme qu’il n’y a que deux personnes à bord. J’ai demandé à ma chère Sarah qu’elle colore le repère en rouge, ce qui nous permet de surveiller son approche. Situé sur bâbord arrière, le Marstroller est en retrait des autres vaisseaux.
« Une minute avant stabilisation orbitale. »
Anna, l’index droit levé contre les lèvres, nous fait signe de nous taire. J’acquiesce, comme mes camarades, d’un bref hochement de tête.
« Trente secondes avant stabilisation orbitale… Vingt secondes… Dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux… Stabilisation orbitale effectuée. »
Anna, l’index droit toujours contre les lèvres, nous désigne de l’index gauche le repère rouge. Il remonte au niveau des autres vaisseaux, il les dépasse pour se rapprocher de l’arrière d’Alpha Cent…
« Contact », annonce Sarah.
En bon chef d’orchestre, Anna, affublée cette fois d’une moue confiante, nous fait signe des deux index et tourne les bras d’un mouvement ample, en inclinant la tête, pour marquer… le lancement des opérations !
« Ouverture du sas bâbord en cours… Recalibrage de la pressurisation… Connexion.
— Et c’est parti…
— Lancement des procédures… Transfert des données.
— Bye, Sarah… »
