Je n’ai pas vu passer les jours qui ont suivi notre installation. Entre Éria et moi, nous n’avons pas chômé : découvrir nos équipements, en comprendre les subtilités, explorer leurs limites… Le temps semblait se contracter sous l’effet de l’excitation et de la nouveauté. J’en ai appris en quelques jours plus que ce que j’aurais assimilé en plusieurs mois, voire plusieurs années, sur Terre.
Chaque soir, nous rédigions un rapport détaillé des faits marquants de la journée et le transmettions à Baïamé. En retour, nous recevions leur propre synthèse, une véritable mine d’informations. Le partage de nos découvertes mutuelles créait une dynamique stimulante, où chaque avancée trouvait un écho, une amplification.
C’est ainsi que, dès le lendemain de notre arrivée, Yves nous a informés d’une découverte pour le moins surprenante : un hangar creusé dans la partie sud de leur falaise. Et, détail intrigant, c’était Ève qui le lui avait indiqué. Yves nous conseillait vivement d’inspecter le rocher autour de notre installation.
Piqué par la curiosité, je m’y rendis. Au premier abord, rien de notable… jusqu’à ce que je remarque une découpe rectiligne, trop parfaite pour être naturelle. Intrigué, je m’approchai et, comme en réponse à ma présence, une plaque métallique, dissimulée sous un parement de roche, pivota avec une fluidité impeccable, s’escamotant dans la paroi.
Devant moi, une cavité d’une ampleur inattendue se dévoila, suffisamment vaste pour accueillir nos engins. Un espace conçu avec précision, caché, et pourtant si accessible… Une fois de plus, l’Éthaïre Lepte dévoilait un fragment de son ingéniosité, laissant entrevoir la précision et la prévoyance avec lesquelles elle avait conçu cet endroit pour nous, les humains. Cette découverte attisait encore davantage mon envie de percer les mystères de ce qu’elle avait préparé pour nous, avec une minutie qui défiait le temps et les besoins.
L’analyse du local technique, habilement dissimulé derrière les toilettes et accessible en déplaçant les étagères de l’atelier d’Éria, nous a révélé l’origine de notre eau : de l’eau de mer dessalée par électrodialyse, un procédé à la fois simple et redoutablement efficace. Le retraitement des eaux usées repose sur une technologie classique, mais parfaitement optimisée. Dans la salle d’eau, nous avons découvert une petite machine de nettoyage à sec, bien plus performante et rapide que tout ce que nous avions connu jusque-là. Sans utiliser le moindre solvant, son système ionique exceptionnel assure un nettoyage irréprochable tout en préservant la qualité des textiles, peu importe leur nature.
La cuisine, équipée de manière relativement traditionnelle, est rehaussée par un système de préparation automatique des repas : une version réduite de notre fidèle “Grand Chef”, qu’Éria, avec sa touche d’humour habituelle, a déjà baptisée “Mini Chef”. Malgré sa taille, l’appareil n’a rien à envier à son homologue.
Le bureau, lui, a été transformé en véritable nœud central du réseau informatique. De là, nous pouvons accéder à l’ensemble des bases de données, que ce soit depuis le bureau, le salon ou notre chambre, tout en restant en liaison permanente avec Sarah.
Les élévateurs, d’une fluidité impressionnante, utilisent une technologie dérivée de celle des vaisseaux Wa’ Dans, mais adaptée à notre pensée humaine. Une preuve supplémentaire de l’ingéniosité de l’Éthaïre Lepte, qui semble avoir pensé à tout, jusque dans les moindres détails.
Enfin, notre énergie provient d’une innovation simple et élégante : une pile fonctionnant à l’eau de mer, illustrant encore une fois une parfaite symbiose entre les ressources locales et une technologie avancée.
L’atelier a littéralement enchanté Éria. Elle est tombée sous le charme des pigments et colorants mis à sa disposition, capables de donner aux peintures des effets visuels fascinants. Certaines teintes changent subtilement selon la luminosité ou la température, ouvrant un champ infini de possibilités créatives. Inspirée, Éria s’est déjà lancée dans un nouveau courant artistique qu’elle a fièrement baptisé le “Pangisme” !
Mais notre priorité, avant de laisser libre cours à ses élans artistiques, a été de pallier la solitude soudaine de Mel. Bien qu’il partage notre enthousiasme face à la découverte, il est encore trop jeune pour trouver tout cela suffisant. Dès le lendemain de notre arrivée, nous avons donc décidé de partir en promenade, sans attendre de récupérer pleinement du décalage horaire. Une première sortie avec Sphinx, pensée comme une approche prudente et éducative de notre nouvel environnement.
Nous avions choisi de partir après la sieste, une fois la chaleur écrasante de l’après-midi retombée. Cette balade avait aussi un objectif pratique : repérer des fruits comestibles et explorer les abords du bassin. Éria, fidèle à son élégance, avait opté pour une petite robe légère, des nu-pieds spartiates et un chapeau ajouré qui laissait filtrer la lumière. De mon côté, un short, un tee-shirt et des sandales faisaient largement l’affaire. Quant à Mel, il était parfaitement équipé avec un short, un tee-shirt, des sandalettes et une casquette soigneusement ajustée.
Et à ce sujet, merci infiniment, Lepte ! Grâce à toi, nos combinaisons, si utiles en d’autres circonstances, ont enfin pu être remisées au placard. Nous ne les ressortirons qu’en cas de nécessité. Quel bonheur de profiter de la liberté de ces vêtements légers, tout à fait adaptés à notre nouvelle vie.
Je reviens à cette première balade, un moment gravé dans ma mémoire. Le temps semblait presque parfait pour explorer. Une douce brise marine tempérait la chaleur ambiante, et le ciel, d’un bleu azur éclatant, s’ouvrait à perte de vue sur l’océan. Quelques cumulus, poussés depuis la forêt, flottaient nonchalamment au-dessus de nos têtes avant de s’effilocher et disparaître une fois parvenus au-dessus des flots. Cela donna l’occasion idéale de faire un peu de paréidolie avec Mel. Ses observations, à la fois amusantes et improbables, firent sourire : il repéra un crocodile, un poisson-lapin, puis un improbable mouton-escargot… L’imagination débordante d’un enfant dans toute sa splendeur.
Lorsque nous atteignîmes la berge, Sphinx, fidèle éclaireur, s’arrêta brusquement sous l’arbre qui portait ces fruits ovales orangés, notre objectif depuis le départ. Tout autour de nous, la faune locale déployait ses tableaux fascinants : des “okapis” s’ébattaient paisiblement, tandis que des “hippopotames roses” somnolaient dans les eaux troubles et boueuses.
Alors que nous nous affairions à choisir les fruits mûrs, des cris soudains déchirèrent l’air. Ils furent suivis de grognements rauques, menaçants, qui figèrent nos mouvements. Ces sons trahissaient un conflit tout proche. Éria, naturellement prudente, rejoignit Sphinx, tandis que je progressais à couvert pour tenter d’apercevoir ce qui se tramait.
À environ une centaine de mètres, deux meutes se faisaient face. Des créatures, semblables à de grands molosses au pelage fauve, s’intimidaient bruyamment. Deux d’entre elles, probablement les dominants, se disputaient ce qui ressemblait à un cadavre d’animal. Aux jumelles, je pus mieux discerner leurs postures. Oreilles tendues, babines retroussées sur des crocs impressionnants, ils s’observaient avec une tension presque palpable, prêts à bondir au moindre faux pas.
Je passai les jumelles à Éria, qui s’était approchée pour observer à son tour. Instinctivement, je me retournai pour vérifier que Mel restait bien à nos côtés… mais à mon grand effroi, je ne vis que Sphinx !
« Mel ? » Une vague glaciale d’angoisse envahit tout mon être. Éria sursauta, se retourna brusquement, le regard affolé. Mel avait disparu ! Mon cœur battait à tout rompre quand je l’aperçus enfin, au travers des feuillages : il courait… droit vers les molosses !
« Sphinx ! Protège Mel ! » hurla Éria, sa voix tremblante de panique.
Sans réfléchir, je me jetai à sa poursuite, criant son prénom dans l’espoir d’attirer son attention. Les cris eurent l’effet inverse : ils éveillèrent immédiatement celui des animaux. Je sentis mon souffle court, mes jambes lourdes, mais je courais toujours, chaque fibre tendue vers un seul but : atteindre mon fils avant eux. Sphinx me dépassa en un éclair, bondissant comme un félin.
Il rattrapa Mel, se postant devant lui, en alerte. Mel s’arrêta alors, comme s’il voulait lui dire quelque chose. Lorsque je parvins enfin à leur hauteur, j’étais prêt à arracher mon fils à ce cauchemar. Mais, à mon immense stupéfaction, il leva la main pour me stopper.
« Papa ! Arrête ! Tu restes avec Sphinx ! » ordonna-t-il d’une voix tranchante, inflexible, presque méconnaissable. Son regard, d’un sérieux dominateur, semblait ne tolérer aucune contestation.
Je restai figé, abasourdi, incapable de comprendre. Et avant que je ne puisse réagir, Mel repartit, courant droit vers les molosses ! Je sentis ma gorge se nouer, mes jambes prêtes à flancher.
Les bêtes avaient abandonné leur querelle : une proie bien plus facile, bien plus vulnérable, se présentait à elles. Elles se tournèrent d’un bloc, leurs regards brûlants fixant Mel, et s’élancèrent avec une puissance effrayante ! Mon fils, frêle et minuscule face à ces monstres qui mesuraient bien un mètre vingt au garrot, semblait si dérisoire.
« Sarah ! hurla Éria, sa voix brisée par la terreur. Protège Mel ! Fais quelque chose ! »
Mais Sphinx… Sphinx fit l’inimaginable : il pivota et recula, abandonnant Mel à son sort. Le monde autour de moi sembla s’effondrer : le temps se ralentit, chaque fraction de seconde s’étira en une éternité cruelle. Je ne pouvais rien faire. J’étais pétrifié, spectateur impuissant d’un drame qui semblait inéluctable.
Et c’est alors que l’impensable se produisit.
Les molosses ralentirent brusquement. À quelques centimètres à peine de Mel, ils freinèrent leur charge, déviant leur course comme si un ordre invisible les y contraignait. Ils frôlèrent mon fils, ne lui prêtant aucune attention, pour se diriger… vers moi !
Mel, toujours impassible, posa sur moi ce regard insondable qui m’ébranla jusqu’à l’âme. « Papa, sois calme », déclara-t-il. Mais sa voix… sa voix n’était pas audible : c’était la première fois qu’elle résonnait en moi, comme celle de Lepte.
Les créatures accoururent, leurs imposants museaux venant me frôler, humant ma peur, leurs babines épaisses et visqueuses dégoulinant de bave. Je luttais pour ne pas reculer, pour ne pas croiser leurs yeux rouge-brun, empreints d’une intensité presque surnaturelle.
Et puis, aussi soudainement qu’ils s’étaient approchés, ils se désintéressèrent de moi. Je restai cloué sur place, incapable de respirer, mon esprit pris entre un soulagement viscéral et une terreur persistante.
Ils revinrent vers Mel, leurs mouvements fluides et puissants, comme ceux de prédateurs en pleine maîtrise. Mais au lieu de l’attaquer, ils s’assirent devant lui, leurs immenses corps en attente, comme en soumission. Puis, à ma stupéfaction totale, ils commencèrent à le lécher.
« Vous m’attendez ! Je reviens tout à l’heure ! » cria Mel d’un ton léger, comme s’il s’apprêtait à jouer. Flanqué de deux colossaux gardes du corps, il se retourna, les mains dans le dos, et rejoignit d’un pas sautillant les autres créatures.
Éria, livide, murmura : « Qu’est-ce que… ça veut dire ? »
Je restai interdit, le souffle court. « Je… j’n’en sais rien. » C’est tout ce que je parvins à articuler.
Un silence lourd s’installa. Nous attendîmes, figés, plus d’un quart d’heure, oscillant entre incrédulité et appréhension. Éria et moi nous relayions pour l’observer aux jumelles, les poings crispés, l’esprit en ébullition. Mel… jouait avec eux ! Par des mimiques exagérées, des gestes expansifs et une sorte d’enthousiasme désarmant, il semblait leur parler, les divertir. Et plus incroyable encore : ils répondaient !
Ces molosses, si redoutables et imposants quelques instants plus tôt, avaient relâché toute agressivité, comme si notre fils avait apaisé une tension qu’eux seuls comprenaient. Deux clans rivaux, prêts à s’entretuer, s’étaient soudain réconciliés sous ses yeux d’enfant. Mel revint enfin, l’air ravi, accompagné d’un des molosses, lequel se positionna à nos côtés, non pas en protecteur, mais en guide évident, orientant le reste de notre promenade…
Un inconnu nous croisant… oui, hypothèse totalement improbable, aurait été certain que Mel et cette bête se connaissaient depuis toujours. Il aurait peut-être même cru que c’était… son animal de compagnie. Éria et moi, stupéfaits, échangeâmes un regard lourd de questions : comment en était-on arrivé là ? Et nous qui craignions tant que Mel ne souffre de la solitude…
Tout en nous semble étranger ici. Cette planète, si singulière, nous tolère comme des visiteurs de passage. Et pourtant, Mel, lui, se fond dans cet univers comme s’il en avait toujours fait partie. En osmose parfaite avec tout ce qui l’entoure, il apprivoise les animaux d’un simple sourire, une intonation. Mais ce n’est pas qu’un talent ; c’est plus profond, presque instinctif. Ces créatures ne sont ni dociles ni impressionnées : elles sont attirées. Et ce lien, étrange, puissant, ne cesse de croître.
Au fil des jours, elles commencèrent même à venir le chercher, à l’appeler, comme s’il était des leurs. Comme s’il avait toujours été ici. Le virus éthaïre lui a offert un don. Ce n’est plus une simple impression : Mel est un des leurs.
