Comme chaque lundi, depuis maintenant deux mois, je passe la soirée au Tiki Bar, le pub le plus animé de San Luis del Cordero. Tous les lundis soir, Daniel, le sympathique et dynamique tenancier, organise des tournois d’échecs. Un jeu que je ne pratiquais même pas il y a deux mois. J’y joue sans prétention, mais cela me permet, au moins, de rythmer ma vie. Une vie devenue bien monotone depuis que je suis sans travail…
J’étais attaché au département des Communications de la Confédération. Du jour où ce département s’est retrouvé dissous, l’accès au DNASPDC, le Centre de Stockage et de Traitement des Données sur ADN, m’a été refusé, purement et simplement… Pour moi, comme pour mon équipe. Du jour au lendemain, sans aucune explication ! Une situation ubuesque pour mon équipe et moi-même…
Le DNASPDC, c’était ma vie, ma passion, ma raison d’être. Depuis ce jour funeste de novembre dernier, je n’arrive pas à combler le vide intérieur qui me ronge. J’ai l’impression d’avoir été berné, floué, trompé. Je retourne sur le site chaque jour, espérant une reprise des activités… Mais l’endroit est désert, abandonné… Ce n’est certainement pas ce qui va arranger notre situation face à la menace extraterrestre ! J’avais, fort heureusement, envisagé, il y a trois ans, l’élargissement de l’autonomie des machines… Elles doivent poursuivre sous terre leur développement… Tant qu’elles auront de quoi synthétiser les nucléotides…
Isaac a les blancs, j’ai les noirs… Je suis mal barré : il vient de bloquer mon roi avec sa reine… Je protège mon roi… ou j’attaque sa reine, son roi ?… Avec ma reine, je choisis d’attaquer son roi. Il recule d’une case.
« Ignacio ! intervient Daniel, le barman. On t’d’mande.
— Pardon ? » Je ne quitte pas l’échiquier des yeux. Ce n’est pas le moment de me déconcentrer ! Si j’arrive à répéter les coups, la partie se finira sur un pat.
« On t’d’mande à l’arrière… en réserve ! insiste Daniel. C’est urgent !
— En réserve ?… Isaac, désolé… »
Isaac hausse les épaules et relève les yeux. Il affiche une moue d’impuissance. Je me lève, Daniel m’indique la porte aux deux vantaux persiennés qui jouxte le bar. Je pousse les vantaux pour me retrouver dans une pièce garnie d’étagères où sont rangés des cartons, des bouteilles, des recharges, des fûts… Je vois une porte de sortie munie d’une barre antipanique et une porte de chambre froide… mais il n’y a personne !
« Ignacio Meléndez, annonce une voix féminine qui me fait sursauter, ton accréditation vient d’être renouvelée. Je t’attends.
— Euh…
— Au DNASPDC.
— À qui ai-je l’honneur ?
— Appelle-moi Sarah. »
