Chapitre 7-38

Ève – Genève

Musée Ariana, Genève, samedi 29 février 2392

Nous sommes arrivés hier midi pour préparer la rencontre du jour. Une rencontre entre Emnos et humains dont nous sommes les instigateurs. Nous avons débarqué avec l’apsilos de Galam. Apsilos piloté par ce dernier que nous avons détaché de l’Organisation. Galam qui a parfaitement joué le rôle d’agent de liaison entre les Emnos et les humains.

Nous avons passé l’après-midi et la soirée avec la délégation africaine et nos hôtes. La Zambienne Suwilanji Kalunga, l’Irakien Bashar Chalabi, l’Algérien Redha Zaki et la Nigérienne Lilian Adeola, composent la délégation africaine. Nos hôtes sont la déléguée Lisbeth Henning et ses trois secrétaires. Le Bulgare Alexeï Markov, la Basque Oihana Aretxaga et le Russe Oreste Brodsky.

Nous avons fait le point sur l’avancée des opérations de nettoyage. Le mois se termine, mais les traces de l’explosion sont loin d’avoir disparu ! Abakan n’a pas pu tenir le délai que je lui avais imposé. Imposé certes à la légère. Au vu des efforts déployés pour relever le défi, et à l’écoute des délégués africains, devenus avocats du diable, j’ai décidé de ne pas lui en tenir rigueur. D’autant qu’il ne s’est pas défilé de son engagement. Dans son discours, traduit et retransmis sur tous les écrans, Abakan faisait amende honorable, il enjoignait aux siens d’enterrer la hache de guerre, et plaidait pour une collaboration avec les humains !

Les autorités de la Confédération présumèrent, à tort, que ce n’était qu’une ruse grossière pour les amadouer. Comme preuve de sa bonne foi, Abakan a immédiatement planifié le retour, dans le giron de la Confédération, des départements qui avaient fait scission. Et aujourd’hui, la Confédération a retrouvé son intégrité et ses prérogatives.

Rejoints par la Coréenne Kim Mi Yun et le chinois Jian Haoming, nous avons passé la nuit dans une grande suite luxueuse du palais Rappard. À moins d’un kilomètre d’ici.

De retour au Musée, nous étions attendus par le Néo-Zélandais Michael Murray, le samoan Tasesa Tavalea, le Vénézuélien Juan Ortega et l’États-Unienne Cathlyn Jones.

Nous sommes dans le grand hall aménagé pour la circonstance. Une grande table ronde est dressée sous la voûte étoilée de la coupole elliptique qui couronne l’édifice. Elle est prévue pour accueillir six personnes. Lisbeth Henning, Suwilanji Kalunga, Acer Bar Kantari, Adar Hil Matori, Mel et moi.

Des fauteuils sont disposés autour de la table. Douze, d’un côté, pour les délégués et secrétaires terriens, et dix, de l’autre côté, pour les leaders emnos. Thomas, Jade, Adam, Éoïah et Galam vont se placer entre eux. Thomas et Jade d’un côté, Adam, Éoïah et Galam de l’autre.

Nous sommes les garants de la sécurité de cette première réunion. Nous avons sondé Abakan, Artolon Ors Guiliax et Éthal Ban Kolax. Nous ne sentons pas le coup fourré. Abakan a ravalé sa rancœur et je suis confiante. Nous sommes confiants, tous les six, mais nous sommes bien les seuls ! L’atmosphère est tendue, chargée d’émotions.

Les deux Abat Garanta de la délégation emnos viennent d’atterrir dans le parc de l’Ariana.

L’horloge holographique, une horloge qui plane devant une colonne du grand hall, indique 9 h 48 lorsque les Emnos font leur entrée. Tous vêtus du même uniforme. La cape blanche, aux liserés brodés de motifs d’arabesques en fils d’or et d’argent, ouverte sur l’exosquelette aux reflets bronze.

Le commandant Adar Hil Matori et les quatre leaders de Tanacé. Adria Rib Koro, Ilias Rat Paraxos, Origni Kar Atvédef et le discret Licori Pad Xarès. Abakan et les six leaders d’Alak Palaïd. Artolon Ors Guiliax, Éthal Ban Kolax, Oysin Eib Scarax, Ecklèn Akt Essax, Uther Nam Pendrax et Anwin Wat Danax.

L’accueil… est glacial. Les Terriens restent en retrait, ils se méfient, et je comprends leur méfiance. Tous les six, nous nous avançons pour saluer les Emnos, et je fais les présentations… L’atmosphère est lourde et pesante. La détendre ne va pas être simple.

J’invite Abakan à s’asseoir à la table des négociations… Comme convenu, Lisbeth Henning s’installe en face de lui. Adar s’assoit à la gauche de Lisbeth. Je m’approche et pose les mains sur le dossier du fauteuil situé entre Abakan et Adar. Mel s’assoit en face de moi, à la droite de Lisbeth. Et Suwilanji Kalunga, mal à l’aise, nerveuse, crispée, prend la dernière place. Entre Mel et Abakan…

Je m’installe tranquillement. Le commandant Adar affiche l’air fermé de circonstance, mais il jubile intérieurement. Il n’en revient pas de vivre l’instant. Ce moment, tant espéré, qu’il avait cru perdu à jamais.

Abakan tente de maîtriser ses pensées. Il va devoir jouer franc-jeu ! Une pratique qu’il ne maîtrise pas encore, plus accoutumé à user d’artifice et de ruse. Il va falloir qu’il s’habitue…

Mel hoche la tête pour me signifier d’engager la réunion.

Je n’ai pas besoin de réclamer le silence, une chape de plomb s’est abattue sur le grand hall de l’Ariana. Emnos comme humains, tout le monde écoute…

« Bonjour à tous. Vos traducteurs fonctionnent ? » Un brouhaha d’acquiescement parcourt l’assemblée.

« Bien… Je voudrais tout d’abord vous remercier… vous tous, d’avoir répondu à notre invitation. Nous ne vous avons pas conviés à un enterrement… mais à une naissance ! » J’observe mon ventre et y pose mes deux mains, les doigts croisés.

« Non ! Pas celle-là. La naissance de ma fille est prévue dans quatre mois… Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire… Je veux parler de la naissance d’une alliance entre le peuple Emnos et le peuple humain.

Ève, intervient Adar, c’est peut-être un peu tôt. Acer Bar Kantari, comme moi, ne prétendons pas représenter ici le peuple emnos.

— Nous creusons les fondations de l’édifice. Comme Mars avant nous. Ce jour restera comme un tournant décisif dans l’Histoire. Un pas-de-géant vers un avenir commun… Le 29 février 2392 pour les humains. » Je m’adresse à Abakan : « Et pour vous ?

Le 8 Adémos 1254.

— Vous êtes partis sur de mauvaises bases… Et on n’peut pas revenir en arrière… On n’peut pas effacer les erreurs du passé. Vous devez les accepter… En tenir compte, et réfléchir pour ne pas les reproduire… Acer Bar Kantari… je t’avais donné jusqu’à aujourd’hui pour effacer toute trace de l’orakunderstrup… Tu as échoué… » Il ne répond pas.

« Mais les humains sont prêts… à passer l’éponge. Ils ont même plaidé en ta faveur ! Suwilanji ? » Elle opine du chef. Abakan lui jette un regard surpris.

« L’assainissement de la zone n’est pas achevé, certes, répond Abakan, mais il est en bonne voie. Laissez-nous un délai supplémentaire.

— Vous l’avez, réplique sèchement Lisbeth.

Merci, convient le commandant Adar. Outre la réparation des dommages, des préjudices causés, une question nous préoccupe… Notre retour sur Kriemn.

— Oui ? » J’appuie mon regard sur Adar pour lui signifier que le moment est mal choisi pour aborder le sujet.

« Nous envisageons de laisser un vaisseau mère en orbite terrestre. Une base arrière pour les quelques techniciens, scientifiques et volontaires, qui choisiront de rester avec les Humains. Avec les six autres vaisseaux mères, nous avons pensé nous rendre en orbite martienne pour repartir avec un Tanacé. Nous embarquerons les nôtres qui sont actuellement sur Mars et qui désirent rentrer.

Étant entendu que notre retour ne sera pas une partie de plaisir, ajoute Abakan.

Nous n’avons pas moins de soixante-quinze sauts dimensionnels à effectuer, souligne Adar. Ce qui représente, au minimum, quelque 562 jours ! Jours de Kriemn ! Une année, cinq mois, et quelques jours pour vous.

Et ce qui nous attend… n’est pas une partie de plaisir, renchérit Abakan.

— Au fait ! Vous avez réfléchi à mon interrogation ? Une rupture définitive de liaison entre… notre réalité… et l’espace-temps du palais de l’Éden ?

Oui, répond Adar. Le problème a été envisagé. Le composé harmonique est constitué de cinq vibrations principales. Pour que l’Éden ne puisse revenir dans notre réalité, il faudrait impérativement que les cinq vibrations cessent conjointement.

— Et ?

Et c’est théoriquement impossible. Nos scientifiques sont formels. Le système a été conçu pour que ça n’puisse pas se produire. En cas d’altération du composé harmonique, l’Éden réapparaît.

— C’est déjà ça, souligne Mel.

Cherfa ne pourra pas nous échapper. Mais il n’est pas seul.

— Alors pour votre retour… Sachez qu’un vaisseau éthaïre arrive en orbite martienne d’ici… sept mois terrestres. Leur première tâche sera d’édifier les constructions qui permettront le déclenchement de trous de vers à proximité. Ce qui mettra notre système solaire… à quelques jours du système d’Aporéa !… Alors soit vous rentrez par vos propres moyens… soixante-quinze sauts, plus de vingt-quatre mois de voyage… vingt-quatre de vos mois, soit vous utilisez le tremplin que les Éthaïres mettront à votre disposition… Dans ce cas, vos sept vaisseaux mères franchiront le trou de ver pour se retrouver dans un autre univers… avant de traverser un second trou de ver qui vous transportera, incognito, dans le système d’Aporéa.

Comment ça, incognito ? s’étonne Abakan.

— Le trou de ver sera généré dans l’alignement des systèmes d’Affath, d’Itarh, d’Énoria et d’Aporéa. Dans l’axe du cône d’ombre engendré par…

Koruhl ! complète Adar.

— Exactement.

Et si tout ça n’était qu’un piège ? reprend Abakan.

— Réfléchissez… Si telle était notre volonté… nous pourrions vous piéger beaucoup plus simplement ! Une fois dans le système d’Aporéa, il ne vous restera plus qu’un saut pour débarquer aux abords de Kriemn.

Deux sauts, rectifie Adar. C’est tentant, mais combien de temps mettront… ces Éthaïres… pour bâtir un tel système ?

— Voici une bonne question. D’après eux, entre huit et dix mois terrestres. S’ils n’ont aucun imprévu.

Donc, si je compte bien, poursuit Adar, une arrivée à prévoir sur Kriemn d’ici quelque dix-sept mois terrestres. Rentrer par nos propres moyens serait aussi rapide.

— Oui… Mais utiliser les trous de ver serait… moins éprouvant. Vous garderiez ainsi toutes vos forces pour combattre Cherfa.

Il faut que nous en discutions, décide Abakan. Nous mettrons la question au vote.

— Sage décision. Si vous choisissez d’attendre, vous pourrez ainsi mettre à profit le temps qui vous sera offert pour apprendre à vous connaître, à travailler ensemble, partager vos connaissances.

Nos techniciens et scientifiques sont déjà en relation, rétorque Abakan.

C’est au niveau politique que ça coince, réagit Adar. Vous sentez l’ambiance détestable qui règne entre nous… Méfiance, défiance… qui se nourrissent de l’ignorance de l’autre… Et c’est de notre devoir, de notre responsabilité, à tous ici présents, d’apaiser les peurs et l’animosité. Nous nous imprégnons de vos langues, de vos cultures, de vos traditions, et j’ai dans l’idée de faire découvrir nos coutumes, nos valeurs, notre planète… et non pas notre religion ! à vos concitoyens. Leur présenter Kriemn serait fort instructif.

— Excellente idée ! répond Lisbeth qui semble se détendre enfin.

J’ai pensé organiser un musée itinérant. Nous pourrions commencer notre présentation ici même.

— Les locaux vous sont ouverts », réplique Lisbeth. Le commandant Adar !… Sa réputation de diplomate efficace n’est pas surfaite.

« Merci, Lisbeth. Je n’en attendais pas moins de vous. Nous déblayons les dernières traces de pollution, et nous lançons une campagne d’information et d’échanges. Une campagne visant à vous faire découvrir Kriemn, le peuple emnos, notre patrimoine… Vous n’avez rien à nous envier… Notre histoire, notre culture, nos arts, nos colonies.

— Une fois Cherfa destitué, vous devrez impérativement revoir votre détestable politique de colonialisme !

Tout à fait ! Et le temps presse ! D’ici que l’empire se consume de lui-même…

— Cherfa détrôné, vous aurez notre appui… Si vous le souhaitez.

Nous verrons d’ici là. »

La table ronde est levée, et l’atmosphère se détend au cocktail. Le buffet gourmand, comme l’humour de Mel et d’Ilias, relégué par plusieurs secrétaires de la Confédération, permettent de relâcher la pression. Le malaise se dissipe d’autant qu’humains, comme Emnos, partagent un même attrait pour les boissons alcoolisées… Un point commun entre ces deux peuples… et loin d’être le seul.

« Alors, Ève ? Satisfaite ? » me demande en particulier Abakan. Il ne prend aucun risque, il sait que je le suis.

« Satisfaite. Te voilà sur la bonne voie. Mais sois vigilant ! Des dissensions existent au sein des Palaïds.

Je sais. » Il grimace. « J’y veille. »