Chapitre 7-34

Ève – Vaisseau solène

Apprendre que Cherfa n’est peut-être plus au pouvoir ! En voilà une nouvelle !… Mais le “peut-être” relativise l’information. Une telle incertitude m’apparaît inacceptable. D’autant que nous avons les moyens d’en avoir le cœur net. Les moyens, mais il nous manque l’autorisation de les utiliser pour nous rendre sur Kriemn. Toujours cette inextinguible volonté de non-ingérence ! Une disposition pour laquelle les accrocs ne manquent pas…

À l’abri de la soucoupe stationnée au-dessus de l’île Norfolk, nous allons, tous les six à la Sipséis, rendre visite à Lepte… Le vaisseau éthaïre a parcouru les trois quarts de la distance. Il lui reste sept mois avant d’arriver en orbite martienne.

Nous traversons la face arrière iridescente et vibrante de l’anneau du vaisseau… la coque de la proue… pour retrouver Lepte en compagnie d’Orep et de Vansept.

« Bien le bonjour, les jeunes ! Vous avez du nouveau.

Bonjour à vous. Eh oui ! Notre atout… celui qui avait modifié la composition du catalyseur…

Galam Tot Amonrax, de la Confrérie, complète Lepte.

Tout à fait. Nous avons rencontré Galam, et nous avons appris que la Confrérie préparait un coup d’État… Cherfa a peut-être été détrôné.

Oh !… Cela bouleverserait nos plans.

Exactement.

Vous venez donc me demander l’autorisation de vous rendre sur Kriemn.

On n’peut rien t’cacher.

Mmm, mmm… Vous connaissez les conditions : aucune intervention. C’est aux Emnos de renverser leur dictateur… Si ce n’est déjà fait.

Ça veut dire que tu acceptes ?

Revenez me donner des nouvelles. »

Lepte ne répond pas à ma question. Qui ne dit mot consent. Nous nous contenterons de ce que je prends pour un accord tacite.

« Merci, Lepte.

Kabal, les jeunes !

Kabal ! » Nous nous regroupons pour regagner la soucoupe…

Depuis le temps que nous projetons de nous rendre sur la planète mère des Emnos ! Je pense avoir eu deux aperçus de Kriemn.

Le premier avec Élégi. Je me souviens d’un ciel d’orage sur une mer aux reflets émeraude, d’une côte rocheuse découpée… Des terres couvertes d’une végétation au camaïeu de bleu sombre. J’ai vu un interminable labyrinthe de canaux et de bassins géométriques remplis d’un liquide douteux à l’apparence du sang… Des alignements de statues, un temple majestueux aux colonnes d’albâtre, aux pinacles ajourés, aux coupoles bleues, vertes, chromées et dorées… La suite m’est apparue comme une descente aux enfers. Une plongée dans les profondeurs du temple, où tout était surréaliste, allégorique : une sensation d’apesanteur, des sphères rouges, une créature difforme flottant au cœur d’une gigantesque sphère ! Une chimère à figure de cauchemar reconstituée, presque humaine… S’il s’agit bien de ce que je pense, Cherfa ne serait qu’un monstre… Mais Élégi avait perdu la raison, son esprit divaguait, elle rendait son dernier souffle. Je doute que ses visions aient été le reflet d’une stricte réalité…

Assibir m’a fourni le second aperçu lorsqu’elle a évoqué les geôles d’Alaktor. J’ai ressenti une atmosphère poussiéreuse, oppressante, des espaces confinés plongés dans une lumière jaune… Une chaleur extrême, accablante, une impression d’étouffement, une sensation de gorge sèche, de soif permanente…

Pour une visite de Kriemn, nous avons l’aval implicite de Lepte, mais ce n’est pas une raison pour foncer bille en tête. Avant notre déplacement extracorporel, je souhaite obtenir quelques renseignements, avoir les avis, les conseils, et les recommandations d’un guide éclairé. Je retourne voir Origni… Je le trouve avec Galam, Ilias et Adria…

« Bonjour à vous tous. Me revoici, comme convenu. Adria… je m’appelle Ève.

Ève, mes compagnons m’ont parlé de vous… Je l’imaginais plus grande...

Je reviens vers vous pour recueillir des informations sur votre planète. Je vais me rendre sur place.

Vous nous quittez ? me coupe Ilias. Vous nous laissez tomber ?

Je n’serai pas absente longtemps.

Pardon ? réplique Ilias.

Si je vous dis que je maîtrise l’espace… En particulier ce bras de galaxie que les humains nomment… l’Éperon d’Orion. Et si je vous dis que pour me rendre sur Kriemn, il ne me faut qu’un instant…

Non ? lâche Ilias. Je n’vous crois pas !

Voilà… Croire… ou ne pas croire, n’est pas la question. Ce que j’attends de vous, aujourd’hui, c’est une simple description physique de votre planète mère… Je vois pointer de la méfiance, du doute, sur mes aspirations… Vous avez tort ! La seule chose que je souhaite découvrir, c’est ce que vous désirez ardemment apprendre. Savoir si Cherfa est toujours à la tête de Kriemn ! Et je vais pouvoir vous donner la réponse ! Et plus vite je localiserai le pouvoir en place, plus vite vous saurez ce qu’il advient de Kriemn.

Ööhh ! s’étonne Ilias. Alors là !

Si vous pouvez vous rendre sur Kriemn aussi facilement, alors pourquoi n’intervenez-vous pas directement ? demande Galam. Pourquoi n’avez-vous pas renversé Cherfa avant qu’il ne commette les atrocités qui ont jalonné son règne ?

En vertu d’un principe de notre Communauté, la non-ingérence.

Les principes ! réplique Galam. Encore et toujours les principes ! Pourtant vous intervenez bien ici ?

C’est juste, Galam. Les Emnos se doivent de se débarrasser eux-mêmes de leur tyran. Et les humains doivent se débrouiller seuls pour mettre un terme au conflit.

Mais ? Et vous ? questionne Galam.

Je suis humaine, Galam. Nous sommes des humains nés dans un autre univers… où nous avons acquis des connaissances, des compétences, hors du commun. Un savoir partagé entre tous les peuples de notre Communauté. Un savoir à votre portée, comme il est à la portée des humains. Il suffit que vous partagiez nos valeurs…

Bon ! tonne Ilias. Alors vous voulez quoi ? Une carte tridimensionnelle ?

Ce serait parfait.

Alors, suivez-moi ! J’ai ça dans mon vaisseau !… Hep ! » Ilias s’étonne lorsque j’estompe mon image. « Elle est partie !

Non, non ! Je suis toujours là. Vous n’me voyez pas, mais moi j’vous vois. »

Suivis par Adria et Origni, Ilias et Galam quittent la salle. Ils se rendent dans un hangar où stationnent plusieurs vaisseaux emnos. Et se frayent un chemin jusqu’à un Abat Garanta brun aux reflets dorés. La coque de l’appareil est ornée de motifs qui rappellent des flammes entrelacées. Ilias déclenche l’ouverture du vaisseau… Les bruits d’un mix de musique électronique et de percussions acoustiques jaillissent dans le hangar.

« Ragnar !… Nous avons d’la visite ! » braille Ilias dans son émetteur. Le volume des rythmes syncopés s’abaisse… Ils entrent dans l’Abat Garanta. J’attends un instant avant de traverser les flammes de la coque…

Ils ont rejoint Ragnar, le second d’Ilias. Un Emnos plutôt petit, mais extrêmement râblé. Mon apparition lui fait forte impression…

Ilias prie ses compagnons de s’asseoir dans de luxueux fauteuils brun-orangé. Avec une grimace de doute, Ilias me propose un emplacement… Il n’insiste pas lorsque je décline son invitation.

Un hologramme apparaît, Kriemn escorté par un satellite naturel.



« Voici Kriemn ! lance Ilias. Et sa lune, Aguéranh. Kriemn est la troisième planète du système d’Affath, une étoile binaire. Vingt étadexis à l’équateur, la zone rouge dans les océans.

C’est la présence de microorganismes qui donne cette teinte rouge, précise Origni. Des organismes bioluminescents.

Cette grande île de l’hémisphère nord, indique Galam, c’est Iscari. Atari, notre ancienne capitale, se niche ici. Entre cette chaîne de montagnes et ces collines boisées. C’était dans cette ville que siégeait l’Iscatari. Et c’est dans cette ville que siégera notre gouvernement lorsque Cherfa aura été… destitué, ajoute-t-il, l’air pensif.

Au sud d’Iscari… voici Aboria, annonce Ragnar qui désigne une terre découpée de l’hémisphère austral.

Le continent le plus peuplé et le plus dynamique, précise Origni, tant sur les plans industriels, économiques, technologiques, que sur le plan sociétal et culturel. Notre commandant Adar en est originaire.

Et cette grande île, présente Adria, à l’est d’Aboria, c’est Kaeres. Je suis originaire de Trier. Une ville qui s’étend sur les rives de ce lac, l’Hobrogan.

Encore plus à l’est, complète Ilias, voici Gan Axos ! Notre patrie, à Ragnar et moi. Gan Axos, Kaeres, et cette île en croix, là, forment un continent, Erexia.

L’île en croix, précise Galam, c’est Cherfax ! C’est de cette île que gouverne, ou aimerais-je penser… gouvernait Cherfa. Cherfax c’est le quartier général du dictateur depuis son accession au pouvoir. Cherfax a été profondément modifiée au cours des siècles. Cherfa, paranoïaque et délirant, s’est même fait bâtir, il y a peu, une forteresse imprenable. Inaccessible pour le commun des mortels. Les sièges du Haut Commandement Suprême et de l’ordre des Éminences Noires… Azhyilis et ses comparses, se trouvent dans cette citadelle. Cherfa vit à demeure au cœur d’un palais fantasmagorique. Seuls ses adeptes… ceux nés sur Cherfax, comme moi, et les serviteurs du Grand Maître, les Cherfaris, y sont admis. L’ouvrage, qu’il a baptisé “L’Éden”, se compose d’une structure sphérique gigantesque maintenue en apesanteur par quatre natatoris. Des dispositifs antigravitationnels situés aux extrémités de l’île. Ces dispositifs sont d’ailleurs les points faibles de la citadelle… Mais nous n’avons jamais envisagé de les attaquer. La structure s’écraserait sur Cherfax et anéantirait la population ! Le nombre de victimes serait colossal…

Je dois préciser, ajoute Origni, que la structure est invisible de la surface, comme de l’espace. Et ce n’est pas d’un simple camouflage optique ou optoélectronique qu’elle bénéficie. Elle évolue… Origni hésite, dans un espace-temps différent. Une autre application de la technologie des séquenceurs harmoniques… Elle est là… sans être là.

Ce qui la protège contre tout assaut extérieur, insiste Galam.

Intéressant. Alors, comment savoir si Cherfa est toujours influent ?

Vous devez vous rendre à l’intérieur de la forteresse, réplique Galam.

Et comment ?

Par l’entrée ! réplique Galam. Vous découvrirez une vaste arène circulaire au cœur de Cherfax. Elle forme le lien entre notre espace-temps et celui de la forteresse.

Les quatre natatoris… les dispositifs antigravitationnels, sont couplés à des séquenceurs harmoniques. L’arène est le cinquième maillon du système, précise Origni. Tout ce qui transite vers la forteresse passe par l’arène. »

Ces explications me laissent dubitative. En nous déplaçant à la Sipséis, arriverons-nous à pénétrer l’Éden ? Ne souhaitant pas exposer mon doute, je poursuis la reconnaissance de Kriemn :

« Et cet archipel ? Au nord de Cherfax ?

Les Éberh Donn, répond Ragnar. Des îles volcaniques. Elles sont le prolongement d’An Ornia, cette péninsule qui s’étend du pôle à l’équateur.

An Ornia fait partie de Bakorost, complète Ilias, le continent qui occupe le pôle Nord de Kriemn. Et cette deuxième péninsule, c’est Gor Aepex.

Le dernier continent, annonce Origni, Doriev, est constitué de cette grande île, Alaktor, de Palaï et d’Olev… Olev qui se trouve à l’ouest…

D’Iscari.

Voilà ! Je suis originaire d’Olev, ajoute Origni.

Le cœur d’Alaktor, cette région située au niveau de l’équateur, précise Galam, est la zone la plus chaude et la plus aride de Kriemn. Les chaînes de montagnes du nord et du sud de l’île captent les précipitations.

Ainsi, il ne pleut jamais au centre de cette contrée, poursuit Ragnar.

Pensez-vous… être rentrée avant le rétablissement d’Ionos ? » demande Galam. Je sens son malaise, son inquiétude.

« Avant d’envisager le retour, je dois penser au départ. En tout cas, merci pour vos éclaircissements… et à bientôt ! » Je les quitte sans attendre.

« Alors ? » Thomas m’agresse, mes paupières à peine ouvertes. Mes cinq compagnons, les regards rivés sur moi, attendent une réponse. J’inspire profondément avant de prendre la parole.

« Ça n’va pas être aussi simple. Quelque chose me turlupine.

— Ah ? réagit Jade, les yeux arrondis par l’étonnement. Quoi ?

— Si j’ai bien compris… Cherfa ne vivrait pas dans notre espace-temps.

— Hein ? » Mel prend le petit air comique, ahuri et hébété, que j’affectionne. Cet air lui donne un côté naïf absolument attendrissant.

« Il se réfugie derrière une déchirure de l’espace-temps. »

Mes compagnons semblent de plus en plus perplexes.

« De l’autre côté d’un passage vibratoire… C’qu’on a vécu dans le yötrök.

— Et ? réplique Thomas.

— Et je crains qu’on ne puisse pas franchir le passage à la Sipséis.

— Faut tenter, répond Jade.

— Tenter ? Ça n’me dit rien qui vaille. Et si on s’retrouve coincés ? Dans un autre espace ? Dans un autre temps ? »