Néolithique. Proche-Orient.
Personnages : Enki, Enlil, Abgal. Hommes de la trentaine, d’un mètre soixante environ, bruns, barbus, aux cheveux crépus, à la peau mate jaune brun clair, aux yeux noirs, au nez aquilin, au menton fuyant. Ils sont vêtus d’un carré de laine aux épaules ; un carré orné d’un collier à plusieurs rangs composé d’amulettes. Ils portent un pagne court, en peau retournée, enroulé autour de la taille. Et ils sont chaussés de sandales lacées à la cheville, le gros orteil dans un anneau.
An et Eâ : chiens primitifs de taille moyenne. De type spitz au poil serré, dur et droit. À la robe rouge-brun à blanc. Aux oreilles dressées, triangulaires, courtes et larges. Et à la queue attachée haut, enroulée sur le dos.
Plaine alluviale marécageuse. Abords d’une vaste roselière.
Le voile de brume matinale s’évapore lentement. Un nouveau jour se lève sur cet étrange “Sug-ki”, monde d’eau et de roseaux.
En compagnie d’An et d’Eâ, Enlil, Abgal et moi avons quitté le campement aux toutes premières lueurs de l’aube. Attirés par l’inconnu, nous souhaitons poursuivre l’exploration de cette mystérieuse contrée de lacs, d’étangs et de roselières. Une région difficile d’accès, découverte au hasard de notre errance il y a maintenant deux lunes.
Nous portons chacun une hampe, pour nous aider à sonder le terrain, un arc et des flèches. Des pointes de silex à pédoncule et ailerons pour nous défendre au besoin. Des pointes à l’extrémité arrondie pour assommer le gibier… si l’occasion se présente. Et une pointe barbelée à fixer au bout de la hampe pour pêcher.
Une question nous taraude : qu’y a-t-il de l’autre côté de ce monde, où la moindre brise agite les roseaux pour les faire bruisser comme s’ils étaient habités de redoutables esprits ?… Est-ce le royaume des morts ?… Un nouveau monde de vivants ?… Notre insatiable curiosité nous pousse à dépasser nos peurs, nos craintes, nos limites…
An et Eâ courent au-devant ; ils jouent, sautent, pataugent, flairent, jappent, aboient, faisant fuir les sangliers, les oiseaux et les serpents. Une faune qui abonde sur ces rivages quasi impénétrables.
Nous atteignons la roselière, un haut mur bruissant hostile que nous allons contourner face au vent. Un sifflement sur deux tons, long, court. Enlil rappelle An et Eâ qui répondent aussitôt de leurs aboiements rauques. Un clapotement furieux se déchaîne sous leur course précipitée. An s’approche d’Enlil, Eâ vient à moi. Le poil court ruisselant, elle m’observe de ses petits yeux en amande, attentive, la tête penchée sur le côté… Haletante, elle attend mes recommandations. Elle lâche un “wouf” interrogateur, je lui réponds par un “chuutt” discret.
*
De l’eau jusqu’à mi-cuisse, nous progressons péniblement, harassés et éblouis par un astre brûlant aux rayons qui se reflètent sur la surface miroitante des eaux… Le soleil est au zénith, lorsque les chiens se mettent à l’arrêt face aux roseaux, oreilles et queue dressées. Ils ont flairé quelque chose… Nous nous baissons instinctivement, à l’écoute du moindre bruit suspect… Je plante la hampe dans le sol spongieux, empoigne discrètement mon arc et deux flèches à pédoncule… Eâ gémit, An montre les crocs, grogne et pleure en même temps, et tous deux commencent à japper ! Surpris par leurs aboiements inhabituels, je prends soudain conscience de notre solitude et de notre isolement… Malgré la chaleur, la chair de poule me gagne, un frisson me parcourt l’échine… Nous sommes perdus au cœur de ce monde étrange… Eâ, suivie par An, file et disparaît derrière l’écran de roseaux… Je crie pour les retenir… en vain ! Nous les appelons… sifflons… ils ne répondent pas.
Une longue attente, des appels répétés sans réponse…
Enlil et moi convenons, après hésitations, tergiversations, de partir à leur recherche, mais, Abgal, la voix de la raison, finit par nous en dissuader. Nous rebroussons chemin pour regagner le campement… Le royaume des morts a gagné la bataille… L’inextricable roselière a fait disparaître nos compagnons de chasse… Elle les a éteints, étouffés, noyés…
La nuit tombe sur un village de huttes rectangulaires en roseaux tressés. Les villageois, la plupart assis en tailleur, sont rassemblés autour de trois foyers. Des enfants, accroupis, tracent des lignes courbes au sol. Les femmes, les cheveux détachés ou coiffés en chignon, portent un châle drapé, en forme de robe, sur une tunique à manches courtes. Les hommes portent un grand châle, un pan rejeté derrière l’épaule. Des viandes cuisent sur des braises, des galettes sur des pierres. Des chèvres broutent non loin.
Assis devant le feu, nous palabrons à voix basse dans la bienfaisante fraîcheur du soir… Marduk, l’un de mes fils, fait ses premiers pas près de ses aînés… Des jappements me tirent de ma rêverie. Je croise les regards surpris et interrogateurs d’Abgal et d’Enki, quand un coup à l’épaule gauche me bouscule ! Une langue râpeuse vient me lécher le visage ! Eâ !
An et Eâ viennent de rentrer au campement ! Surpris, ravi, je caresse sa tête à deux mains… pour me figer au contact de quelque chose de froid… de dur ! Je me lève d’un bond et recule ! terrorisé par l’objet qu’Eâ porte autour du cou !
Un collier ! Parfaitement régulier ! Extraordinairement poli ! Un collier dur comme la pierre, froid comme la mort, lisse et miroitant comme l’eau ! Je vois les flammes danser sur cette surface scintillante ! Quelque chose de surnaturel, merveilleux, magique, impossible !
Est-ce une malédiction ? ou une bénédiction des dieux ?
