C’est la cinquième fois que nous débarquons sur Hell Ap Nudd. Et les trois dernières fois à bord d’un luxueux Abat Garanta.
Notre vie s’est retrouvée profondément bouleversée depuis notre découverte. Que d’honneurs proposés par notre commandant suprême, Treïn Nor Tanatis, et alloués par notre guide bien-aimé Cherfa… Notre ancien guide bien-aimé… Qu’il repose en paix… Seul Djaïlinh est au courant de la terrible prédiction. Il nous a fait promettre de n’en parler à personne !
Et nous avons tenu notre promesse… En lui occultant la dernière prédiction, j’ai le sentiment profond d’avoir trahi notre bienfaiteur. Ligna, Arkorom, Sapatanh et Kajarh minimisent notre forfait. Ils estiment que nous n’avons péché… que par omission.
Pour avoir la primeur de ce que nous réserve l’avenir, nous devons ramener le précieux liquide et un nouveau groupe de mondanhgârs. Ce liquide leur ouvre les portes du futur, et il nous offre, à nous, la possibilité de communiquer avec eux par télépathie ! Mais ce liquide qui n’a, apparemment, aucun effet secondaire sur les mondanhgârs… en a sur nous ! Et ça aussi, nous l’avons caché à tous… Y compris Treïn…
Cette bénédiction n’est peut-être qu’une malédiction, le prix à payer pour les honneurs… Les premiers mois, l’absorption du liquide ne provoquait qu’une euphorie fébrile. Un sentiment de puissance physique, l’évanouissement de la fatigue, de la douleur, de l’appétit. Une ouverture d’esprit extraordinaire sur une nouvelle dimension ! Tout devenait clair, lumineux, ordonné !
Mais ces sensations, ces perceptions, s’émoussent avec le temps. Et pire… Lorsque les propriétés du liquide s’estompent, nous ressentons un état de manque, une irritabilité, des sueurs froides et maintenant des tremblements… Et tout cela ne fait qu’empirer ! Ce liquide est une drogue dure… et nous sommes devenus terriblement accros !
Chez nous, revenir sur Hell Ap Nudd tourne désormais à l’obsession… J’ai même envisagé de déserter pour rester définitivement sur la planète forestière…
Nous pourrions pomper le précieux liquide à distance… Sans atterrir au milieu de “La Clairière”, seule zone d’atterrissage possible de la région des monts Anshee. Mais nous nous priverions ainsi des délices que représentent les plongeons et baignades régénératrices au cœur de la profonde résurgence…
Nous souhaitons profiter au maximum de l’enchantement ! Plonger et replonger ! Toujours plus profondément, jusqu’à la déraison… Et tant pis pour les huit grefs de marche. Pratiquement cinq à l’aller, en montée, mais seulement trois au retour, en descente, avec notre précieux chargement liquide.
L’Abat Garanta ralentit ! Nous arrivons enfin ! Nous ne portons qu’une combinaison d’exploration, une paire de bottes, et un simple récipient dorsal que nous remplirons. Autrefois nous ramenions bien plus de liquide, mais nous nous sommes rapidement aperçus que cela ne servait à rien.
L’appareil se pose ! Je me lève, j’empoigne mon récipient dorsal, et l’ajuste, aidée par Arkorom. Les portes s’ouvrent… L’air humide et fortement boisé d’Hell Ap Nudd s’engouffre dans l’habitacle ! Un air exceptionnellement frais ce matin !
Kajarh s’avance, à l’écoute… Il nous fait signe, de la main, de nous taire. Il semble intrigué.
« Kajarh ? Qu’est-ce qu’y a ? demande à voix basse Ligna.
— Le bruissement des feuilles… murmure Kajarh.
— Oui ?
— Il est étrangement… normal », précise Kajarh avec une grimace d’inquiétude.
Je m’approche pour observer le site… La brume aux tons pastel a perdu ses couleurs. Légère, évanescente, elle estompe les contours des végétaux qui, eux, semblent en avoir absorbé les teintes. Leurs frondaisons aux coloris violacés, rouges, pourpres, orangés, ambrés, verts, ressortent étrangement d’un ciel blanchâtre. Au sol, l’épaisse mousse étoilée jaune-vert est lumineuse, phosphorescente.
« Attends… » lui dit Ligna. Elle descend les marches et saute à pieds joints sur le sol humide : un splosh ! Un simple splosh ! Elle se fige à l’écoute des bruits… saute à nouveau… tape du pied… Mais les arbres n’ont aucune réaction ! Eux qui réagissent habituellement en grinçant, en gémissant, en murmurant… Aujourd’hui ils ne bronchent pas ! L’air perplexe, Ligna nous observe tous les quatre, avant d’aller tapoter sur le tronc à écorce multicolore le plus proche…
Toujours aucune réaction ! Elle pose une main gantée sur une branche… le feuillage se rétracte aussitôt !
« Ah ! Quand même ! Mais qu’est-ce qui vous arrive, mes chéris ?
— On dirait… des arbres de Kriemn ! » s’étonne Sapatanh. Nous descendons de l’Abat Garanta. Arkorom enclenche son boîtier de guidage… Il nous indique une direction d’un geste du bras… et nous nous lançons en avant ! J’entends les portes de l’appareil se refermer…
Extrêmement sensitifs, les végétaux se sont toujours écartés sur notre passage. Aujourd’hui… ils ne bougent pas !
Quelque chose a changé sur Hell Ap Nudd ! Il va nous falloir plus de temps !…
*
La brume s’est levée. Le ciel pâle rosit déjà, alors que nous ne sommes pas encore arrivés !
« Deux cents exis ! annonce Arkorom. On arrive ! »
Il est grand temps ! Je n’en peux plus ! Je n’ai qu’une hâte, me débarrasser de ce maudit récipient dorsal, retirer les bottes, m’extirper de la combinaison… pour plonger dans le liquide !
Je suis épuisée et je frissonne, autant par le froid ambiant que par le manque… Et je m’inquiète !… La brume colorée, spécificité du site, qui s’évanouit, les arbres animés qui se taisent, et si… et si ?…
« Cent exis ! »
La muraille rocheuse se devine au travers des branchages. Exposées ouest, les roches rouges de la falaise s’illuminent d’or sous les rayons d’Ibniyu. Le glouglou rassurant trahit la présence de la résurgence !
Derniers exis, et nous arrivons devant la grotte ! L’eau, d’habitude laiteuse, opalescente, est cristalline !
Les vapeurs éthérées qui dansaient au-dessus des eaux, volutes roses, bleues, ont disparu !
Nous nous dévêtons à la hâte pour plonger… L’eau ! Elle est glacée ! Et non plus tiède ! Et je ne sens… aucun apaisement ! Je ne ressens qu’un engourdissement, la fatigue, la basse température. Pas la moindre illumination, pas le moindre appel de mondanhgâr !
La panique s’empare de moi ! De nous ! Comment allons-nous faire ? Où allons-nous trouver un palliatif ?…
*
La nuit est tombée… Nous nous sommes rhabillés et nous avons pris le chemin du retour… Seuls dans cette jungle hostile, glaciale, effrayante ! Arkorom est en tête, aidé par son boîtier de guidage éclairant… Nous avançons dans les ténèbres, sous les craquements sinistres des branchages, les cris et hurlements d’animaux sauvages… J’ai des spasmes dans le bas ventre, mes jambes me font horriblement souffrir, et j’ai l’impression d’étouffer…
« Arkorom ! Attends !… Attendez-moi… »
Je pars m’isoler un instant, pose une main sur un tronc noueux, le sens aussitôt réagir ! Il bouge ! Je pousse un cri ! Dans la lueur du boîtier d’Arkorom, je vois le tronc s’animer ! Prendre une forme animale ! Il m’observe d’une tête monstrueuse aux yeux rouges, déploie des ailes poilues aux reflets irisés, et s’envole… pour s’évanouir dans l’obscurité !
« Bon sang ! lâche Kajarh.
— Je ?…
— Qu’est-ce que c’était ?
— T’as vu ça ? » Il acquiesce, ce qui me rassure… un peu… À moins que nous soyons victimes d’une hallucination collective.
