Mon enveloppe corporelle réintégrée, j’ai repris, sans camouflage, le chemin qui mène à la résidence Margov…
Une belle pagaille règne dans les rangs emnos ! Ils s’enfuient par petits groupes de trois, quatre, cinq maximum, totalement désorganisés, ayant perdu leur leader qui, à tort, gouvernait sans partage. Ils tentent de sauver leur peau et courent… apparemment sans but précis, si ce n’est celui de se mettre à l’abri…
Un groupe d’humains est déjà sur place. Un Martien noir semble les diriger, une véritable armoire à glace chauve qui porte un fin collier de barbe. Têtes levées, ils suivent le travail d’un robot quadrupède agrippé à la façade. Relié à un tuyau qui sort de l’immeuble, le robot projette de la mousse sur les flammes qui couronnent l’édifice. Ils attendent les renforts. Je recule ma capuche pour que mon visage soit visible, m’avance et m’adresse au noir.
« Pardon !… Excusez-moi… » Je dois forcer la voix. « Vous dirigez… le groupe ?
— Vous voyez pas qu’on est occupés ? » Le ton est agressif. « Ne restez pas là, c’est dangereux ! Dégagez ! »
Voyant que je ne réagis pas, il joint le geste à la parole.
« Allez ! Dégage ! Dégage !
— Je dois parler à Carol Destees.
— Hein ?… Tu crois pas qu’il a aut’chose à foutre ? Nous aussi, on a aut’chose à foutre ! Allez, dégage, j’te dis !
— Je dois parler à Carol Destees ! C’est urgent ! »
Il porte aussitôt les mains sur son crâne glabre.
« Hein ?…
— Je suis l’esprit qui vient de vous libérer d’Élégi !
— Merde ! » Il recule d’un pas. « O.K., O.K., on s’calme… J’le préviens !… India Alpha…
— Tu n’as plus besoin d’ton nom de code.
— O.K., O.K. Ici… Iosni Abdarak… près de la résidence Margov. Euh… Une certaine…
— Ève.
— Ève, est à mes côtés… Elle demande à parler à… Charlie Delta.
— Ici Gregor Mac Callen ! Ève ?… Une jeune femme aux ch’veux roux ?
— Oui, répond Iosni, visiblement très surpris.
— Ici Alpha 1… Akid Farouk… Carol Destees est avec moi.
— Ici Carol Destees ! Passez-moi cette jeune femme tout d’suite ! » L’air gêné, Iosni me tend le bras sur lequel est fixé son commutateur.
« Ici, Ève… Monsieur Destees, je dois vous rencontrer d’urgence ! Nous devons organiser la suite des opérations.
— Ève… Je suis sincèrement honoré… Où souhaitez-vous que nous nous retrouvions ?
— Vous êtes en route pour la résidence Margov… Retrouvons-nous à mi-chemin, l’ouest de la place Kepler, l’accès au parc Sabae.
— J’y suis dans… quatre minutes.
— À tout de suite !
— Je vous accompagne ! » propose Iosni. Je hausse les épaules, acquiesce d’un bref hochement de tête, et c’est au pas de course que nous nous dirigeons vers la sortie du parc… Accourant du quartier de Meroe Patera, des humains arrivent sur la place Kepler, ils viennent à notre rencontre. À leur tête, un vieux sage martien barbu stoppe sa course et retire la capuche d’une pèlerine noire similaire à la mienne. Il s’adresse à moi, hors d’haleine, les mains sur les genoux : « Ève… Je me nomme Bortsch Ovlag… Je suis un administrateur de Mars… Je suis au courant de c’que vous avez fait pour nous tous… Nous ne pourrons jamais vous remercier pour tout c’que…
— L’heure n’est pas aux remerciements. Le conflit est loin d’être terminé ! Nous devons mettre en place la suite des opérations. » J’aperçois un nouveau groupe d’humains. Bortsch reprend : « Voici justement nos amis… »
Le Martien à leur tête est impressionnant. Très brun, l’air mystérieux, obscur, il m’évoque un combattant sorti tout droit des contes des mille et une nuits. « Ève… Je suis Akid Farouk, l’un des administrateurs de Mars… » Sa voix est puissante, grave, profonde. « Voici Carol Destees, notre Administrateur Général… et Lorenzo Esteban, notre Secrétaire Général.
— Ève, je suis honoré de faire votre connaissance… commence Carol Destees, la voix essoufflée, tremblante.
— Bon… » Je souris pour détendre l’atmosphère. « Maintenant, je crois que je connais tout le monde… L’endroit est peut-être mal choisi, mais le temps presse ! Nous devons profiter de la désorganisation des troupes d’Élégi pour marquer le point avant qu’Assibir ne réagisse.
— Que comptez-vous faire ? me demande Carol.
— Pour l’instant, c’est à vous d’agir… Vous devez réunir tous les Emnos présents à Syrtis Major ! J’ai un message à leur porter. Le stade, là-bas… » Je désigne l’enceinte ovale d’un bras tendu. « … me semble le lieu idéal pour les rassembler… Je vous donne jusqu’à demain après-midi.
— Bien… répond Carol, l’air soucieux.
— La chasse à l’Emnos reprend ! lance Akid.
— Je ne veux aucun blessé ! » Je pointe un index accusateur vers lui.
« Bien, mam’selle ! réplique Akid.
— D’ici là, j’aimerais retrouver l’équipage d’Alpha Cent.
— Nous allons vous conduire auprès d’eux, propose Carol.
— Merci, mais vous avez autre chose à faire. J’devrais pouvoir me débrouiller seule.
— J’peux vous accompagner, propose Iosni. Pardon pour tout à l’heure… J’pouvais pas d’viner.
— Eh bien pour ta peine… » Je souris. « … occupe-toi de réunir le plus d’Emnos possible ! »
*
Sur ma route, je croisai les deux jeunes terriens aperçus en première ligne, accompagnés de cinq robots insectoïdes et d’un formidable androïde garde du corps…
Je retrouvai les six membres de l’équipage d’Alpha Cent, ma famille, en compagnie de Gregor Mac Callen, au pied d’un bâtiment. Maman, aussitôt suivie par Papa, vint se jeter dans mes bras. Lewis, une moue de satisfaction au visage, me leva un pouce en signe de félicitations.
Gregor nous invita chez lui, une maison particulière du quartier, à trois cents mètres à peine. J’y restai jusqu’en début d’après-midi du lendemain… Au moment de me rendre au stade, tous souhaitèrent m’accompagner, mais je refusai, ne souhaitant pas les compromettre davantage… Je sortis donc seule de la résidence de Gregor… Bien mal m’en prit… Je fus bien vite submergée par un cortège de gamins. Ils voulaient me voir de près, me toucher, que je leur parle… J’étais leur héroïne !
Je n’aurais pas dû choisir de passer près du radôme du centre commercial ! Mon arrivée déclencha une véritable émeute ! “Ève ! Ève ! Ève !” Ils criaient de tous côtés. J’étais gênée par tant d’honneurs, émue presque jusqu’aux larmes… J’avais souhaité me débrouiller seule, je récoltais ce que j’avais semé… Attirés par le chahut, les vigiles du centre commercial vinrent m’aider à me frayer un passage dans cette foule d’admirateurs… Ils m’accompagnèrent jusqu’à l’entrée du stade où je retrouvai Iosni qui me conduisit à la tribune d’honneur…
*
Ils sont une petite trentaine, des femmes, des hommes, terriens, martiens, tous vêtus d’une même tenue rouille aux coutures grenat. Carol Destees, Lorenzo, et les cinq administrateurs, se lèvent lorsqu’ils m’aperçoivent. Les administrateurs portent un logo à la poitrine : un cercle blanc avec une inscription brune stylisée, “MARGOV”. Retrouver Élya, Zéa et Willim, donner l’accolade à tous, me fait vraiment chaud au cœur…
Au centre du stade, la pelouse synthétique, vert amande aux lignes et courbes ocre jaune, est occupée par une centaine d’Emnos silencieux. La plupart sont assis et attendent tranquillement. Voir qu’ils ont tous retiré leur casque me réjouit au plus haut point.
« Bien… Nous allons pouvoir commencer ! » Je me frotte les mains.
« Nous avons un traducteur, m’informe Lorenzo, debout près de Carol Destees.
— Merci, Lorenzo, mais je devrais pouvoir me débrouiller. »
Je m’éclaircis la voix, inspire à fond, et lance un “Emnos !” d’une voix puissante… Pour mon petit laïus, j’ai décidé de parler à voix haute, tout en transmettant mes paroles en vague télépathique.
« Je me prénomme… Ève !… Je suis l’un des anges de Zand !… L’esprit… qui régit l’univers… Je suis celle qui a terrassé Élégi Rès Alifax, votre leader… J’interviens pour vous mettre en garde… La politique hégémonique de votre dirigeant menace l’équilibre de cette région d’Amal Tyrh… Et même si cette galaxie n’est qu’un infime fragment de cet univers, sachez que des forces incommensurables vous surveillent de très près… Si votre espèce est déclarée nuisible, nous nous verrons contraints de vous anéantir… Et pourtant, mon message, pour tous ceux qui l’accueilleront avec bienveillance, est un message de paix… et de fraternité… Emnos… humains… c’est ensemble ! unis ! main dans la main ! que vous devez regarder vers l’avenir… Tous ceux qui refuseront d’entendre raison subiront le sort d’Élégi Rès Alifax… Je vous laisse réfléchir… Vous êtes libres de quitter cette enceinte… »
Mes paroles surprennent mes voisins.
« … mais si vous n’êtes pas opposés à une collaboration avec les humains… alors, restez… Un repas vous sera servi, et vous pourrez communiquer en toute liberté avec vos hôtes… Une occasion de vous rattraper de votre mauvais départ et l’occasion d’engager de bonnes relations… Je propose même que vous organisiez, ensemble, de grandes festivités pour ce soir… Je suis certaine que vous… Emnos, et vous… humains, partagez les mêmes valeurs de liberté, les mêmes joies, les mêmes peines, les mêmes envies, les mêmes plaisirs de la vie… Ne gâchez pas cette opportunité ! »
Les Emnos, surpris à l’extrême, hésitent et s’observent… Certains se lèvent et quittent le stade… mais la grande majorité reste sur place.
« Merci de m’avoir écoutée ! » Je me tourne vers Carol Destees. « J’ai encore deux choses à vous demander.
— Mais je vous en prie…
— Je dois, tout d’abord, transmettre un message à la Terre.
— Mais… nos communications sont coupées !
— Quand pourrez-vous les rétablir ? » Ils grimacent, hésitent à répondre.
« Sarah !… Tu rétablis les liaisons avec la Terre. » Mes voisins sont surpris… encore plus lorsqu’une voix me répond :
« Les liaisons seront rétablies d’ici une quinzaine d’heures.
— Bien… Merci, Sarah. Le système sera opérationnel demain matin.
— Demain matin ! s’exclame Carol. J’vous fais préparer un studio pour demain matin ! Le bâtiment des télécommunications ? Ça vous ira ?
— Ce sera parfait… La seconde chose que j’ai à vous demander, c’est votre concours pour que je puisse me rendre dès que possible sur Terre. » Un blanc accueille ma requête.
« Nous devons nous assurer d’avoir une navette opérationnelle, réfléchit Akid. Nous n’avons plus de liaison avec elles depuis l’arrivée des Emnos.
— Eh bien, assurez-vous-en. Nous en reparlerons demain. »
Akid opine du chef.
« Alors à demain. Je vous souhaite une bonne soirée.
— Vous ? s’étonne Carol. Vous n’restez pas avec nous ?
— Merci, mais je dois me reposer. Je dois reprendre des forces pour demain ! » J’ajoute un clin d’œil énigmatique.
