Chapitre 4-26

4.4.0

Ève

La nuit est tombée sur Okozbek. Une nuit sans lune ni étoiles. Le ciel plombé réverbère les lumières du village, et lui donne un charme étrange, surnaturel. L’atmosphère semble enchantée.

Okozbek va me manquer. Je me suis attachée à cette petite cité qui a retrouvé la sérénité. Cet endroit, en parfaite harmonie avec la nature, où il fait bon vivre, où nous avons partagé, Mel et moi, notre premier… “chez-nous”. Nous venons de quitter les biologistes éthaïres et les Opiriens. Le dîner, un repas d’adieu que nous souhaitions jovial, était plutôt émouvant, même un peu triste. En combinaison spatiale et avec nos bagages, nous remontons les ruelles en compagnie de trois chekoris, des animaux qui vont aussi me manquer. Je gravis les marches du grand escalier, et jette un regard nostalgique sur la cité…

Notre plate-forme nous attend, prête à nous emmener vers d’autres cieux… Lepte prend les commandes et nous nous élevons… Dans l’épais brouillard, l’air devient rapidement frais, même froid. L’engin ralentit. Lepte lâche le pupitre… mais la plate-forme poursuit l’ascension, prise en charge par le vaisseau spatial qui stationne quelque part au-dessus de nous… Je sens très nettement, comme Éoïah qui grimace, de puissants infrasons ! Des lueurs rougeâtres, clignotantes, irréelles, forment une figure abstraite au travers des nuages. Nous sommes happés par cette bouche démesurée… Je sens un courant d’air, et j’entends un sifflement de succion, nous sommes à l’intérieur du vaisseau… Un nouveau sifflement retentit sous nos pieds, mêlé à un crissement, suivi d’un claquement métallique : la trappe du vaisseau vient de se refermer. Nous remontons une cheminée carrée, aux parois de toises et d’entretoises croisées, à l’aspect granuleux, pourpre et ambre. Une deuxième trappe, puis une troisième, se referment sous la plate-forme. Et nous débouchons dans une salle éclairée de lueurs rouge-orangé diffusées par des espèces d’étrésillons qui garnissent le plafond. L’odeur est vraiment spéciale, presque piquante. Elle me rappelle celle des vieux cuirs. Quatre Solènes, en combinaisons miroirs, nous accueillent. L’un d’eux s’avance, Ètèkot.

« Bienvenue dans l’un de nos vaisseaux interunivers. Un Myth Okhzol, Adam. Suivez-moi, je vous guide vers vos quartiers. »

Il se dirige vers une porte, qui s’ouvre latéralement sur un long corridor équipé d’un tapis roulant. À la suite d’Ètèkot, nous nous engageons sur la bande de roulement… qui nous entraîne vers les profondeurs du vaisseau…

« Vous voyez l’éclairage ? demande le Solène qui désigne la bande centrale au plafond. Tant qu’il conserve cette couleur… rouge-orangé, vous pouvez vous déplacer dans le vaisseau. Lorsqu’il vire au jaune, vous devez regagner vos quartiers… et vous préparer à un changement de vitesse… Comment ? En positionnant correctement votre casque, en étanchéifiant votre combinaison, et en vous plaçant dans vos fauteuils respectifs. L’éclairage se mettra à clignoter, avant de devenir blanc. Et tant qu’il restera blanc, vous ne devrez bouger sous aucun prétexte, sous peine d’être écrasés par la pression. Du chaps ? En quelque sorte. Votre secteur est protégé par un fluide thixotropique équivalent. »

Après deux courbes… négociées dans une douceur étonnante pour un véhicule solène, le tapis roulant s’arrête devant une porte ovale… qui s’ouvre en s’enfonçant, avant de disparaître sur le côté.

« Vos quartiers, conçus et adaptés à votre morphologie. »

Le corridor que je découvre est très étroit. Le Solène doit se plier en deux pour y pénétrer. À la queue leu leu, nous lui emboîtons le pas… Les parois, gris terne, semblent vivantes. Leur revêtement m’évoque une vieille peau ridée, garnie d’une multitude de pores démesurés. Devant moi, Thomas ne résiste pas à l’envie de toucher. J’effleure la paroi : le matériau est tiède, souple et rugueux.

Nous débouchons dans une pièce minuscule, entre voitures-lits et corbillard, avec trois cylindres horizontaux superposés de chaque côté. Des sarcophages noirs et luisants !

« Oui… six tubes pour votre traitement anticontamination. Un pour chacun. Lepte a déjà été traitée, comme moi, et comme tous ceux qui débarquent dans Fèch. Votre traitement débutera après le passage du trou de ver, lorsque la vitesse du Myth Okhzol sera stabilisée près de la vitesse lumière. D’ici là, posez vos sacs à dos sur le porte-bagages… Voici votre cabine. »

Une nouvelle porte ovale se déplace… pour dégager l’accès à un petit espace faiblement éclairé. Ètèkot se positionne sur le côté pour nous laisser le passage. Cette pièce me rappelle l’intérieur du Moyo Ziène : un cocon sphérique occupé par sept fauteuils œuf disposés sur trois niveaux. Les trois qui nous font face sont placés en triangle, deux sont au-dessus, deux en dessous. Ils sont retenus par un faisceau de tresses élastiques qu’il nous faut enjamber pour avancer. À peine ai-je posé le pied dans cette cellule exiguë, que des vibrations montantes se font ressentir… Les moteurs des propulseurs viennent d’être enclenchés ! La lueur ambiante, qui émane des parois, l’étrange peau granuleuse et luisante, s’éclaircit et jaunit.

« Le départ est imminent. Je dois vous laisser. Installez-vous… et ne bougez plus. Je reviens vers vous lorsque nous aurons franchi la distorsion et que notre vitesse sera stabilisée. »

Ètèkot referme le sas et nous nous installons… Thomas et Jade choisissent les sièges du bas. Adam, Éoïah et Lepte, s’installent sur les trois fauteuils du milieu. En s’aidant des fauteuils de Lepte et d’Adam, Mel et moi, le casque à la main, nous escaladons l’espèce d’échelle de tresses pour parvenir au niveau de nos deux trônes. Les formes sont arrondies, sensuelles, presque organiques. La matière, molle, viscoélastique, est enveloppante et agréable. Du casque, posé sur les genoux, je sors les gants, que j’enfile, avant de positionner le casque. La lumière se met à clignoter. Je descends la visière, étanchéifie la combinaison, avant de m’adosser confortablement, et de reposer les avant-bras sur les accoudoirs. Me voilà prête pour le départ…

« Je vous rappelle, précise Lepte, que pendant toute l’opération de changement d’univers, que ce soit avant… pendant… ou après le franchissement du trou de ver… vous ne devez… en aucun cas ! tenter un déplacement extracorporel.

O.K., Lepte, réplique Thomas. On sait ! ajoute-t-il sur un ton excédé.

Un rappel ne fait jamais de mal, réplique Lepte. Vous êtes prêts ? Bien ! Kabal à tous !

Kabal ! »

Sous une lumière stroboscopique, un liquide gélatineux blanchâtre jaillit des innombrables pores qui nous entourent… Il vient nous emmailloter !

La lumière ne clignote plus… mais l’air s’épaissit ! Je dois inspirer à fond, avec la désagréable impression de ne pas arriver à respirer. L’air s’épaissit encore… toute inspiration devient pénible, laborieuse… je me sens gagnée par une sensation d’étouffement ! Tout à fait consciente, je ne m’explique pas cette réaction d’hyperventilation. Je ne pense quand même pas faire une crise de panique.

« Décontractez-vous, nous demande Lepte. Ce qui vous arrive est déroutant, mais normal. Vous, comme moi, respirez un liquide hyperoxygéné. Un liquide volatil qui s’évaporera de lui-même au moment opportun. Alors… calmez-vous…

Facile à dire ! » lâche Mel. Les minutes passent, et le corps s’adapte au nouveau mode respiratoire. La respiration se stabilise… le calvaire s’estompe… Je ferme les paupières et attends la fin de la procédure…

*

La gorge me pique, elle est sèche, irritée. L’odeur est âcre et porte de lourds relents chlorés agressifs. La bouche pâteuse, je comprends que je me suis endormie. Je rouvre les paupières et constate, sous une lumière redevenue rouge-orangé, que le fluide thixotropique a disparu. Nous sommes de l’autre côté ! Dans l’univers d’origine des humains ! Quelque part dans la Voie Lactée ! Un contact sur le bras gauche me fait presque sursauter, la main de Mel : « Ève ? Tu viens ? » me demande-t-il, la visière du casque relevée. Il s’apprête à se hisser hors du fauteuil. Je stoppe l’étanchéité de la combinaison, me redresse péniblement… retire le casque et arrange ma chevelure. Les trois fauteuils du niveau intermédiaire sont vides. Thomas et Jade m’observent, un sourire bienveillant au visage.

« Ça y est ! annonce Thomas, tout excité. On est chez Papa Maman !

— Chez Papa Maman ? Tu vas un peu vite, là.

— Bon ! Alors, presque… si tu préfères. En extra… on est tout près !

— C’est vrai.

Je vous attends, la pensée d’Ètèkot.

— Bon ! Quand faut y aller… » reprend Thomas qui se lève.

Je m’extirpe à mon tour en cherchant le contact des lanières élastiques. Le casque à la main, je prends appui, me retourne et descends prudemment l’échelle improvisée… Je rejoins les camarades, Lepte et Ètèkot, dans la pièce adjacente… entre les deux rangées de tubes noirs.

« Le moment est historique pour vous cinq, enfants Humains, déclare le Solène. Vous êtes issus de poussières d’étoiles de l’univers que nous venons d’atteindre. Vos racines ultimes se trouvent autour de nous.

Et là ? On est où ? demande Thomas.

Nous sommes à la périphérie du nuage d’Orlan, répond Ètèkot.

— Bien. O.K. ! Merci, réplique ironiquement Thomas.

Avec ça, on est sacrément avancés ! ajoute Mel qui hoche la tête, une moue sérieuse au visage.

Nous ne débarquons pas au hasard, répond Lepte. Le site du nuage d’Orlan a été choisi pour plusieurs raisons. Le nuage d’Orlan est un nuage moléculaire proche du système binaire Aporéa-Énoria, un système voisin de celui des Emnos. Kriemn, la planète mère des Emnos, tourne autour d’Affath, une étoile du système binaire Affath-Itarh. Le nuage d’Orlan se situe dans le prolongement direct des systèmes Aporéa-Énoria et Affath-Itarh. Le Myth Okhzol est un vaisseau furtif, mais le trou de ver généré, lui, est bien visible. Le nuage moléculaire tout proche est soumis à de fortes turbulences qui provoquent d’intenses perturbations. Dans tout ce bouillonnement, la distorsion passe inaperçue au vu de la technologie actuelle des civilisations du système d’Aporéa. Les moyens de détection de l’astronomie d’observation du système d’Affath sont bien plus avancés, mais un autre phénomène naturel entre en jeu. Dans la toute proche banlieue d’Itarh se trouve Koruhl, une planète géante. Son rayon équatorial est pratiquement dix-sept fois supérieur à celui de Soléna. Cet énorme objet céleste est si peu dense qu’il tourne autour de son étoile en seulement 330 U.T.C. ! Quatre jours et demi ! La somme de tous ces facteurs provoque un véritable cône d’ombre pour les Emnos. Un cône d’ombre ténu, mais réel. C’est donc dans ce secteur que nous débarquons.

D’autant plus, précise Ètèkot, que nos marqueurs temporels sont proches.

Marqueurs temporels ? s’étonne Mel, les sourcils froncés.

Les cristaux que vous connaissez, indique Lepte, les icosaèdres stabilisateurs temporels.

— O.K. ! répond Mel, la main droite levée, comme pour s’excuser.

Torakis est notre première étape, poursuit Lepte. Une planète du système d’Aporéa. Mais avant de débarquer… vous savez déjà que vous allez devoir… être traités…

— Hem… hésite Thomas, dans ces machins, noirs ? » ajoute-t-il avec une grimace de dégoût. Lepte se contente de hocher la tête en signe d’acquiescement. Ètèkot effleure sa patte antérieure gauche, une miniconsole holographique apparaît devant son prothorax. Deux cercles lumineux, jaunes, se forment au plancher. Des échelles émergent des disques lumineux. Elles s’élèvent, tandis que les moitiés supérieures des cylindres noirs s’escamotent sans bruit… Des lueurs rouge sombre émanent de chaque tube. Je m’avance pour jeter un regard sur le plus proche… Les flancs sont équipés de bandeaux lumineux rouges, et de grilles séparées par un piquetage de petits orifices en forme de losange. Le fond est matelassé.

« On dirait un cercueil », se hasarde Jade. L’inquiétude se lit sur son visage, livide, éclairé par les lueurs rougeâtres.

« Et ? Ça va s’refermer sur nous ? complète Thomas qui plisse le nez et cligne des paupières.

Retirez vos gants, vos bottes, vos combinaisons. Ensuite, prenez place », coupe Ètèkot. Nous nous exécutons…

« Les jeunes ! Vous montez ! décide Mel à l’attention de Jade et de Thomas. Thomas, j’m’installe en dessous. J’t’ai à l’œil ! » J’entrevois un nuage noir dans le regard de Thomas. Il fronce les sourcils, avant de comprendre que Mel plaisante. Il lui sourit et lui décoche un clin d’œil en empoignant l’échelle.

« Mmm, mmm ! On est serré là-dedans ! remarque Jade qui se tortille, gigote et s’assoit. Heureusement qu’c’est confortable ! »

Je me cale dans le tube du dessous, souris à Thomas, en haut, à Mel, en face, et à Éoïah, en bas… avant de pencher la tête pour croiser le regard d’Adam campé sous ma position.

« Allongez-vous, nous prie Lepte. Je vous retrouve avant que nous n’entamions notre décélération en approche de Torakis.

— À tout à l’heure ! » lance Thomas qui s’allonge. En appui sur les coudes, je m’allonge sur le dos, repose la tête, inspire profondément, puis allonge les jambes… Le couvercle se referme… J’ai tout juste le temps d’entrevoir le fin cordon scintillant rouge vif de son rebord. J’entends un bref cliquetis… suivi d’un léger sifflement : le verrouillage du tube ! Me voici enfermée dans cette espèce de sarcophage !

« Ça va ?

Ça fait bizarre, répond Thomas.

Vous sentez ? » demande Jade, alors qu’une drôle d’odeur me vient aux narines. Une odeur boisée, douceâtre, de résine, de sous-bois…

*

Les lumières se sont éteintes. Dans le noir total, j’ai l’impression de flotter en apesanteur… entre deux mondes… Je me sens bien… si bien ! Mes angoisses, mes craintes, se sont évaporées. Ma respiration… régulière comme le va-et-vient des vagues sur le rivage… répond aux battements ralentis de mon cœur.

J’entraperçois des lueurs fugaces, de brefs tortillons pastel… qui s’intensifient. Elles sont accompagnées de craquements, de grésillements… étrangement assourdis. Je me retrouve au cœur d’un véritable feu d’artifice aux crépitations étouffées ! Un feu d’artifice passager qui s’éloigne… remplacé par un soleil blanc qui se rapproche… Je vais entrer en contact. Confiante, sereine, je suis prête à me fondre en lui… À mon grand étonnement, mêlé de regrets déroutants, je le vois s’éloigner vivement… juste avant notre rencontre ! Comme par un phénomène de répulsion magnétique. Dépitée, je le suis du regard… et découvre, non pas un, mais deux, trois, quatre, cinq soleils, surgis de nulle part, tels des phares guidant les aventuriers perdus dans cette dimension surnaturelle… L’un d’eux s’amplifie… Outrageux, excessif, il enfle… à tel point qu’il absorbe son voisin ! À l’opposé, deux autres viennent, eux aussi, de fusionner. Les deux géants poursuivent leur expansion… ils se dilatent à qui mieux mieux. Le premier formé avale le petit dernier. Les deux rayonnements emplissent mon champ de vision, ils se rapprochent ! Dans un déchaînement presque violent, je suis emportée par un tourbillon merveilleux. Tout est blanc… Tout est lumière… Je frissonne de bonheur, de plénitude, tourne, virevolte, pirouette au gré des courants qui m’entraînent au milieu de cris de joie céleste, d’éclats de rire, d’explosions en paillettes d’émotions… Ivre, euphorique, exaltée, je tourne de plus en plus vite… un vertige croissant qui me fait perdre toute notion d’espace et de temps… L’incroyable maelström d’énergie se concentre… alors qu’un courant d’air brûlant me réchauffe jusqu’au tréfonds… J’aspire l’incroyable puissance des flots bouillonnants… Et d’un coup ! les lumières disparaissent ! Un silence assourdissant remplace la fureur. Essoufflée, je relève les paupières pour voir un bandeau lumineux rouge glisser au-dessus de moi. Le tube s’ouvre ! Quelqu’un se penche sur moi. Je reconnais Lepte, le temps que mes yeux s’accommodent à ce brusque changement.

« C’est terminé. Tu peux te relever. »

Groggy, à bout de souffle, je me redresse avec précaution. Un mal sourd me vrille les tempes, la sueur perle sur mon front. Assise à reprendre des forces, qui reviennent d’ailleurs très rapidement, j’assiste au pénible réveil des camarades, qui se redressent un à un, hagards et ruisselants… La vitesse de récupération me surprend, mais il me reste une désagréable sensation de bouche sèche, un goût épouvantable ! Je me sens ballonnée… et mon estomac grogne. J’ai soif, terriblement soif, et faim, une faim de loup ! Nous avons tous les mêmes symptômes, mais Lepte, notre bourreau du moment, refuse de nous donner à boire ou manger. Nous nous levons, nous nous rhabillons… et nous attendons l’arrivée d’Ètèkot.

Il nous rejoint et donne à chacun un sachet aluminisé gonflé, garni d’une paille. Je découpe vivement la partie supérieure de la paille, la porte aux lèvres, et aspire fortement. C’est une pâte molle, sucrée, acidulée, fraîche et désaltérante, à l’arrière-goût mentholé, qui me rappelle les premières plantes que nous avions mâchouillées sur Kylèn.

Dans la lumière jaunissante, Ètèkot récupère les emballages desséchés de notre potion magique, et nous ordonne de regagner nos fauteuils de la pièce voisine… Nous reprenons les mêmes places, et nous assistons au retour du fluide thixotropique…

Pour échapper à la sensation d’étouffement, d’écrasement, provoquée par l’épaississement des gaz respirés, je me concentre et m’éclipse pour un petit extracorporel… Le blindage du vaisseau est considérable ! Il est constitué de couches superposées de fibres métalliques et d’assemblages de composés organométalliques.

Je sors et découvre l’orientation inversée du propulseur principal. Lancé à plein régime, il freine le Myth Okhzol, un vaisseau compact, à la poupe effilée, aux ailes pointues et à la proue arrondie. Le vaisseau possède trois ailerons, en forme de sabre, sous sa partie ventrale. Nous sommes entrés dans le vaisseau par l’un d’eux. Sa coque, au camaïeu d’ambre veiné de marbrures vert impérial, vibre sous la formidable décélération. Nous avons dépassé une géante gazeuse, aux bandes concentriques beiges et bleues, dont l’apparence, et la perspective, sont déformées par la vitesse. Nous fonçons vers les lumières de la portion de la Voie Lactée qui se déploie doucement. La Terre doit se situer quelque part dans cet amas lumineux, mais c’est encore trop tôt pour distinguer les environs. Je réintègre mon corps…

Je me remémore les années écoulées : Ir’ Dan, Éthaï, Ligurande, Zadari ! Le système d’Abdès, avec Kylèn, Éssip Ésséis, Irod… Le Conseil sur la planète artificielle de l’univers cul-de-sac, Soléna, l’évolution inéluctable du rapport entre Mel et moi… Que de chemin parcouru ! Quelle métamorphose avec l’âge !

*

Le fluide respiratoire perd de sa consistance. Il se vaporise et la respiration redevient naturelle. À son tour, le fluide thixotropique se rétracte. À travers la visière libérée, j’assiste au jaunissement de l’éclairage. Le Myth Okhzol doit s’être considérablement rapproché de Torakis. Je m’apprête pour un deuxième extra, mais Lepte m’interrompt : « Nous arrivons ! Préparez-vous à me suivre.

Mmm… bougonne Thomas. On va où comme ça ?

Au poste d’observation du vaisseau.

Aaahh ! lâchent les camarades.

— Super ! » ajoute Jade qui a dû relever sa visière.

Avec une petite acrobatie devenue familière, je retrouve le plancher, et sors du compartiment derrière Mel. En passant près des tubes noirs, il les jauge, l’air méfiant, et trouve bon de dire : « Plus de ça, Lepte ! » Lepte ne répond pas à la plaisanterie. Elle nous mène jusqu’au tapis roulant… Nous avançons de quelques pas, et la machinerie se met en branle… Le sas, devant lequel nous stoppons, a le même aspect que les précédents, mais il est plus large. La porte s’ouvre sur une cage d’ascenseur. Nous entrons sans poser de question. La porte se referme, la cage monte, et la porte se rouvre sur une salle obscure… Les seuls éclairages proviennent de témoins lumineux rouges de consoles basses. Cette pièce ronde a un plafond bombé qui ne dépasse pas les trois mètres cinquante. Ce que je prends pour trois piliers, disposés en triangle, sont en fait de hauts fauteuils occupés par trois Solènes. L’un d’eux se détache de son siège pour venir vers nous : Ètèkot.

« Voici le moment de vous présenter Aporéa et son système proche. Venez », ajoute-t-il en hochant la tête. Il s’approche d’une console, et un laser vertical blanc s’en échappe ! Il s’ouvre en éventail et forme un hologramme… Son cœur est occupé par une énorme sphère jaune pâle rayonnante. Autour de l’étoile, je compte, une, deux, trois planètes proches, une quatrième, légèrement décalée, et une cinquième, plus imposante, aux cercles concentriques beiges et bleutés. Je devine qu’il s’agit de la géante gazeuse aperçue tout à l’heure.

« Voici Aporéa, une étoile dans la splendeur de sa séquence principale. Karia, son premier satellite, cette sphère dont la couleur varie, selon sa position orbitale, du rouge au brun. Une planète bien trop proche pour abriter une quelconque forme de vie. Édora, la deuxième planète, cette bille jaune à l’aspect laiteux. Orka, la troisième, la sphère brun et blanc, avec son unique satellite naturel. Nous les approcherons plus tard. Vous aurez ainsi deux exemples de ce que les Emnos peuvent faire subir aux mondes réticents à leur obédience… Mais observez de plus près la quatrième… »

Alors que nous nous rapprochons de la petite sphère aux teintes orangées, vertes et bleues, l’hologramme s’éteint… nous laissant dans la plus grande perplexité. La salle entière est plongée dans le noir. Je ne ressens ni surprise ni le moindre embarras chez nos hôtes. Ils patientent simplement. Et cela ne dure que quelques secondes. Des lueurs apparaissent autour de nous, les parois et le plafond changent d’aspect… La structure des matériaux qui composent le blindage se modifie… Les parois deviennent translucides, puis transparentes ! Ce qui nous amène, tous les six, à pousser, malgré nous, des “Wouah” enthousiastes et admiratifs ! Ce n’est pas la première fois, loin de là, que nous assistons à un tel spectacle, mais comment être blasé devant la majesté d’une telle apparition ? Impossible… de rester impassible !

« Torakis ! Notre première étape. Une planète plus petite que Soléna, avec une superficie inférieure de vingt-huit pour cent. Mais une planète, du fait de sa forte densité, à la gravité bien supérieure. La pesanteur à la surface est plus du double de la pesanteur de Soléna.

Supérieure à celle d’Ir’ Dan, précise Lepte.

L’inclinaison naturelle de l’écliptique de Torakis est faible, les saisons sont peu marquées. Les journées sont courtes, vingt-quatre pour cent plus courtes que celles de Soléna, et l’air est parfaitement respirable. L’effet de serre est tel, que l’atmosphère de Torakis est plus chaude que celle de Soléna.

— Hou ! lâche Thomas.

Torakis est tellurique, et sa croûte possède une incomparable richesse minérale. Ce qui, vous l’avez deviné, a attiré la convoitise des Emnos. L’espèce dominante de Torakis, les Oraks, a la maîtrise du génie des matériaux et de la métallurgie. Les Oraks sont très intéressants… pour diverses raisons. Vous vous en rendrez compte par vous-même. »

Je sens qu’il rit sous cape, il nous cache quelque chose.

« Extraordinaire abondance et diversité minérale, poursuit Ètèkot, exploitations minières avancées, traitement des minerais, métallurgie extractive évoluée, compétences en science des matériaux… voilà ce qui caractérise Torakis et les Oraks. Autant vous annoncer que les Emnos surveillent… de très très près ! cette planète ! Mais aucun vaisseau n’est signalé… pour l’instant… Vous avez le champ libre…

Je vous rappelle, reprend Lepte, que votre mission n’est qu’une simple mission d’observation ! Je compte sur vous pour étudier les Oraks… et tout intervenant extérieur. Et je vous précise… que Torakis n’est qu’à quatorze arséïdes du système d’Affath ! Un seul saut pour les Emnos ! qui peuvent intervenir… à tout moment ! Je compte sur vous… pour mener votre mission… en toute discrétion.

— Tu n’as pas l’air convaincue ? coupe Mel.

C’est juste. En aucun cas, vous ne devez intervenir ! Voilà… Ce qui doit être dit… est dit. Après… Je vous connais assez pour ne pas me faire d’illusion. Mais faites pour le mieux… Votre impératif : nous ne devons, en aucun cas, je le répète, en aucun cas, être découverts ! Notre seule défense… c’est notre camouflage… Compris ? Eh bien, suivez-moi ! Nous allons chercher vos affaires pour embarquer dans une navette qui va vous rapprocher du sol. »

Nous reprenons l’ascenseur, avant d’effectuer un nouveau trajet en tapis roulant. Avec notre sac à dos, nous suivons Lepte vers un nouveau corridor… Un sas s’ouvre sur un hangar exigu aux contours circulaires. La navette est un sphéroïde miroir, aplati, au plus grand diamètre horizontal étiré sur l’intégralité de son pourtour. Une espèce… de soucoupe miroir.

À l’approche de Lepte, dont le reflet est fortement déformé par les courbures de la coque, un rectangle apparaît et glisse sans bruit vers le bas pour former un petit escalier… Nous montons à la suite de Lepte. Le plancher et le plafond sont opaques, mais le reste est vitré, et partagé par un bandeau horizontal central. Il n’y a aucun siège. Seul un pupitre circulaire trône au cœur de la navette.

« C’est pour quoi, le pupitre ? demande Thomas.

Vous le verrez tout à l’heure. » Lepte se positionne près du bandeau et active un mécanisme en approchant une paume tendue : un rectangle blanc s’illumine près de sa main… et la navette se referme… Un léger sifflement, à peine perceptible, accompagne la fermeture. Et le rectangle se met à clignoter… en rythme avec une alarme !

« C’est quoi ? s’inquiète Jade.

Le compte à rebours. »

Le rectangle vire au rouge et le bruit cesse. Le hangar disparaît de notre vue ! remplacé par le blindage de l’une des cheminées ventrales qui défile sous nos yeux ! Nous descendons à vive allure vers Torakis…