1.1.5
Lewis
Nous avons quitté le poste d’observation pour rejoindre la salle de l’holographe, où les vidéos des sondes vont être diffusées. Les premières images proviennent du pôle Nord. Nous découvrons une banquise déserte, figée dans une nuit polaire totale. Le souffle du vent glacé emplit l’espace sonore, un murmure continu et monotone qui semble émaner des ténèbres infinies.
Une sonde s’approche de l’impressionnante chaîne de montagnes qui sépare Taranis de Nilfheim, mais les images qui nous intéressent éclipsent rapidement toutes les autres. Ce sont celles de la sonde qui s’approche de la trace énigmatique.
D’après le chiffre indiqué, elle ne se trouve plus qu’à sept kilomètres. Pourtant, l’écran reste plongé dans une obscurité absolue. Pas un relief, pas une ombre, rien d’autre qu’un noir total, oppressant. Six kilomètres… toujours ce vide obscur. Cinq… quatre… l’absence de détail devient presque angoissante, comme si la trace elle-même avalait la lumière. L’atmosphère dans la salle se fige, chaque seconde étirant le silence jusqu’à le rendre palpable.
« On devrait voir quelque chose ! » s’étonne Éria, les sourcils froncés, son regard rivé à l’écran. Soudain, l’image vacille, puis un message s’affiche en lettres blanches : “Perte de signal”, suivi de “Déconnexion”.
« Aah ! s’écrie Éria en frappant le pupitre de ses mains. Sarah ! Qu’est-ce qui s’passe ?
— Je n’ai plus de liaison vidéo.
— Merde ! peste Éria en se penchant vers la console.
— Les autres sondes ?
— Aucune liaison vidéo.
— La sonde qui doit survoler le village ? insiste Éria, la nervosité transparaissant dans son ton.
— Aucune liaison vidéo. »
Un silence lourd s’abat sur la salle, avant qu’Éria ne rompe l’accalmie d’une salve de jurons : « Merde, merde, merde ! »
Perthie, adossée à une console voisine, grimace, les bras croisés.
« C’était trop beau, lâche-t-elle avec amertume.
— Bon ! Pour l’instant, mieux vaut ne pas s’approcher des traces. »
Mathias, resté silencieux jusque-là, relève lentement la tête : « Et si c’était autre chose qui avait provoqué la déconnexion ? » demande-t-il, la voix posée, presque prudente. Chacun échange un regard furtif, mais personne ne répond.
« Je n’ai plus de liaison vidéo avec les sondes, reprend Sarah, mais j’ai capté plusieurs émissions lors de l’entrée atmosphérique des catcheurs.
— Quels types d’émission ? demande Éria, l’attention soudainement aiguisée.
— Des ondes sonores.
— Tu peux nous les faire écouter ? » réplique Éria, les yeux pétillants de curiosité.
Une série d’extraits brefs de musique électroacoustique s’enchaîne dans la pièce. C’est étrange, presque déroutant.
« Ça vient d’où ? s’étonne Anna. De notre bibliothèque sonore ?
— Non, Anna. Ça vient d’Alpha 3. »
Un silence stupéfait s’installe. Nous en restons tous bouche bée.
« T’en est sûre ?
— Certaine.
— Eh ben dis donc ! s’exclame Éria, la surprise teintée d’émerveillement. Celui qui a dit que la musique était un langage universel… ne pensait certainement pas si bien dire…
— En tout cas, si on veut voir quelque chose, remarque Yves, il vaudrait peut-être mieux retourner au poste d’observation. »
*
Nous sommes remontés pour assister à l’alternance magique des couchers et levers de soleil, ponctués par des éclairs fulgurants, des aurores polaires chatoyantes, et les lumières scintillantes de la zone équatoriale. Mais ce n’est pas tout. Nous avons aussi repéré d’autres lueurs, plus discrètes, isolées, mais apparaissant ici et là, à la lisière des ombres. Alpha 3 n’est définitivement pas aussi déserte qu’elle le semblait au premier abord.
La planète tourne dans le même sens que la Terre, son soleil se levant à l’est pour se coucher à l’ouest. Un confort rassurant pour notre sens de l’orientation, un repère familier dans cet environnement si étrange.
L’après-midi a continué avec le lancement, à 750 km d’altitude, de notre satellite en orbite polaire. Un satellite conçu pour observer avec précision notre environnement futur, dévoilant ses moindres secrets.
