Chapitre 10

Perthie

Lake Mountain, High Country, État de Victoria, Australie.

De la fenêtre de la cuisine, j’observe les premiers rayons du soleil qui percent la brume matinale. Une brume qui enlace encore la forêt d’eucalyptus. Les troncs élancés, parés de leur écorce pâle, semblent émerger d’un rêve cotonneux. Peu à peu, le ciel s’éclaircit, annonçant une belle journée de début de printemps. Une journée idéale pour aller courir.

Je savoure lentement mon café, l’arôme intense et réconfortant emplit mes sens. À côté, une touche de douceur : le complément lacté, et une barre de céréales aux fruits secs que je grignote du bout des doigts. L’instant est simple, mais parfait.

Le petit déjeuner terminé et la table débarrassée, je me dirige vers ma chambre. Là, je m’habille d’un corsaire moulant couleur chocolat et d’un débardeur vert anis et blanc. Le mariage de ces teintes me plaît particulièrement, l’alliance subtile du foncé et du vif créant un contraste à la fois élégant et rafraîchissant.

Dans le vestibule, je m’agenouille devant le placard, en sors mes chaussures de course. Elles m’enveloppent les pieds comme une seconde peau, s’ajustant instantanément à mes mouvements.

Debout, je tends la main vers l’étagère du haut, mes doigts effleurent un bandeau vert pistache. Je l’attrape, l’ajuste rapidement dans mes cheveux avant de jeter un dernier coup d’œil à ma tenue dans le miroir du vestibule. Pas mal. Prête.

J’ouvre la baie vitrée… un léger souffle d’air frais s’engouffre dans la maison, effleurant mon visage comme une caresse. Je sors sur la terrasse. Tout est calme, la nature s’éveille lentement… et je me sens en parfaite harmonie avec le paysage qui m’entoure.

La maison, de plain-pied, est constituée de trois modules à ossature bois disposés en un large U.

Orientée plein nord, elle arbore un toit plat végétalisé qui se fond harmonieusement dans le paysage environnant.

Les bras levés vers le ciel, je respire à pleins poumons la fraîcheur matinale et descends les trois marches. Les graviers crissent sous l’accélération de ma foulée. Je traverse la route, cette bande de bitume qui s’enfonce dans la forêt, et prends le chemin de terre en face. Je connais par cœur ces dizaines de kilomètres de pistes de ski de fond l’hiver, transformées en parcours de vélocross pendant le reste de l’année. C’est ici, au cœur de ces forêts claires, que j’ai grandi.

La saison des sports d’hiver touche à sa fin. Du paysage enneigé ne subsistent que quelques plaques de neige verglacée sur les hauteurs et les versants ombragés. Ce matin, je m’élance vers le sud, en direction du barrage Upper Yarra. Le sentier, serpentant sous les eucalyptus, traverse de magnifiques massifs de fougères arborescentes. Leurs frondes, délicatement ourlées de rosée, scintillent sous les premiers rayons du jour. L’air est frais, vif, et emplit mes poumons d’une sensation de pureté.

*

Cela fait une bonne demi-heure que je cours sans croiser âme qui vive. Le sentier amorce la descente vers la rivière, j’en suis à mi-parcours. Prudente, je ralentis pour ne pas déraper sur la pente glissante et m’arrête au bas du vallon encaissé.

J’aime profondément le caractère sauvage, isolé et préservé de ce lieu. Tout ici semble imprégné d’une force ancestrale, d’une âme que le temps n’a pas érodée. Ce site, chargé d’histoires et de légendes aborigènes, respire le mystère et la spiritualité. Dans le lit de la rivière, un chaos granitique s’impose : d’énormes rochers tapissés de mousse, sculptés par des siècles d’érosion. À cette période de fonte des neiges, la rivière, habituellement paisible, se transforme en un torrent impétueux, ses eaux écumeuses rugissant entre les blocs, comme si elles portaient en elles un message oublié des hommes.

J’entame une série d’assouplissements sur la berge herbeuse, savourant l’air frais chargé des senteurs d’eucalyptus et du parfum humide de la mousse. L’endroit est apaisant, mais il invite aussi à l’effort.

Face à moi, deux options s’offrent : suivre le chemin qui serpente paisiblement le long de la rivière ou bien m’aventurer à travers le chaos granitique, gravir l’autre versant et rejoindre le sentier des belvédères… Aujourd’hui, mon choix est fait. La seconde option m’attire par son défi et la promesse de panoramas grandioses.

Je m’élance vers le premier rocher, prenant appui sur ses aspérités rugueuses, et grimpe jusqu’à son sommet. La mousse qui le recouvre le rend traîtreusement glissant, chaque pas exige une concentration absolue. Une seule erreur, un faux mouvement, et je pourrais déraper. Si je tombe, c’est l’eau glaciale qui m’attend, au moins jusqu’à la taille, avec en prime le risque de me tordre une cheville ou pire… Le temps que les secours atteignent ce lieu isolé, je pourrais rester bloquée des heures, vulnérable face à cet environnement impitoyable.

Une tache claire, en aval du torrent, capte mon regard. Un gros poisson, sur le flanc, flotte mollement à la surface dans un coude de la rivière. Je m’immobilise, le souffle suspendu, puis assure mes pas pour éviter de glisser avant de sauter vers le deuxième rocher. En amont cette fois, dans un recoin paisible du courant, trois autres poissons inertes flottent, ballottés doucement par le clapotis. Une étrange inquiétude s’insinue en moi. Je remonte le courant du regard, et mon sang se glace : des dizaines de cadavres de poissons, de plus en plus nombreux, ondulent dans l’eau tumultueuse.

Un étrange nuage noir s’étire soudain à l’horizon ! Il engloutit le soleil ! Perchée sur mon rocher, je reste figée, témoin incrédule d’un spectacle d’une sinistre beauté : un maelström de panaches funèbres se propage, dévorant le ciel qui abandonne son bleu azur pour des teintes orangées, ternes, presque malades. Peu à peu, la lumière s’éteint, basculant dans d’invraisemblables ténèbres. Autour de moi, la forêt semble s’animer, comme tirée d’un sommeil ancien. Des ombres éthérées, presque palpables, envahissent silencieusement les sous-bois. Les arbres, tourmentés, ploient sous une force invisible, leurs branches basses s’étirant comme des griffes spectrales qui rampent vers moi… L’abomination galopante avance inexorablement, jusqu’à ce qu’un frisson parcoure l’air. Le temps semble ralentir, suspendu dans une attente insoutenable…

Le murmure de l’eau s’étouffe soudain, absorbé par la moiteur d’une atmosphère lourde qui semble s’épaissir à chaque instant. Le paysage se fige, irréel, comme une toile suspendue entre deux mondes, terriblement angoissant. Puis, sans crier gare, la nature brise son silence dans un fracas brutal. La forêt rugit, un hurlement primal, sauvage, celui d’un être traqué et désespéré. De sinistres craquements éclatent de toutes parts, comme si les entrailles mêmes de la terre protestaient. Une odeur âcre et suffocante envahit mes narines, tandis qu’une vague de chaleur suffocante m’enveloppe. Sous mes yeux écarquillés, de longues traînées rougeoyantes jaillissent des profondeurs, accompagnées de colonnes de flammes voraces qui déchirent le ciel dans une ascension infernale !

Je reste pétrifiée, clouée par une horreur qui dépasse l’entendement, totalement impuissante face à ce spectacle infernal. Le brasier, implacable, s’avance inexorablement, avalant tout sur son passage !

Ô fatalité implacable ! Une douleur insoutenable irradie tout mon être. Mes mains tremblantes se portent à mon visage, arrachent le bandeau, mais il est déjà trop tard. Mes cheveux s’embrasent, une torche vivante dévorée par des flammes voraces ! Mes vêtements se contractent, ils fondent en silence, laissant ma peau à la merci de la tempête de cendres incandescentes qui se déchaîne. Ma chair hurle sous l’assaut. Elle bout, elle se boursoufle, et les cloques, sous la pression infernale, éclatent en giclées brûlantes. Mon épiderme se rétracte, se racornit, jusqu’à ce que des lambeaux carbonisés s’en détachent. Et pourtant, l’agonie s’intensifie, plongeant mon esprit dans un abîme de souffrance où toute notion de réalité se dissout !

Engloutie dans une terreur absolue, je distingue, au milieu des flammes déchaînées, la silhouette immobile d’un étrange enfant qui m’observe, figé à quelques mètres à peine. Vêtu d’une combinaison scintillante, il arbore une étrange casquette épaisse et de larges lunettes noires qui dévorent son visage, effaçant toute expression.

Malgré les lunettes opaques qui masquent son regard, je sens avec une intensité glaçante qu’il me fixe, son attention semblant transpercer mon esprit comme une lame invisible. Il hoche lentement la tête en signe de désapprobation, puis lève son bras droit. Sa main gantée se tend vers moi, son index accusateur pointé comme une condamnation silencieuse.

Je suis encore consciente. Le sinistre embrasement, insatiable, dévore mes muscles et s’attaque à mes os avec une voracité implacable…