Josh Wright – Lac Oahe Dakota du Sud
Nous sommes en année impaire… donc… donc ? Et donc nous passons Noël chez mes grands-parents maternels !
Papy et Mamie Bryan habitent à l’année, à Pike Haven, dans un chalet qui surplombe le grand lac Oahe.
Et les années paires ? Eh bien les années paires, nous allons à Aberdeen, chez mes grands-parents… paternels. Papa appelle ça… la tradition familiale…
Aujourd’hui, nous allons manger la dinde farcie de Mamie… avec sa traditionnelle farce aux herbes… Une farce que je n’aime pas… mais c’est comme ça… je n’ai pas le choix, c’est la tradition…
Je préfère mille fois la farce aux raisins, pruneaux et noix de pécan, que Maman cuisine pour Thanksgiving ! Trop bon, un délice !
Ce jour de novembre, ce sont mes quatre grands-parents qui viennent à la maison. Papy et Mamie Bryan, et Papy et Mamie Wright… Encore une tradition familiale…
Ce matin… oh quelle surprise ! Mon cadeau m’attendait… comme chaque année… au pied du sapin… J’ai aussitôt deviné, à la forme du paquet, qu’il s’agissait d’une nouvelle canne à pêche… Une canne à pêche que j’étrennerai avec Papy au printemps prochain, lorsque le lac aura dégelé…
La pêche au brochet… avec toutes ses techniques possibles et imaginables, c’est la passion de Papy… Je l’accompagne et fais bonne figure… mais j’n’aime pas la pêche… comme je n’aime pas les traditions…
Mon oncle Andy, le frère de Maman, m’a offert un pass pour le parc d’accrobranche des Black Hills ! Un pass pour l’été prochain…
En fait, les cadeaux de Noël de Pike Haven sont toujours des cadeaux pour les beaux jours. Jamais pour l’instant présent. On dirait que les Bryan veulent s’assurer que je revienne…
N’empêche que l’expérience de l’accrobranche, j’aimerais trop la partager avec Alyssa… Alyssa, c’est la petite-fille des voisins, les Keaton, les amis de Papy et Mamie.
Depuis que nous sommes tout petits, Alyssa et moi passons les mois d’août ensemble… Alyssa a mon âge… enfin presque, trois mois de plus… Et comme moi, Alyssa vient chaque année impaire passer Noël à Pike Haven !
Le meilleur moment du jour de Noël, un moment que j’attends avec impatience, c’est l’heure de l’apéro ! Lorsque les Bryan et les Keaton se réunissent…
Lorsque je retrouve Alyssa, mon rayon de soleil… Alyssa que je n’ai pas revu depuis août dernier… et dont je suis sans nouvelle… parce que je n’ose pas l’appeler…
Et l’heure fatidique est arrivée ! Alors je tourne comme un lion en cage ! Je fais le va-et-vient entre la salle… et la fenêtre de l’entrée… Je guette l’arrivée du véhicule des parents d’Alyssa… Il est 12 h 30 ! Et toujours rien ! Je commence à m’inquiéter grave ! Et s’ils ne venaient pas cette année ?
Un Noël à Pike Haven sans le sourire d’Alyssa ? Non ! Pitié ! Non ! Un Noël à Pike Haven sans entendre sa petite voix ? Sa petite voix au ton faussement innocent… Non ! Non ! Un Noël à Pike Haven sans un échange de regards entre nous deux ? Un Noël à Pike Haven sans voir ses yeux bleus qui pétillent ? Ses yeux au regard… espiègle… Non ! Non ! C’est pas possible ! Je veux croire qu’ils ne vont plus tarder.
Des éclats de voix s’élèvent du salon, en même temps qu’un courant d’air glacial traverse la maison.
« Rentrez, rentrez ! » lance Mamie. Les Keaton viennent d’arriver par la terrasse ! Peter et Gabby… Ils ne sont que deux !
« Bonjour ! lance Maman. Trevor, Brooke et Alyssa ne sont pas avec vous ?
— Ah !… réplique la grand-mère d’Alyssa qui grimace. Ils ne viennent pas cette année. »
Le coup de massue ! Un Noël de merde ! C’est la gorge et le cœur serrés que je m’avance pour, malgré tout, leur souhaiter le bonjour… Encore et toujours ces conventions sociales, ces règles de bienséance, de politesse, de savoir-vivre, que nous devons respecter !
J’aime pas toutes ces convenances hypocrites…
« T’en fais une drôle de tête, chuchote Tonton Andy. Alyssa, c’est ça ? »
Je fronce les sourcils et grimace, la tête baissée, les mâchoires serrées.
« Bonjour Josh ! » La grand-mère d’Alyssa m’embrasse.
« Bonjour… » J’aime pas son parfum… et elle pique…
« Bonjour… » J’embrasse le grand-père, un autre fada de la pêche au brochet… La pièce s’assombrit soudain !
« Tiens ? s’étonne Papy. La météo prévoyait un ciel dégagé… » Il s’approche de la baie vitrée.
« Lumière ! » demande Mamie. Les lumières ne s’allument pas. « Lumière ! »
Papy a raison. Ce matin j’ai regardé les prévisions météo de la journée : un temps sec et ensoleillé, avec une température maximale de 23 °F et un vent de nord-nord-ouest quasi inexistant. Ni blizzard ni pluie verglaçante d’ici six jours.
Je m’étais dit qu’Alyssa et moi, on aurait pu faire une balade au bord du lac… Alyssa et moi, rien que nous deux ! Peut-être aurais-je eu la force, le courage, de lui dire que… « Damn ! s’exclame Papy. Mais qu’est-ce que c’est qu’ça ? »
Le ciel s’obscurcit ! Je suis le mouvement général et mets le nez au carreau.
« My Gosh ! » lance Maman.
Sous de profonds grondements sourds, comme lors de l’approche d’un vaisseau spatial, de gros nuages noirs envahissent le ciel laiteux et l’obscurité se répand sur le lac… Les ténèbres recouvrent le paysage !
Lorsqu’une lueur se manifeste au cœur du nuage… On dirait un disque lumineux… Un spectacle holographique grandeur nature ! Les adultes ont l’air terrifiés, moi je trouve ça… super ! Dommage pour Alyssa… Elle ne sait pas ce qu’elle rate…
Un éclair, blanc, éblouissant, jaillit ! La terre tremble ! Ce n’est pas un éclair de foudre, c’est un faisceau lumineux, rectiligne, vertical, artificiel.
« Vous voyez c’que j’vois ? demande le grand-père d’Alyssa.
— Attends ! répond Papy. Mes jumelles ! »
Sous la lumière du faisceau, je vois la couche de glace qui recouvre le lac, se fendiller, se craqueler ! Des remous agitent la surface des eaux noires !
« Tiens, Josh ! Regarde ça ! » Papy me tend ses jumelles. Je les chausse et découvre que le faisceau est auréolé d’un impressionnant geyser de boue, de roches pulvérisées et de vapeur !
« Wouah ! » Je tends les jumelles à qui veut les prendre. Une détonation retentit !
« Quarante ! lance Tonton Andy, le regard sur sa montre-bracelet. Un peu plus de huit miles ! »
Comme une déferlante, le nuage de vapeur s’étend au-dessus du lac, il remplit le paysage, il fonce vers nous ! Je me recule instinctivement. Papa m’empoigne violemment et m’entraîne vers l’arrière. La vapeur vient frapper les vitres… qui résistent ! Une drôle d’odeur envahit la pièce. La puanteur âcre qui prend à la gorge quand on fait des expériences de chimie.
Papa ouvre de grands yeux : « La structure du chalet ? » Il grimace. « Elle va tenir ? »
Papy a un rictus crispé. « Va falloir, Wil ! »
Les secousses cessent… au bout de six minutes, précise Tonton Andy, quand un éclair rouge sombre jaillit ! Et les tremblements reprennent de plus belle ! D’étranges lueurs orangées viennent danser au travers des vitres salies par le nuage de vapeur boueuse qui s’est abattu contre le chalet.
« Attention ! » lance Tonton Andy, le regard sur sa montre-bracelet. Un bruit d’explosion est suivi de roulements de tonnerre. « Top ! »
Nous nous rapprochons des vitres, au grand dam de Maman. Dommage, je ne vois pas grand-chose, les vitres sont sales… Les lueurs et les vibrations s’estompent… et les lumières du chalet s’allument !
Alors même que la lumière du jour réapparaît ! Aussi étrangement et aussi vite qu’elle s’était éclipsée.
Papy est le premier à s’aventurer à l’extérieur. Lorsqu’il ouvre la porte, il se met à tousser, une toux sèche due à l’affreuse odeur qui empeste l’air. Ça prend à la gorge, les yeux piquent et brûlent. Je sens les larmes couler sur les joues.
Dehors, tout est recouvert de boue, la terrasse et sa balustrade de bois, les chalets voisins, les jardins en contrebas, les rives du lac… Les eaux brunes s’agitent encore ! Tout sera gelé d’ici quelques minutes.
Et dire qu’Alyssa a raté ça !
Elle a raté le show… Pour un spectacle de Noël, alors ça… c’était un spectacle d’enfer !
