Chapitre 3-19

Mel

J’ai le cœur gros de les voir s’éloigner, et je dois retenir mes larmes. Le souvenir douloureux de mon départ de Pangou est toujours présent, je revis ma séparation forcée d’avec les Rorhs. Les Oragors ne se retournent pas.

« Bon… commence Thomas qui soupire. Il te dit quoi, ton œuf ?

— Tiens ? Vers l’ouest, annonce Ève, l’air surpris.

— Vers l’îlot, là-bas ! » précise Adam. Grimpé sur un monticule rocheux, il pointe une direction.

« On n’a pas le choix de toute manière. » Il hausse les épaules.

Le paysage de bancs de sable est constellé d’îlots rocheux. Nous nous engageons vers l’ouest…

Chaque détour nous révèle un petit coin de paradis. Des baignoires naturelles d’eau tiède et translucide, des mares entre les rochers qui regorgent de petits poissons et de crustacés. Les oiseaux, nombreux, ne constituent aucun réel danger. Ils nous évitent et s’envolent dès que nous approchons. Nous pêchons quelques coquillages dans le jour qui décline, et Jade les grille simplement.

*

Le deuxième jour, de gros panaches blancs apparaissent à l’horizon.

*

L’origine des panaches se dévoile le troisième jour : trois volcans en éruption d’une chaîne aux cimes violacées. Les eaux sont de plus en plus profondes, et les îlots se raréfient. Nous devons suivre un chemin labyrinthique à fleur d’eau formé par l’émergence d’étroits récifs de sable et de débris coralliens.

Le chemin, tortueux, bientôt délimité par des hauts-fonds, nous donne l’impression de ne pas avancer, et parfois même de revenir sur nos pas. Mais plus les heures passent et plus la chaîne de volcans, des îles volcaniques, se précise.

*

Nous devons marcher quatre jours, sur une interminable langue étroite de galets noirs, avant d’arriver au bout du chemin… Le volcan le plus proche, un volcan éteint recouvert d’une végétation luxuriante, est encore à environ deux kilomètres. À cette distance, nous devinons des créatures étendues sur une grande plage de sable noir. Elles plongent et s’agitent en émettant un brouhaha incessant de cris sourds. L’ambiance générale est à la détente, la quiétude.

Comment parcourir ces deux kilomètres ? À la nage ? Dans ce détroit aux courants capricieux ? Avec l’assistance d’Adam ? Déraisonnable sur une telle distance. Et pourquoi ne pas demander de l’aide aux créatures marines qui se divertissent en face ?

« Bon… on fait quoi maintenant ? demande Thomas, les mains sur les hanches.

— Il faut qu’on aille sur l’île, précise Ève qui hoche la tête.

— J’avais deviné ! réplique Thomas. J’peux vous proposer d’me suivre, mais ça fait un peu loin… Vous risquez d’boire la tasse.

— J’devine ton idée, me dit Adam. Même pas besoin d’être télépathe.

— Normal. T’as la même idée qu’moi. On n’a pas le choix de toute manière.

— On peut essayer, ajoute Ève. Je n’sens pas d’agressivité. Tu les contactes ? Ou j’le fais ?

— J’le fais. J’vais jouer avec leur curiosité.

— Essaie de n’pas rameuter la troupe », précise Thomas. Je réponds par un clin d’œil, avant d’adresser mes salutations aux animaux… La surprise est immédiate.

« C’est fait. » Je vois deux animaux faire surface et, la tête hors de l’eau, venir vers nous…

« Tenez-vous prêts… si ça tourne mal, précise Ève.

— Pas de geste brusque. C’est la curiosité qui les attire. »

Hors de l’eau, ils se redressent, et avancent vers nous sur leurs quatre nageoires. Impressionnants, ils me rappellent les lions de mer de la Terre des vidéos de Sarah. Ils dégagent une forte odeur musquée. Leur museau porte de longues moustaches, ils ont deux yeux globuleux noirs et deux petites oreilles. Leur pelage luisant est gris bleuté, et leur poitrail est piqueté de taches verdâtres. Les deux animaux s’arrêtent tout près. Ils avancent leur museau mouillé vers nous… et nous poussent délicatement pour nous faire réagir. Ève acquiesce d’un signe de tête.

« Nous… voyageurs. Mais nous… pas nager. Vous ! Bons nageurs ! Vous… aider… nous ? Porter… nous ? Vous ! Forts ! Nous… légers. »

Ils passent de la surprise à l’amusement. Ils se prennent au jeu et manifestent leur consentement par des aboiements rauques. Respirer leur haleine de poisson pourri… et recevoir des postillons gluants à la figure… n’est pas ce qu’il y a de plus agréable… Ils retournent vers l’océan, plongent, pour revenir, quelques minutes plus tard, à plusieurs ! J’en compte douze ! Et c’est à qui nous transportera : les plus rapides se précipitent sur nous et nous frottent le buste de leur museau gluant. Le casque sur la tête, pour ceux qui l’ont gardé, nous entourons de nos bras leur poitrail luisant, et nos six nouvelles montures clopinent par bonds jusqu’à l’eau… Lourdauds et maladroits sur la terre ferme, ils sont agiles et rapides dans l’eau. Ceux qui n’ont pas eu la chance d’arriver les premiers, nous escortent. Ils nagent, plongent, refont surface en même temps et nous éclaboussent. Ils sont très amusés par le singulier spectacle que, bien malgré nous, nous leur offrons. Nous retrouvons la terre ferme au milieu de la colonie. Nous les remercions de tapes sur l’encolure et nous mettons pied à terre. Nos montures s’ébrouent et hochent la tête pour manifester leur satisfaction. Les autres animaux, vautrés sur un sable noir grossier, nous observent avec prudence et s’écartent sur notre passage.

*

Nous renouvelons l’épisode de la traversée pendant les trois jours qui suivent, circulant d’île en île jusqu’à tomber sur de nouveaux récifs.

*

Voilà quatre jours que nous déambulons sur les récifs ! Quatre jours à nous rapprocher lentement d’une côte sauvage, inhospitalière, découpée de profonds fjords. Les hautes falaises, abruptes, plongent dans une eau sombre et plate. L’œuf nous conduit sur un étroit ruban, formé par des éboulis de rochers gris et des galets bruts, qui longe le rivage et s’enfonce vers l’intérieur des terres… Le silence est étrange, pesant, hostile.

« C’est quoi, ça ? » demande Jade. Sa voix résonne en écho et me fait presque sursauter. Elle vient de ramasser un vieil objet usé, beige terne, à la forme en boomerang, avec de petites protubérances irrégulières et pointues. Thomas ouvre grand la bouche et grimace : « Aah…

— Hein ? s’étonne Jade.

— Ââchoire ! ajoute Thomas. Une mâchoire !

Un morceau de mâchoire inférieure.

— Mmh… Une grosse bestiole ! » ajoute Adam avec une mimique de dégoût. Et plus nous avançons… et plus le chemin est encombré de fragments d’os cassés, coupés, comme recrachés d’une régurgitation… Et plus le temps passe, plus je sens la présence du mal, tapi quelque part, tout près.

« Tu sens ? me demande Ève à voix basse.

— Oui. Y a quelque chose qui rôde, quelque part.

— Au fond. » Ève m’indique les eaux sombres de l’index. « Ils sont plusieurs.

— Et ceux-là, je n’pourrai pas les amadouer. Leurs ondes sont primitives. » Des échos de battements d’ailes se manifestent.

« Chut ! » murmure sèchement Ève. Elle nous indique un rocher.

« Ici ! » Nous nous précipitons discrètement vers cette cachette improvisée. C’est une formation de sept oiseaux blancs qui remontent le fjord. Ils volent paisiblement, à quelques mètres des eaux, lorsqu’un animal gigantesque saute hors de l’eau ! Son corps chitineux, luisant, bleuté, est hérissé d’une dorsale d’excroissances triangulaires et d’aiguillons aux reflets verdâtres. La gueule béante, le monstre replonge avec trois malheureuses proies. Les quatre survivants s’envolent à tire-d’aile vers les sommets. J’ai d’un coup la bouche toute sèche.

« Wouah ! s’exclament Jade et Thomas, pétrifiés.

— Ouais ! C’est pas l’endroit idéal pour traverser », remarque Ève. Nous suivons le chemin qui grimpe, jusqu’à tomber sur un cul-de-sac. Adam propose de nous transporter, mais Ève consulte son œuf… et grimace : « Demi-tour. »

Nous redescendons… jusqu’à ce qu’Ève nous stoppe. Elle nous indique une guirlande de verdure sur le versant en face : des plantes qui profitent d’une faille pour escalader la paroi.

« C’est là qu’on doit traverser ? questionne Thomas qui fait la moue.

— Vous sentez ? demande Jade.

— Oui, répond Ève qui hoche la tête. Ils sont là-dessous !

— J’peux faire un passage de glace, propose Thomas, mais j’ai pas envie qu’on s’fasse bouffer comme les oiseaux. On n’aura pas l’temps de traverser.

— Ils ne doivent pas sauter bien haut, remarque Adam. J’peux vous transporter jusqu’en haut. Et une fois là-haut… j’vous aide à traverser.

— Ça n’sera pas trop large ? » demande Ève. Adam grimace : « Deux par deux, non.

— Bon ! Quelqu’un a une autre idée ? Non ? Bon ! On s’donne la main. » La pesanteur s’efface et nous décollons, à l’assaut du fjord.

Un panorama grandiose se dévoile lorsque nous arrivons au sommet. À l’ouest, la côte, profondément découpée, se profile à l’infini. Le coucher d’Abdès engendre un superbe jeu d’ombres et de contrastes entre les récifs, les îlots et la côte rocheuse. L’océan a quitté sa robe d’argent pour s’habiller de pourpre.

Nous sommes les premiers, Ève et moi, à traverser pour atterrir sur un promontoire rocheux. Devant nous, en léger contrebas, s’étend une épaisse forêt. Des écharpes de brume qui montent de la jungle nous cachent l’horizon. J’ai l’impression de découvrir un Nouveau Monde. Jade et Thomas nous rejoignent. C’est ensuite le tour d’Adam et d’Éoïah.

Aujourd’hui, nous n’irons pas plus loin. Épuisés par cette longue journée et affamés, nous nous allongeons, serrés les uns contre les autres, à l’abri d’une plante aux palmes charnues en éventail. Je sens la présence de nombreux animaux tapis dans les buissons. Ils nous observent, curieux, méfiants, mais sans agressivité.