Chapitre 3-24

Adam

Premier signe d’une activité souterraine, l’intensité d’un cône lumineux varie…

« Regardez ! » s’exclame Jade. Une plate-forme simple, sans garde-corps, émerge de la cavité. Elle est occupée par trois grandes silhouettes reptiliennes, vêtues d’habits de lumière, et par une quatrième silhouette, plus petite, habillée de blanc. L’objet, silencieux, vient vers nous…

« Ils arrivent ! C’est qui ? demande Thomas.

— Tu verras », répond Ève.

Trois Kylèniens escortent Kalept. Kalept qui sourit.

Les Kylèniens portent un justaucorps tressé, aux reflets verts, rayé d’entrelacs d’or et terminé par de longues franges. Ils, ou elles, ont un semblant de cape constituée par un assemblage de longues bandes souples qui s’illuminent au moindre mouvement. Leurs cinq doigts sont tous bagués d’anneaux dorés, et terminés par des griffes recourbées, peintes d’or pailleté. Leur tête de serpent est impressionnante. Ils, ou elles, nous sondent tour à tour d’un regard glacial. L’engin s’arrête à un bon pas de notre position.

Kalept, les bras ouverts, saute vers nous et nous enserre. Elle est visiblement heureuse de nous retrouver.

« Je n’ai qu’un mot à vous dire : bravo !

Bienvenue… jeunes Humains ! Ou devrais-je dire… jeunes Irdaniens ? » annonce un Kylènien. Sa pensée est traînante, pénétrante. « Je me nomme… Elzazel.

Éoïah ! Notre jeune Ligure ! Comme tu as bien grandi ! ajoute le deuxième.

Tu me connais ? s’étonne Éoïah.

Mais oui je te connais ! Éoïah ! La fille d’Alohéa et d’Éhoé ! Je t’ai connue bébé, chez toi, où j’étais venue rencontrer ton père avant qu’il n’accède au Conseil de la Communauté. On m’appelle Azélaï…

Ah ?

Mais tu ne peux pas te souvenir de ma visite, tu étais trop jeune. Depuis, je rencontre ton père lors des réunions des instances de la Communauté. Éhoé est très apprécié pour sa bonne humeur… et pour le bon sens de ses jugements !

C’était vous ? Vous trois ? Lors de notre première nuit sur Kylèn ? demande Ève.

Oui. Nous souhaitions rester discrètes, et ne pas t’affoler… outre mesure, répond Elzazel.

Ne restez pas là ! Venez ! nous prie une troisième pensée sifflante. Bienvenue… Je suis… Ézayel. »

À la suite de Kalept, nous sautons sur la plate-forme. Le débarquement est énergique… mais l’appareil, un carré bombé, reste stable. Nous nous retrouvons serrés, tous les six, à distance respectable des Kylèniens… et du vide…

« Mettez-vous à l’aise. Vous ne risquez rien, nous assure Kalept alors que la plate-forme commence à bouger. Vous pouvez vous rapprocher du bord, vous ne tomberez pas. Un champ de force nous protège. »

Je recule d’un bon pas, et teste le vide avec ma main… qui rencontre une étonnante résistance souple. Un matelas invisible nous protège… ou nous retient prisonniers… Ma pensée est remarquée, mais les Kylèniens ne rebondissent pas sur ma réflexion.

« Nous vous conduisons dans vos quartiers, nous informe Azélaï. Cette fois, vous ne passerez pas la nuit dehors.

Doit-on dire Kylèniens… ou Kylèniennes ? Ils… ou elles ? questionne Mel.

Nous n’avons pas de genre. Alors, peu importe.

Et Cui-cui ? Le pilote Heibirod. Qu’est-ce qu’il devient ? demande Mel.

Il est rentré sur sa planète, répond Kalept.

Avec son vaisseau ? » poursuit Mel, les yeux plissés, l’air suspicieux. Kalept sourit.

« Le vaisseau n’avait rien ?

Non, avoue Kalept.

Une mise en scène ? questionne Thomas.

En quelque sorte. Et vous vous en êtes très bien tirés. Vous reverrez notre pilote. Regardez ! Nous arrivons. »

L’engin arrive au-dessus d’une cavité… Circulaire, elle est percée d’innombrables galeries horizontales. Des tunnels éclairés par des bandes vertes. Quelques engins comme le nôtre, tous occupés, vont et viennent. Je remarque que tous les Kylèniens portent le même justaucorps, mais aucun n’a de cape lumineuse. Les parois du puits sont appareillées d’un impressionnant réseau scintillant de tuyaux lumineux, de différents diamètres, qui s’enfoncent dans les profondeurs. Une étrange musique, discordante, résonne.

« Tout comme nos autres villes, Ayet Arès est une cité souterraine composée de plusieurs puits, reliés entre eux par un réseau de galeries, nous informe Elzazel. Les plates-formes sont dirigées par un système de navigation centralisé. Je n’ai pas demandé le chemin le plus court pour que vous ayez une petite idée de l’architecture de la cité. » L’appareil tombe en chute libre ! Il s’enfonce vers un abîme… apparemment sans fond ! Je cherche le contact rassurant de la main d’Éoïah, et déglutis pour déboucher les tympans… lorsque la plate-forme freine brusquement ! Le doux sourire d’Éoïah ôte instantanément mes craintes, qui me reviennent quand j’aperçois la galerie vers laquelle nous fonçons ! Étroite ! Trop étroite !… Mais, ouf, la plate-forme s’encastre parfaitement ! Elle accélère avec un sifflement croissant et s’engage dans une course folle ! Nous traversons une vaste salle au décor reptilien. L’éclairage provient de deux yeux stylisés gigantesques à pupille ronde. Une sculpture monumentale, impressionnante, représente une scène de combat kylènien.

« La salle des congrès » précise… l’une des trois Kylèniens.

Une nouvelle galerie débouche dans un autre puits. La plate-forme remonte à toute vitesse, elle pivote, puis fonce vers un nouveau passage étroit… Mel, comme moi, hausse et fronce les sourcils. La scène se répète plusieurs fois, me donnant le sentiment d’un dédale sans fin, lorsque l’engin ralentit pour s’arrêter au cœur d’une galerie déserte. Kalept nous indique la paroi de droite. La bande lumineuse latérale se coupe et les deux extrémités s’écartent pour faire apparaître une ouverture.

« Voilà ! Vous êtes chez vous. Nous reviendrons vous chercher demain. » Kalept descend de l’appareil et s’engage dans le couloir qui vient d’apparaître.

« Suivez-moi ! » Nous la suivons…

« Et profitez d’un repos bien mérité.

À demain ! » La plate-forme disparaît dans un courant d’air.

« Voici votre logement. » Un couloir, éclairé par une bande verte au plafond, se forme devant nous. Il aboutit dans une pièce claire, carrée, où trône une simple table rectangulaire crème et deux bancs assortis. Le plateau de la table est encombré de coupes rondes garnies de fruits et légumes, de compotes ou purées, de brochettes crues, de couverts, et de pichets transparents remplis de boissons colorées. Mon estomac n’a pas oublié que le dîner était frugal. Le sol, beige pâle, est moucheté de paillettes qui rappellent l’ocre des cloisons. Le plafond, lumineux, assez haut, est bleu clair. Il porte, au centre, un grand disque blanc. Il y a trois boxes à gauche, et trois boxes à droite. Formés par de simples séparations, ils renferment chacun un petit lit recouvert d’un tissu crème sur lequel reposent deux piles de vêtements pliés… avec notre prénom ! Kalept nous informe que la porte en face, une simple rainure dans la cloison, mène à ses appartements. Nos toilettes et douches se trouvent sur les côtés du couloir d’entrée. Le confort est spartiate, la déco minimaliste, mais j’ai l’impression de redécouvrir le luxe après les galères que nous venons de vivre.

« Vous allez pouvoir vous changer et vous mettre à l’aise. Nous vous avons réservé une robe éthaïre et de nouvelles combinaisons. Plus confortables et évolutives. Elles vont suivre votre croissance et elles s’autoréparent en cas d’accroc. Ce qui, parfois, peut être bien pratique. N’est-ce pas Thomas ? Avec le casque adapté, votre réserve d’oxygène est quasi illimitée. Le gaz carbonique que vous expirez est recyclé… Tout autre chose ! Avant que vous ne vous posiez la question. Les brochettes… Vous voyez les capsules aux extrémités ? Vous prenez la brochette des deux mains, par les capsules, vous faites un quart de tour… Peu importe, gauche ou droite, et la brochette cuit. Attention à ne pas vous brûler. Bon ! Je vous laisse vous doucher, vous changer, dîner, et vous reposer. On se retrouve demain. Si vous avez des questions, je suis à côté.

— Et pour la lumière ? demande Jade. On éteint comment ?

Vous le demandez, l’interface vous comprendra. Voilà… Je vous laisse.

— Et c’est quoi, le rond blanc, là-haut ? questionne Thomas qui indique le plafond.

Le système d’aération. Bon… Apparemment vous n’êtes pas pressés de vous reposer. Alors je vous montre le petit plus. » Kalept retourne vers le couloir d’entrée. « Vous voyez ce rectangle ? Accrochez-vous ! » Elle approche une main d’un interrupteur encastré, y pose la paume… et la pièce se métamorphose ! Le sol, les cloisons, le plafond, se transforment ! Nous nous retrouvons au cœur d’une jungle tropicale, assaillis par d’étranges cris d’animaux, et de puissantes senteurs boisées et odeurs d’humus. Je suis, nous sommes, abasourdis par l’incroyable réalisme du tableau.

« Waouh ! lance Thomas. C’est génial !

Attendez… » Kalept effleure à nouveau l’interrupteur… et le décor se modifie à nouveau !

Nous voilà en pleine montagne ! Accolés contre une paroi abrupte de roches noires, sur un minuscule aplomb vertigineux qui plonge vers une vallée enneigée. Sous un ciel menaçant, le vent, glacial, souffle en tempête.

« Change ! crie Mel. Là on va attraper la crève ! » Kalept repasse la main sur l’interrupteur… et nous retrouvons l’appartement.

« Vous êtes dans les sous-sols d’Ayet Arès, mais vous ne risquez pas de souffrir de claustrophobie.

— Toi aussi, t’as ça dans ta chambre ? demande Jade.

Oui.

On peut choisir le décor ?

C’est la personne qui pose la main qui choisit. Elle n’a qu’à penser à un paysage, un site particulier, une situation météorologique.

— Trop génial, lâche Thomas.

Bon, cette fois, les jeunes, je vous laisse !

— Attends ! lance Ève. Tu n’vas pas nous laisser comme ça ! On n’est pas fatigués ! Enfin… pas tous, ajoute-t-elle avec le sourire, après les grimaces de Mel, de Jade et de Thomas. On va dîner tranquillement… et tu t’assois avec nous.

Comme vous voulez. »

Après avoir posé nos affaires en vrac près des lits, nous nous assoyons sur les bancs, et nous commençons à nous servir tout en discutant.

« Alors comme ça… t’as essayé d’nous rouler ? demande Mel.

Cela faisait partie de votre apprentissage. Vous deviez vous débrouiller seuls, vous organiser, et vous adapter aux circonstances. Un voyage à la rencontre de vous-même, des autres et de la nature. Cette communion avec la nature devait permettre l’éveil de vos sens, l’acquisition d’une perception plus élevée de vos capacités. Et c’est ce qui s’est passé. Nous avions tablé sur un périple de 360 jours, des journées de Kylèn, et vous l’avez réalisé en 288 !

— Quand même ! réagit Thomas.

Ce n’était, bien sûr, que la première partie de cette session de formation.

— Première partie ! reprend Mel. Et tu nous prépares quel coup tordu pour la suite ?

Ève sait ce qui vous attend.

— C’est vrai ? » s’étonne Thomas. Sa sœur répond par un hochement de tête affirmatif.

« Au cours de votre aventure, vous avez rencontré… des Sipséis.

— Des Sipséis ?

Les enfants de Zand qui viennent d’une planète proche.

— Les spectres !

— Oui, répond Jade qui frémit. Brrr !

Les Sipséis ont la faculté de projeter leur esprit dans l’espace.

— On a remarqué ! intervient Mel.

Ève… Lorsque tu voyages en extracorporel, tu restes invisible. Et tu penses ne pouvoir qu’être simple spectatrice. Les Sipséis peuvent prendre forme et influer sur la matière. Vous avez dû le sentir ?

— Oui ! Brrr !

Eh bien, c’est votre prochain challenge.

— Hein ? Ça veut dire quoi ? s’exclame Mel.

Nous allons vous conduire sur leur planète, Éssip Ésséis. Et vous y resterez le temps d’acquérir… et de maîtriser… leur technique ! Cette performance fait partie de votre quête de l’excellence. Que vous soyez puissants ne suffit pas, il faut que vous vous sentiez puissants. Et n’oubliez jamais que l’esprit puise sa substance dans les expériences inédites. Cette partie de la formation se terminera lorsque vous parviendrez, tous les six, à vous matérialiser devant moi.

— Tous les six ? Tu blagues ? demande Thomas.

Et toi ? Tu restes sur Kylèn ?

Oui.

— Et nous allons vivre sur Éssip Ésséis ? interroge Ève. Alors là ! Et comment va-t-on pouvoir survivre sous les pluies acides ?

Vous vivrez dans le sous-sol de la planète.

— Mais nous ne pourrons pas supporter l’environnement !

— C’est… si terrible que ça ? s’inquiète Mel.

— Oui ! réplique Ève. À moins que… D’accord, ajoute-t-elle, l’air rasséréné.

— Quoi ?

—— Vous verrez. »

Je profite du temps mort pour prendre une brochette, je l’examine, et fais pivoter une extrémité. La cuisson est quasi instantanée ! J’ai tout juste le temps de la reposer sur l’assiette.

« Et c’est avec ça qu’tu nous suivais ? » Ève vient de poser l’œuf de guidage sur la table.

« Oui. C’est un instrument de guidage, ça vous l’aviez découvert, et c’est un appareil de liaison. Oui, je vous surveillais.

— T’as tout vu ? demande Thomas.

Oui. J’ai vu le rapace t’emporter ! Et je t’ai vu tomber ! J’étais sous le choc ! Comme vous !

— Et si j’étais mal tombé ? Si j’étais mort ?

Toute entreprise comporte des risques. Des risques qui ne sont que des combinaisons de probabilités. Les accidents sont les résultats des combinaisons de ces facteurs de risques.

— Mmh ?

Ensuite, je vous ai suivis avec les Oragors. Les Oragors qui vous ont fait gagner plusieurs jours sur nos prévisions. Et vous êtes donc arrivés en avance devant l’océan… En avance pour quoi ? En avance pour la grande marée ! Une conjonction qui se produit deux fois par an… et qui vous aurait permis de voyager d’île en île sans faire appel aux serks ! Les serks ? Les mammifères marins.

Autre chose. Qui nous apportait nos cartons de nourriture ? Je n’ai jamais réussi à intercepter ses pensées.

Il s’agissait d’un système automatisé. Un robot !

— Et les cristaux ? demande Jade. On est tombé sur une fabrique de cristaux complètement dingue !

Ah ! Excellente question ! Vous n’avez pas découvert ces cristaux par hasard. Nous vous avons guidés pour que vous assistiez à leur création. Une contribution à l’enrichissement de votre culture.

— Euh ? C’est-à-dire ? interroge Mel.

Ces cristaux sont d’une importance capitale pour nos déplacements interunivers. Et c’est l’occasion de vous rappeler que nous subissons une rupture temporelle lors du passage… Vous avez pu traverser, revenir sur vos pas, et vous retrouver au même instant… Ce qui vous paraît simple est en fait extrêmement complexe. Les premiers explorateurs qui changeaient d’univers… eh bien ils se retrouvaient, à leur retour, dans un espace-temps différent de celui de leur départ !

— Waouh ! s’exclame Thomas.

Oui ! Waouh ! Les êtres vivants, vous comme nous, n’ont pas accès à toutes les dimensions. Elles sont nombreuses, s’interpénètrent, et la plupart nous échappent. Il a fallu attendre l’arrivée de Saïd Agma’Ton… vous connaissez, pour résoudre le problème. Il a eu le génie de concevoir ces cristaux. Ces cristaux qui piègent une énergie, invisible pour nous, qui interagit avec les dimensions temporelles. Ils permettent donc d’assurer la cohésion temporelle lors du franchissement des trous de vers. Ce sont des icosaèdres, des cristaux à vingt faces, aux stellations différentes, que nous appelons aussi stabilisateur temporel… Stellation ? Les arêtes ou les faces sont étendues. Les formes sont nombreuses, de l’icosaèdre ordinaire à douze sommets, à la stellation finale à 92 sommets, un gros oursin. Nous avons des spécialistes qui les disséminent sur le plus grand nombre de planètes possible. Les cristaux créent un lien temporel, parallèle au lien psychique formé par le virus. Ce lien, extraordinairement puissant, stabilise le temps ! Là ! Je vous ai perdus ! Je vois à vos mines fatiguées que ça suffit pour aujourd’hui. Demain, check-up médical ! Allez vous doucher, et reposez-vous ! » Kalept se lève, elle nous embrasse et nous laisse méditer.