Chapitre 7-27

Uther Nam Pendrax – Alak Palaïd 1

Notre cercle se restreint ! Artolon, Éthal… Et qui sera le prochain ? Les prochains ? Oysin a pris le fauteuil d’Artolon pour siéger à la droite d’Abakan.

Ferg fait les cent pas et tourne en rond… Il est furieux ! Avec la perte des deux vaisseaux mères, toute sa stratégie tombe à l’eau. Notre chef tactique souhaite qu’une fois Appia rétabli, nous repartions aussitôt sur Kriemn… pour revenir avec deux escadres !

Abakan grimace. Pour lui, rentrer dans les conditions actuelles serait considéré comme un échec, un signe de faiblesse, une défaite personnelle. Sans même savoir ce que sont devenus les Palaïds des vaisseaux mères abattus ! Abattus, qui plus est, par les nôtres ! Cherfa n’apprécierait pas… Il ne le lui pardonnerait pas.

Comme la victoire est exquise, la défaite est amère…

Oysin s’oppose ouvertement à un départ précipité. Il veut battre le fer tant qu’il est chaud, quitte à perdre un ou deux vaisseaux mères de plus ! Il table sur les deux Tanacés qui orbitent autour de Mars.

Comme Ecklèn le fait remarquer, avec ce qu’il se passe sur cette planète, compter sur les deux Tanacés, c’est comme miser sur les Vesphéris pour nous mener à la victoire…

Anwin et moi… comptons les points.

Nombre de réunions nous attendent, comme autant d’occasions de régler les points de friction.

Galam a quitté A P 1 pour surveiller Vitri, son homologue de Tanacé 1. Mohol est passé à l’échelon supérieur. Abakan lui a confié la mission de contrôler les faits et gestes de Licori, le leader de Tanacé 3. Garder l’œil sur les deux Tanacés est primordial.

Tous les systèmes ont été interrompus. Y compris ceux des deux Tanacés. Ils semblaient se rétablir, mais nous avons préféré purger toutes les ressources. Nous voulons être certains de reprendre la main.

Le souci, c’est que la matière cellulaire qui administre les bases de données, les mémoires vives, ne se régénère que lentement, très lentement, trop lentement ! Appia ne sera pas totalement opérationnel avant onze ou douze jours !

En attendant, nous sommes aveugles et sourds, extrêmement vulnérables… De nombreuses incertitudes pèsent très lourdement sur notre devenir… Des bouleversements peuvent survenir, des renversements de situation…

Notre réunion s’achève. Les bras en appui sur les accoudoirs du fauteuil, je m’apprête à le reculer pour me lever, lorsqu’un courant d’air glacial me fait frissonner ! Je jette un regard surpris à Anwin, avant d’apercevoir un point lumineux au-dessus du plateau de la table. Son intensité augmente…

Il rayonne, une sphère se forme ! Un hologramme ?

« Mais qu’est-ce que c’est que ça encore ? s’exclame Ferg, le visage soucieux.

J’aime pas ça ! » grimace Oysin. Il se lève d’un bond et avance une main gantée vers la boule de lumière. « Öörrhh ! » Il recule la main comme s’il s’était brûlé ! Il retire vivement le gant. La main, crispée, est blanche, les veines violacées, les ongles noirs ! Il saisit le poignet, tâte la paume, les doigts… « Je n’sens plus rien ! »

Abakan n’en a cure, il nous ignore. Les bras en appui sur l’assise du fauteuil, penché vers l’avant, la tête rentrée dans les épaules, il affiche un air étrange. Attentif, intrigué, captivé par l’apparition lumineuse. Une forme se dessine, une silhouette se précise… féminine, humaine… Elle prend corps devant nous !

La longue robe blanche, la large ceinture, le collier de perles noires avec son pendentif en étoile ! Reconnaissable entre mille ! Un ange de Zand !

Je me tasse… Je voudrais être ailleurs, disparaître sous la table… Alors ils existent ? Je pensais qu’il s’agissait d’une légende destinée à nous déstabiliser… S’ils existent… S’il s’agit bien d’un ange de Zand ?… Alors ?… Cherfa ne serait que… Non ! C’est une supercherie !

L’Humaine a de longs cheveux roux, une peau d’albâtre parsemée de taches de rousseur…

Abakan soupire et se rassoit, le dos contre le dossier du fauteuil. Il s’étire et joint les mains sur sa tête…

« Manda Ef ! » Il prend une profonde inspiration… « Ou devrais-je dire… Ève !… Enfin !… J’attendais votre visite !… Vous en avez mis du temps ! » Je sens le reproche dans sa voix. « Je commençais à désespérer ! » Quelque chose m’échappe… Et je ne suis pas le seul à m’interroger. Anwin, Ecklèn, Oysin, sont médusés ! Ferg est immobile, l’air impassible… L’apparition nous observe tour à tour…

Lorsqu’elle me fixe, son regard vert, pénétrant, envahit mon cerveau ! Il ouvre toutes les portes, même celles que je croyais scellées pour l’éternité !

Cette créature n’est pas humaine. Devant elle, le sentiment d’impuissance est paralysant. Un ange de Zand !…

Alors toutes nos certitudes, nos croyances, nos convictions, nos pratiques, nos valeurs, notre éducation, notre vérité, notre orgueil, ne seraient que mensonges, tromperies, chimères, comédie…

« Mes amis… poursuit Abakan, je vous présente… votre pire cauchemar !

Acer Bar Kantari… Alors c’est ici que nous nous rencontrons », annonce l’ange. Ses lèvres ne bougent pas. Son étrange voix résonne en moi, au plus profond de mon être…

« Je vous ai cherché ! » Il hoche la tête. « J’ai remué ciel et terre pour vous retrouver ! Et j’aurais été jusqu’au bout de l’univers s’il avait fallu… J’ai recueilli moi-même les confessions d’un certain Antévéki…

Et tu l’as tué, Acer Bar Kantari ! »

Il soupire.

« Oui. Je l’ai étripé ! » Il a un sourire mauvais. « Je n’ai fait que précipiter l’inéluctable, abréger ses souffrances. Il n’aurait pas tenu longtemps dans les geôles d’Alaktor. » Ferg s’éloigne de quelques pas.

« Quand la sonde terrienne a été interceptée, et que sa plaque a été découverte, j’ai immédiatement fait le lien entre les Humains et vous ! La ressemblance physique était telle…

Mais ? Qu’est-ce que tout ça signifie ? s’étonne Ecklèn.

Bande d’imbéciles ! » rugit Abakan. Il perd la tête !

« Vous n’croyez tout d’même pas que j’ai fait tout c’chemin pour les Humains !? Les Humains ? Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre ! Que m’importe ces misérables ! C’est vous… et vous seule… » Il insiste auprès de l’ange. « … que je souhaitais rencontrer !

Mais ? questionne Oysin.

Taisez-vous ! le tacle sèchement Abakan.

Je suis devant toi, Acer Bar Kantari… Alors je t’écoute…

Les temps changent… et celui de Cherfa arrive à son terme. Je ne veux plus jouer le rôle du serviteur zélé et soumis de l’imposteur ! Je souhaite me mettre au service du vrai Dieu ! Au service de Zand !

Mais Zand n’a pas besoin de serviteurs ! Tu devrais le savoir, Acer Bar Kantari. Il souhaite simplement que chaque peuple bénéficie d’un ensemble de valeurs, d’idéaux, de principes sociaux, culturels, politiques, basés sur l’égalité, la liberté. Pour les Emnos, comme pour les autres. Vous devez bâtir une véritable démocratie, instituer une assemblée de représentants du peuple…

Reformer l’Iscatari !? » Il se tasse. « Avec la Confrérie ? Cette misérable bande d’impuissants, de dégénérés ! Ils n’ont même pas le cran d’affronter Cherfa ! Ils se cachent sous le nom de confrères, se terrent de peur d’être pris pour cible ! La Confrérie !… Comme si nous n’étions pas au courant ! Mais ces minables se contentent de suivre les exactions de Cherfa ! Ils… »

Ecklèn recule son fauteuil et se lève.

« Mais qu’est-ce que j’fais ici ? Acer !… Je suis à tes ordres ! » Il tend l’index en direction d’Abakan. « Pour défendre l’autorité divine de Cherfa ! Autorité que tu représentes ! L’as-tu oublié ?

Pauvre Ecklèn ! » Abakan sourit et se redresse. « Quelle naïveté ! Cherfa n’est plus de ce monde. Il est dépassé ! Il n’est que le représentant d’un régime décadent, à l’autorité affaiblie, méprisé par les nôtres, inéluctablement voué à disparaître…

Alors qu’est-ce qu’on fait ici ? reprend Ecklèn.

Mais je n’vous retiens pas ! » Il écarquille les yeux, le menton en avant. « Allez !… Dégagez ! Disparaissez !… Je veux m’entretenir personnellement avec… Ève », ajoute-t-il le ton mielleux.

Ecklèn hoche la tête et rejoint Ferg. Oysin, Anwin et moi, nous nous levons, sans un mot, sans un regard vers celui qui vient de nous trahir.

Nous prenons tous les cinq le même ascenseur.

Les portes refermées, les langues se délient.

« Ah ! On s’est bien fait avoir ! lâche Ecklèn.

En beauté ! complète Oysin, le poignet de sa main blessée retenu par sa main valide. Dans quoi nous a-t-il embarqués ?

Ambition personnelle ! répond Anwin. Il veut la place de Cherfa ! Je comprends maintenant les raisons de notre départ précipité. Nous n’étions pas prêts pour affronter une telle civilisation.

Il s’en fichait !

Alors qu’est-ce qu’on fait ? demande Ecklèn.

Il faut qu’on en discute. Tous les cinq ! avance Ferg. Vous allez me suivre… Et pas un mot d’tout ça à qui qu’ce soit », ajoute-t-il à voix basse lorsque la porte de la cabine s’ouvre.

Nous empruntons un couloir, descendons une échelle métallique pour arriver dans une étroite coursive, que nous parcourons jusqu’à son extrémité. Ferg ouvre manuellement la porte sécurisée… La porte étanche qui protège l’accès aux quartiers des Vesphéris…

« Mais ? Tu nous emmènes où comme ça ? s’étonne Oysin.

On est obligés d’aller si loin ? demande Ecklèn.

Ici, on sera à l’abri des oreilles indiscrètes », répond Ferg à voix basse. Il ouvre une nouvelle porte sécurisée… L’éclairage se déclenche, c’est une salle blanche.

« Je vous en prie… » Il nous fait courtoisement signe d’entrer. Oysin entre le premier, suivi par Ecklèn. J’hésite… Une alarme, en moi, s’est déclenchée. Quelque chose cloche…

Anwin s’engage dans l’ouverture, je m’apprête à le retenir par l’épaule, mais je retiens mon geste… Non ! Je fabule !

Ferg ne nous trahirait pas… Au moins, j’en aurai le cœur net. J’entre à mon tour…

J’ai à peine franchi le seuil, que la porte se referme brusquement derrière moi ! Oysin, Ecklèn, Anwin, tous trois ont l’air surpris… Pas moi, hélas… Trois fois hélas ! L’éclairage s’éteint.

Nous voici enfermés dans l’obscurité !