Les jours se suivent… et se ressemblent : la routine de notre apprentissage dans la salle de spectacle du sous-sol. Chaque matin, notre séance débute par des chants ligures, devant une assistance d’Heibirods captivés. Nous devons ensuite… communiquer ! C’est laborieux, épuisant, mais ils sont patients et toujours motivés pour nous aider.
Après Ève, Éoïah, Mel, je suis le quatrième à comprendre Yusiki, la sœur d’Uirni, et à lui répondre en envoyant les mots, l’un après l’autre, avec un écho.
Jade et Thomas parviennent à leur tour, mais Kalept n’est pas satisfaite. Elle nous demande ensuite d’absorber les ondes cérébrales en leur opposant des ondes inverses… Plus facile à dire qu’à faire ! Et les semaines passent… Mon quotidien ? Une fatigue insurmontable, des maux de tête carabinés, avec des nausées et des étourdissements chaque soir. Heureusement qu’Éoïah, mon rayon d’étoile, est toujours présente pour me soutenir.
De la pratique, de la pratique, encore de la pratique, toujours de la pratique !
Et les nausées s’arrêtent, puis les étourdissements. Les maux de tête se font discrets. Je devine le bout du tunnel et retrouve l’appétit, bien que la nourriture heibirod ne s’améliore guère. Je peux, à mon tour, assister, et guider, Jade et Thomas.
Et communiquer avec les Heibirods devient étonnamment naturel. Nous allons devenir incollables sur leurs histoires. Bientôt sonnera l’heure de notre départ d’Irod.
La conversation aborde le sujet au cours d’un dîner dans notre appartement. Alors que j’accompagne chaque cuillerée d’une infâme bouillie grumeleuse, verte, issue d’une poudre lyophilisée réhydratée, de dés fondants d’une salade de fruits frais. Thomas pose la question qui nous préoccupe :
« Et… quand est-ce qu’on rentre sur Éthaï ?
— Très bientôt.
— Aaahh ! » La réplique est unanime. Je repose la cuillère, et recule mon siège pour me tourner vers Éoïah. Je pose les mains sur ses genoux, et plonge un regard plein de tendresse dans ses yeux flamboyants.
« Bientôt, Éoïah. Bientôt… Toi aussi tu retrouveras les tiens.
— Les miens, les tiens, les nôtres. Je t’aime Adam, répond-elle en joignant ses mains aux miennes.
— Merci, Éoïah. Moi aussi je t’aime.
— Je suis comme vous, les jeunes. J’ai hâte de retrouver les miens, poursuit Kalept. Mais avant notre départ, je vous propose une dernière virée pour un spectacle original.
— Un spectacle ? Quel spectacle ? » réplique Jade qui fixe intensément Kalept. J’imagine qu’elle la sonde.
« Aaahh ! Kalept ! s’insurge Thomas. Cachottière ! Tu cherches à nous le dissimuler !
— Oui ! Et n’essayez pas de deviner ! Je souhaite vous réserver l’effet de surprise. Apprenez qu’il ne faut pas cueillir le fruit avant qu’il soit mûr. Vous devez savoir attendre.
— Je vois… Nakou Éti, annonce Jade, les yeux plissés. L’océan des Narkèses, un ciel mauve. Oui, mais l’océan cache autre chose. Mmh, mmh…
— Difficile de vous surprendre maintenant. Remarquez… c’est pour cette raison que nous sommes ici.
— J’arrête ! » Jade recule. « T’as raison ! Je n’veux pas en savoir davantage.
— Merci. Le spectacle est prévu pour demain. »
*
Je me réveille en sursaut, trempé de sueur et à bout de souffle. Je sors d’un cauchemar, avec une forte sensation de danger imminent. Dans mon rêve, les Sipséis venaient nous mettre en garde contre un étrange gaz toxique. Nous ne devions surtout pas l’inhaler sous peine de perdre la tête. L’indicible malaise va persister, jusqu’à s’évanouir après la toilette. Après le petit déjeuner, composé de fruits frais et d’un bouillon vitaminé, nous nous rendons au sous-sol. Je remarque l’excitation tout à fait inhabituelle des Heibirods. Ykuiri, la cousine d’Uirni, et Usihuik, son compagnon, viennent au-devant de nous :
« Je suis heureuse que vous veniez ce soir avec nous, annonce Ykuiri.
— Vous verrez, c’est magnifique ! poursuit Usihuik. Et ça ne se produit qu’une fois par an ! Au moment du solstice. Nous nous réunissons tous les ans pour y assister ! Et on ne manquerait ça pour rien au monde ! ajoute-t-il, très excité.
— Bon ! coupe Kalept qui vient nous rejoindre. Pour la surprise, c’est raté, annonce-t-elle, visiblement déçue.
— Mais non ! Pas du tout ! s’exclame Mel. Je n’sais pas… de quoi il s’agit. Enfin, moi… en tout cas. Et cet engouement visible attise ma curiosité. Stop, Thomas ! Je n’veux pas en savoir davantage !
— Comme tu veux ! » Thomas lève les bras au ciel, les paumes ouvertes.
« Je suis désolée, s’excuse Ykuiri. Je ne savais pas qu’il fallait se taire.
— Ce n’est pas grave, réplique Kalept. Bon, les jeunes, votre programme de la journée : vous ne changez rien !
— Et ce soir ? coupe Mel.
— Je viens vous chercher en fin d’après-midi, et on se rassemble devant le bâtiment.
— Ça marche ! » réplique Mel qui hoche la tête.
La journée se poursuit normalement. Pour conserver un semblant de suspense, nous avons choisi d’éviter de parler de ce qui nous attend. Mais plus les heures passent, et plus je sens monter ma curiosité… et mon excitation !
Nous sommes réunis tous les six au rez-de-chaussée, assis deux par deux sur trois fauteuils bleus qui entourent une table basse. Sous les gazouillis des oiseaux, le bruit de l’eau, nous jouons au rigo, le jeu zadar aux pions tricolores. Jade et Thomas sont en tête, ils ont retourné une bonne partie de nos pions, et leur couleur, le jaune, semble l’emporter, lorsqu’arrive le moment attendu :
« Désolée de vous interrompre, lance Kalept.
— Non, non, on t’attendait, répond Éoïah qui se lève.
— Oh ! Juste au moment où on allait gagner, grogne Thomas.
— Tu crois ça ? Dans tes rêves, petit homme ! réplique Mel. Les rouges allaient te bouffer tout cru ! » Thomas hausse les épaules et se lève.
« Allez ! Venez ! Suivez-moi. » Kalept nous entraîne vers la sortie. L’extérieur du bâtiment est étrangement désert, alors que je sens une grande agitation environnante. Le ciel se teinte de jaune d’or, et les nuages s’enflamment d’orangé et de pourpre. Abdès se couche, les miroirs vont bientôt prendre le relais.
À chaque croisée des chemins, nous rejoignons des Heibirods qui prennent, comme nous, une même direction. Je dois lutter pour ne pas deviner leurs pensées, alors qu’une question me brûle les lèvres : « Mais où allons-nous ? » Mais je me tais.
Nous nous retrouvons tous aux abords de la grande place centrale de Gulkiuri. La population est bruyante et agitée. Dans une bonne humeur générale, les Heibirods se massent autour du dallage circulaire de pierres ocre que personne ne franchit. Même les enfants restent sagement aux côtés des adultes. Un couple s’avance, Ykuiri et Usihuik. Ils lèvent les deux mains pour nous faire signe de les rejoindre. Tous semblent attendre quelque chose. Une rumeur d’aise et de soulagement monte de l’assistance, lorsqu’un vaisseau brillant apparaît dans le ciel blanc.
« Tiens ! Ça alors ! s’exclame Mel. Ça faisait longtemps. »
C’est un houwik, un vaisseau de ligne intérieure, à la forme caractéristique de soucoupe aux bords effilés. Un appareil que nous avons souvent pris sur Ligurande et Zadari. Le sifflement aigu de l’houwik se transforme en hululement saccadé, et l’appareil se pose en douceur au centre de la place. Nous sommes surpris de ne pas sentir les violents courants d’air auxquels ce type d’engin nous a habitués. Cinq énormes pattes, de puissants vérins, amortissent l’atterrissage. Un hayon s’abaisse lentement, devant deux Heibirods à la peau gris clair, des hôtesses, je présume.
« On ne tiendra jamais tous là-dedans ! remarque Thomas.
— Plusieurs allers-retours sont prévus. Le voyage est rapide et rien ne presse, répond Kalept, alors qu’une hôtesse s’avance vers nous en claudiquant.
— Je vous en prie. Vous êtes nos invités d’honneur. »
Éoïah, surprise, hausse les sourcils, et esquisse une grimace amusée. Nous avançons main dans la main. L’étroit couloir d’entrée, beige pâle, est éclairé par des lumières bleues. Un léger parfum fleuri flotte dans l’habitacle. Un habitacle tout en courbes harmonieuses. La cabine, circulaire, a deux niveaux. Chaque niveau comporte quatre rangées organisées autour d’un espace central vide. Les fauteuils sont éclairés par des tubes circulaires bleus, entre lesquels dansent des caustiques bleutés. Le centre, vide, est éclairé de lueurs roses. L’hôtesse nous indique la première rangée : chouette ! Nous aurons plus de place pour nos jambes.
L’appareil se remplit dans le calme. Les hôtesses referment la porte, et s’assoient à proximité. Des vibrations montent, accompagnées de hululements saccadés qui accélèrent la cadence. Un hologramme apparaît devant nous. Une simple animation pour nous faire patienter. Le hululement est remplacé par un sifflement régulier, l’houwik a atteint sa vitesse de croisière. Elle dépassait les 30 000 km/h sur Zadari.
Le hululement reprend quelques minutes plus tard. Très rapide, il ralentit progressivement. Nous arrivons à destination. Je sens un léger tressaillement, nous venons d’atterrir. L’hologramme se dissout, et les hôtesses se lèvent pour déclencher l’ouverture de la cabine. Nous nous levons et nous avançons vers la sortie. L’air est frais, chargé de fortes senteurs marines.
« Hum ! lâche Thomas qui lève la tête. Sympa, ici ! »
Nous avons atterri au sommet d’un vaste amphithéâtre naturel qui domine une grande baie. Le ciel est blanc, lumineux, et l’océan, calme, argenté. Le nombre d’Heibirods m’impressionne : plusieurs milliers, assis sur les pentes sableuses en gradins. Et les houwiks poursuivent leurs rotations et déchargent des passagers toujours plus nombreux !
« Ah ! s’exclame Thomas. Depuis l’temps que j’rêvais d’voir la mer ! On peut piquer une tête ?
— Thomas ! » s’écrie Ève sur un ton de reproche. Elle soupire de fatigue et hausse les sourcils. Kalept commence à descendre la pente sableuse, elle s’arrête et se retourne.
« Ici !
— On est loin d’la mer ! remarque Thomas. On descend encore un peu.
— Trop près, nous verrons moins bien.
— On s’assoit ! ordonne Ève.
— Pff… T’es pas marrante », lâche Thomas, l’air dégoûté.
Je m’assois en tailleur sur le sable. Un sable doré où poussent de maigres touffes d’herbe sèche. Nous sommes dans la partie haute du cirque en gradins. Un balcon sur l’océan qui dépasse un kilomètre de largeur, et qui continue de se remplir ! La foule est impressionnante, oppressante : « Et s’il se passait quelque chose d’inattendu ?
— Ne t’inquiète pas, répond Ève qui secoue négativement la tête.
— Bon ! s’exclame Thomas. Ça commence à être long. Pff… J’aurais eu le temps d’aller m’baigner.
— Ça ne devrait plus tarder », précise Kalept.
Deux familles s’installent devant nous. Ykuiri fait les présentations, ils nous saluent avec déférence. Leurs trois enfants, intimidés par notre étrange allure, se retournent à plusieurs reprises. Ils ont l’air hésitant, mais l’œil vif et malicieux. C’est une curiosité légitime qui les pousse à observer les intrus que nous sommes.
Le cirque s’est rempli et le ciel s’est dégagé ; les houwiks ont terminé leurs rotations. Les Heibirods attendent patiemment, lorsqu’une forte rumeur de soulagement monte de l’immense assemblée. Un enregistrement de couinements heibirods retentit. Impossible, pour nous, de comprendre cette voix enregistrée à laquelle aucune pensée n’est associée.
« Ça veut dire quoi ? questionne Mel.
— Aucune idée, répond Kalept. Je suis comme vous, la compréhension passe par la pensée.
— La voix nous a souhaité, à tous, la bienvenue, pour ce rendez-vous annuel », réplique Usihuik, lorsqu’un étrange phénomène se produit : le ciel s’assombrit !
« Une éclipse ? s’étonne Jade.
— Ben non, Jade ! lance Thomas. C’est des miroirs qui nous éclairent !
— Les miroirs se replient pour laisser place à l’obscurité, explique Kalept.
— Mais la planète va geler ! s’inquiète Jade.
— Non, Jade. Ils ne se replient que sur cette zone. Vous allez bientôt voir pourquoi.
— Mystère ! » ajoute Mel d’une voix grave.
Les dizaines de fines bandes lumineuses se contractent, comme des projecteurs qui s’éteignent avant le début d’un spectacle. Le fond de la baie est assombri en premier. L’horizon se teinte d’un orangé qui vire au rouge sombre. L’air se rafraîchit, je me rends compte que je ne suis pas assez couvert. Éoïah se rapproche, elle se blottit contre moi, ce qui semble troubler le petit Heibirod devant nous. Une rumeur de soulagement monte de l’immense assemblée, tandis que d’étranges traces jaunes phosphorescentes apparaissent sous la surface de l’océan. Probablement animées par les courants marins, les traînées s’étendent et finissent par se rejoindre. La mer est luminescente, et sa lueur, jaune verdâtre, nous éclaire. Elle métamorphose notre rassemblement pacifique en attroupement de silhouettes lugubres et menaçantes.
« Qu’est-ce qui s’passe ? s’étonne Mel.
— Tous les ans, au solstice d’été, bien que les saisons ne soient que peu marquées sur Irod, des organismes marins viennent se reproduire ici même. Ils sont nés dans cette baie, et ils y reviennent pour leur unique reproduction.
— Quel genre d’organismes marins ? demande Éoïah.
— Des espèces d’anidaés pour toi, Éoïah. Des espèces de méduses pour vous autres, répond Kalept.
— Ah ! lâche Thomas. T’as p’t-être bien fait d’m’empêcher d’aller m’baigner.
— Leur semence est accompagnée d’un puissant fluorophore, un composé chimique fluorescent. Une substance qui se dissout dans l’eau de mer, mais qui est également hautement volatile. Ce qui provoque des évènements en cascades.
— C’est-à-dire ?
— Attendez… »
Les lueurs de l’océan s’atténuent, et un étonnant brouillard scintillant se forme au-dessus des eaux.
« C’est quoi qui brille comme ça ? demande Jade.
— Une nuée d’insectes. Attirés par la lumière, ils se sont approchés de la surface, ils ont absorbé le fluorophore, et la substance les a rendus lumineux. Et regardez ! »
Dans l’eau, des formes lumineuses grouillent et serpentent vivement.
« Le même phénomène se produit avec les poissons. Attirés par les lueurs, et par le festin des méduses, ils sont, à leur tour, devenus luminescents.
— C’est contagieux ? s’inquiète Thomas.
— En quelque sorte. »
La brume, qui rayonne comme un nuage pétillant, gagne du terrain… Elle baigne les premières rangées de spectateurs, et poursuit sa lente progression… J’observe le prodige, la tête d’Éoïah blottie au creux de mon épaule, lorsqu’un violent courant d’air nous frôle et nous fait tous deux sursauter. Dans un formidable bruissement d’ailes, et un brouhaha de petits cris suraigus, ce que je prends pour des oiseaux nocturnes, par dizaines, par centaines, puis par milliers, surgissent dans notre dos, pour fondre sur le nuage étincelant.
« Ce sont des mammifères volants, qui, eux non plus, ne rateraient le festin sous aucun prétexte. »
Les mammifères volants deviennent, à leur tour, lumineux ! Acteurs, malgré eux, d’un époustouflant ballet aérien d’arabesques lumineuses qui se croisent et s’entrecroisent, amplifiant leurs courbes avec l’expansion du nuage. Nuage qui nous dépasse…
Fasciné par cette féérie hypnotique, la tête levée vers les cieux, je suis surpris qu’Éoïah me demande d’observer l’océan. Ce que j’aperçois me fait l’effet d’un électrochoc : les Heibirods des premières rangées, luminescents, sont avachis au sol. Ils semblent sans connaissance ! Et le terrible phénomène s’étend. Les gradins sont contaminés un à un !
Mon cauchemar de la nuit dernière me revient en pleine face : des visages de lumière, des damnés, la gueule ouverte, hurlant de sauvagerie et de douleur ! J’agrippe le bras d’Éoïah et me lève d’un bond en hurlant : « On dégage ! Faut pas respirer le gaz ! »
Je crois sentir qu’Éoïah me tire vers le bas, elle me force à me rasseoir. De toute cette foule oppressante qui m’entoure, de ces centaines de paires d’yeux qui m’observent, comme une bête curieuse, personne ne se lève, personne ne réagit !
Je sens une étrange odeur, entre acétone et ammoniac. Je retiens ma respiration, mais il est trop tard. Je tente d’enjamber les rangées supérieures, mais tout tangue autour de moi. Je perds l’équilibre et tombe sur le côté, rattrapé de justesse par Éoïah. Elle vacille et s’effondre à son tour. La catastrophe est inéluctable. C’est trop tard, la vague jaune nous a atteints. Je suis incapable de bouger, statufié, allongé sur le côté, les yeux grands ouverts, le regard vers l’océan. Le petit Heibirod devant moi s’est figé en m’observant. Son visage, tout près du mien, s’éclaire lentement d’une sinistre lueur jaune verdâtre. Ses yeux jaunes, fixes, me jettent un regard glacial, hostile. Entre l’amoncellement des corps, écroulés ou avachis, des Heibirods sans connaissance, j’arrive encore à distinguer l’océan.
Les eaux se mettent à bouillonner. Elles se teintent d’écarlate, et des silhouettes sombres en sortent en rampant à quatre pattes. Elles se dandinent, en ondulant latéralement comme des crocodiles. Des monstres reptiliens ! Des Kylèniens !
Avec une terreur sans nom, je comprends enfin ce qu’il se passe. Cette parodie de spectacle n’est qu’une mascarade ! Ce n’est qu’une cérémonie infernale, un massacre en règle organisé par les Kylèniens. J’aurais dû m’en douter ! À grands coups de mâchoires, ils déchiquettent les malheureux Heibirods des premières rangées. Le sang gicle sous des grognements de fureur et des bruits atroces de craquements d’os brisés !
Ils sont plusieurs centaines à envahir le cirque ! Ils remontent les rangées les unes après les autres ! Ils exterminent méthodiquement leurs proies, ne laissant derrière eux qu’un magma gargouillant de sang et de chairs déchiquetées ! Je dois réagir ! Je dois faire quelque chose ! Il faut… Il faut… Mais mon esprit est paralysé. Je suis incapable de me concentrer.
« Adam ! Adam ! Qu’as-tu laissé faire ? Tu étais prévenu ! »
Des Sipséis viennent d’arriver sur les lieux de la tragédie. Leurs silhouettes fantomatiques dévalent lentement les pentes de l’amphithéâtre pour survoler les cadavres ensanglantés. Ils constatent, impuissants, le terrible carnage, alors que les Kylèniens, sans pitié, se rapprochent inexorablement…
Le génocide est systématique. Arrive le tour des Heibirods devant moi. Ils sont happés avec une insoutenable sauvagerie. Devant mon nez, une gueule démesurée aux dents sanguinolentes vient s’abattre autour du cou du petit Heibirod ! La tête arrachée, à peine mâchée, retombe avec des lambeaux visqueux de chairs flasques. Ses globes oculaires terrifiés éclatent sous le choc. Une odeur froide, métallique, mêlée à d’âcres relents putrides, me prend à la gorge.
C’est mon tour ! C’est la fin. Le Kylènien, le regard dément, les yeux rougis par une haine indicible, m’attrape par l’épaule et me secoue violemment. J’attends l’instant où ses crocs vont s’enfoncer dans ma chair.
« Hou, hou ! Adam ! Réveille-toi ! »
Ma vue se brouille, des taches lumineuses dansent autour de moi.
« Ça y est ! Il revient à lui ! » La voix d’Éoïah. Ma vue revient doucement. Éoïah, Ève et Kalept sont penchées sur moi. Elles ont, toutes les trois, des visages lumineux parcourus par des entrelacs sombres. Elles me dévisagent avec des regards contrariés. Je réalise que je suis allongé, et remarque que le petit Heibirod, également luminescent, m’observe, l’air perplexe.
Je découvre que mes mains sont phosphorescentes ! La peau, devenue lumineuse et translucide, laisse entrevoir le réseau sanguin des veines violacées.
« Oui, toi aussi, bien sûr ! me signale Éoïah.
— Mais ?
— Le fluorophore est associé à un psychotrope, explique Kalept, censé apporter relaxation et bienfaits.
— Apparemment pas pour toi, sourit Ève.
— T’étais en plein délire ! Grave ! ajoute Jade.
— Une crise de panique. Un cumul d’angoisses.
— Je suis désolé. Euh… Le phénomène lumineux va persister combien d’temps ?
— Le produit va se dissiper naturellement. Tout rentrera dans l’ordre d’ici demain. Il ne provoque aucune accoutumance.
— Juste une piqûre de rappel tous les ans… pour les Heibirods ! précise Mel.
— Tu peux te lever. Nous rentrons à Gulkiuri. Tu viens ? » Éoïah me tend des bras phosphorescents. Je prends ses mains et me redresse. Un coup d’œil vers l’océan me confirme que tout va bien. Les Heibirods se lèvent dans une allégresse générale. Ils s’apprêtent, comme nous, à rentrer chez eux. J’ai raté une partie du spectacle, mais j’ai dû y participer, au moins pour l’étonnement de nos voisins. Je m’en excuse auprès d’Ykuiri et d’Usihuik, qui me répondent de concert, en me disant que c’est eux qui sont désolés pour moi. Ils me tapotent les épaules pour me réconforter.
Les houwiks ont repris leurs ballets aériens. Nous rentrons, sans encombre, à Gulkiuri.
*
Notre troisième session de formation se termine, et c’est aujourd’hui le grand jour ! Encore quelques heures, et nous allons retrouver nos parents ! Sauf Éoïah qui devra patienter encore quelques jours.
Nous avons revêtu la combinaison spatiale, et nous descendons au rez-de-chaussée. Ève et Mel sont en tête. Éoïah et moi, nous les suivons. La dernière marche franchie, je me retourne pour un regard circulaire. Jade me sourit, elle entame, avec Thomas, une descente de l’escalier à cloche-pied. Mon regard croise celui d’Éoïah qui me sourit, avant de hausser les épaules. Serrés l’un contre l’autre, nous sortons du bâtiment où nous attendent Kalept, Uirni, Yusiki, Ukuwi, Ykuiri, Usihuik, et quatre awoushis.
« Bonjour ! lance Ève.
— La fine fleur d’Irod est de nouveau réunie ! » Mel se penche pour embrasser les Heibirods à tour de rôle.
« Présents pour votre arrivée, présents pour votre départ ! déclare solennellement Ykuiri.
— La boucle doit être bouclée, ajoute Usihuik.
— Vous êtes prêts, les jeunes ? » Kalept a un sourire bienveillant.
« Tout près, tout près, répond Mel qui se blottit contre Ève.
— Nous sommes prêts, ajoute Ève qui agite l’épaisse tignasse de Mel des deux mains.
— Pour le départ, comme pour l’arrivée, deux par awoushi. Et laissez-vous conduire.
— Compris ! Yusiki, nous montons avec toi. Éoïah, j’t’en prie. Je m’installe à l’arrière. »
Assis sur le rebord du fauteuil, je pose mes mains sur les épaules d’Éoïah. J’avance mon visage contre son cou. Elle se recule doucement, et relève la tête. Le visage dans sa chevelure dorée, je ferme les paupières pour mieux sentir son odeur. Un parfum fleuri qui m’évoque les sparties, des petites fleurs sauvages, bleu électrique, de Ligurande…
Yusiki, en troisième position, nous ramène au sommet de la caldeira. Le chawk nous attend. Nous descendons tous les trois, et je serre Yusiki dans mes bras : « Merci de ton hospitalité. Nous nous souviendrons de la gentillesse des Heibirods. Portez-vous bien.
— Et vous de même ! Accomplissez votre mission ! Et revenez quand vous le souhaitez ! Vous serez toujours les bienvenus.
— Merci, Yusiki.
— Allez ! Votre destinée vous attend. »
Après nos étreintes d’adieux, nous montons à bord du chawk.
« Ne vous assoyez pas, commande Kalept. Cette fois, vous n’allez pas vous contenter de subir le trajet. Je vais vous faire participer à l’action.
— Chouette ! s’exclame Thomas. On va piloter ?
— Pas exactement, Thomas. Uirni reste seul maître à bord. Vous allez simplement découvrir, dans le détail, le mécanisme de formation d’un trou de ver.
— Oh ! Génial ! » s’écrie Jade. À la suite de Kalept, nous avançons jusqu’au cockpit. À l’extérieur, les quatre Heibirods secouent leurs petits bras en guise d’adieu. Uirni nous rejoint après avoir verrouillé la porte du vaisseau. Il manipule deux hologrammes et l’appareil commence à vibrer sous l’accélération des propulseurs latéraux. Un nuage de poussière s’élève, il vient fouetter nos quatre accompagnateurs qui restent stoïques.
« C’est parti, mon kiki ! s’exclame Mel.
— Au revoir, Irod ! annonce tristement Jade.
— Nous ne quittons pas Irod tout de suite, précise Kalept. Nous prenons juste de la hauteur. »
