J’ai rangé pinceaux et toiles depuis la naissance des aînés, transformant mon atelier en un véritable terrain de jeu créatif. Le lieu est désormais dédié à leurs œuvres enfantines : coloriages éclatants, découpages hasardeux, collages fantasques et peintures souvent improbables. Ces séances artistiques improvisées nous réservent parfois des fous rires mémorables. Nous laissons libre cours à leur imagination, sans contraintes, et c’est un bonheur de les voir s’épanouir dans cet espace.
Avec l’arrivée de Jade et Thomas, nous avons décidé d’accorder encore plus de temps et d’attention aux aînés. Nous voulons éviter qu’ils ne se sentent mis de côté au profit des plus petits. Depuis la fin mars, nous avons instauré une routine : tous les deux jours, Lewis, Yves, Matt et moi partons avec eux pour des escapades d’une journée, tandis qu’Anna et Perthie veillent sur Jade et Thomas à la base.
Ces sorties, sans itinéraire strict, sont devenues une véritable tradition. Nous embarquons à bord de l’hydrogyre pour des trajets d’une heure maximum, parcourant jusqu’à quatre cents kilomètres. Le mode tout-terrain est de loin le favori des enfants. Le système de suspension souple transforme chaque rebond en un vol gracieux, avant que l’appareil ne retombe doucement pour repartir dans un nouvel élan. Les éclats de rire fusent à chaque secousse. Et lorsque les pentes deviennent trop abruptes, il suffit d’activer les pales pour s’élever dans les airs. Une aventure sans fin pour eux, et une bouffée d’air pour nous. Et deux fois par mois, nous embarquons à bord d’Héliantis pour des escapades plus longues. Cette navette offre un confort incomparable, idéal pour les enfants qui peuvent s’assoupir paisiblement pendant la traversée. Nous avons fixé une limite de deux heures de vol, soit une distance d’environ 4 500 kilomètres, ce qui nous ouvre un large éventail de destinations.
Parfois, nous mettons le cap sur la mer : les rivages sauvages et dentelés de l’océan Nammou à l’ouest, ou les immenses plages baignées de lumière de l’océan Téthys à l’est. D’autres fois, c’est la campagne qui nous appelle. Les enfants raffolent des courses effrénées dans les vastes prairies marécageuses des monts Orhgüll, où la végétation dense se mêle aux reflets d’eau scintillants. Là-bas, ils ont fait la rencontre des krïjas, ces grands mammifères ailés migrateurs qui, en avril et en septembre, survolent notre base dans un ballet aérien fascinant. Chaque soirée qui suit ces explorations devient une fête. Les enfants, débordants d’énergie et d’enthousiasme, racontent leurs aventures avec leurs mots, parfois maladroits, mais toujours passionnés. Leurs récits, ponctués d’éclats de rire et d’exclamations, transforment nos dîners en de véritables moments de partage et de bonheur.
Nous formons un petit groupe uni, solidement lié par des attaches profondes. Malgré notre isolement, je ressens une sérénité et un bonheur intenses. Je crois que mes camarades partagent ce sentiment. Les enfants, eux, vivent dans un cocon d’amour et d’attention, bercés par des parents présents et patients, toujours prêts à répondre à leurs besoins et à leurs envies. Ils ne mesurent pas encore la chance inouïe qu’ils ont de grandir ainsi, dans un cadre si privilégié, entourés d’une bienveillance inébranlable. C’est le temps béni de l’innocence et de l’insouciance, un moment suspendu qui, je le sais, ne pourra durer éternellement. Mais, pour l’instant, je savoure chaque instant.
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24 juin 2392, quatre jours avant le solstice d’hiver.
Hier, les enfants ont unanimement choisi leur prochaine escapade : une visite chez nos plus proches voisins, les pseudolémuriens de la forêt de pierre. Ce site, familier et fascinant, figure parmi nos destinations favorites. Ces créatures étranges et élégantes se sont accoutumées à notre présence, et elles semblent attendre avec impatience les petites friandises que nous apportons à chaque visite.
Les voir interagir avec nos enfants est une expérience unique, presque magique. Mel, particulièrement, me surprend par sa capacité naturelle à communiquer avec eux. Et je dis cela sans le moindre biais maternel ! Il y a, dans leurs échanges, une fluidité, une compréhension mutuelle qui dépasse les mots, comme si un lien instinctif les unissait. Cette complicité m’émerveille à chaque fois, et me ramène inévitablement à mes propres souvenirs d’enfance. Ces moments, si simples en apparence, sont pour moi un trésor que je ne manquerais pour rien au monde.
Aujourd’hui, ce sont Perthie et Yves qui restent à la base pour veiller sur Jade et Thomas. Sarah nous promet une météo parfaite : une journée douce et lumineuse, avec une légère brise et seulement quelques nuages à l’horizon. Il est 9 heures, et bien que le thermomètre affiche encore un frais 16 °C, la chaleur promet de monter rapidement. Nous avons prévu de partir dans une heure, impatients de vivre une nouvelle journée d’émerveillement au cœur de cette forêt de pierre où la nature, dans toute sa splendeur, ne cesse de nous surprendre.
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Comme à notre habitude, Matt et moi nous installons à l’arrière, laissant Ève, Adam et Mel prendre place devant nous. Anna et Lewis, en pilotes chevronnés, s’installent aux commandes. Le trajet est court, une quinzaine de kilomètres à peine : dix en ligne droite, cinq cents mètres de dénivelé à gravir, une descente équivalente, avant de filer cinq kilomètres vers le nord. Mais avec Lewis, même un parcours simple devient une aventure.
Fidèle à son esprit joueur, il commence par un rituel immuable : un tour complet de la base pour élargir progressivement les cercles. Ce petit détour fait briller les yeux des enfants, qui jubilent à chaque embardée volontairement exagérée. Puis, le véritable spectacle commence. Avec une maîtrise calculée, il dirige l’hydrogyre vers les reliefs, accélérant juste assez pour que les roues quittent le sol… L’appareil s’élève brièvement, avant de retomber dans un nuage de poussière, provoquant des éclats de rire que même la cabine ne parvient pas à contenir. Chaque rebond semble faire éclater une bulle de joie collective, légère et contagieuse.
Après avoir franchi la montagne, nous découvrons, comme à chaque fois, avec une admiration qui ne faiblit jamais, l’immensité fascinante du paysage karstique. Ce lieu est une merveille sculptée par le temps, une poésie minérale où la lumière d’Ir’ Is joue avec les ombres des formations rocheuses. Lewis arrête l’hydrogyre à notre point habituel, où subsistent encore les empreintes de nos précédents passages.
Le bruit du véhicule attire aussitôt les pseudolémuriens, qui surgissent de leur domaine d’ombre. Ils nous observent, curieux et prudents, mais jamais ils ne franchissent la limite lumineuse. Ces créatures semblent fuir les rayons directs d’Ir’ Is avec une obstination presque surnaturelle, comme des êtres nocturnes liés à l’obscurité protectrice de leur habitat. Leur présence, toujours fascinante, ajoute une part de mystère à ce décor déjà enchanteur.
Nous appelons notre destination “la clairière”, bien qu’elle ressemble davantage à une arène naturelle, encadrée par des parois abruptes et dominée en son centre par un monticule de roches usées, polies par le temps. Cet écrin minéral est le fruit d’un effondrement dû à l’érosion, un vestige des forces patientes et implacables de la nature. À l’entrée, un vieil arbre, au tronc noueux et aux branches tortueuses, impose sa présence. Ses rares feuilles lancéolées, teintées d’un jaune fané, et ses longues racines rampantes et tombantes, donnent l’impression qu’il veille, sentinelle d’un autre temps.
Les ombres épaisses de la paroi sud abritent une petite colonie de pseudolémuriens, furtifs et discrets. Ces créatures, à la fois curieuses et craintives, semblent s’être fondues dans l’esprit du lieu, partageant son mystère. La clairière est pour nous un terrain de jeux idéal, un espace où les enfants peuvent évoluer librement sans que notre vigilance ne soit constamment en alerte. Elle se situe à environ huit cents mètres à vol d’oiseau de l’entrée du labyrinthe : un passage sinueux, presque intimidant, qui serpente à travers des galeries étroites d’à peine un mètre de large, ponctuées de huit carrefours.
Nous nous orientons grâce à notre vision augmentée, un précieux outil dans ce dédale de pierres. Par précaution, les enfants portent également nos bracelets connectés, une assurance contre toute mésaventure. Je me souviens encore de notre première traversée avec eux. Mel, épuisé dès le premier carrefour, avait dû être porté. Ève, pourtant d’ordinaire téméraire, avançait à petits pas, mal à l’aise dans l’étreinte obscure de ces corridors. Aujourd’hui, c’est une tout autre histoire. Ils marchent devant nous, confiants, leurs silhouettes miniatures se découpant sur les parois rugueuses.
Ève, cependant, semble chercher à combattre un reste d’appréhension. Elle baragouine un mélange étrange de commentaires à Adam et Mel, un charabia tantôt rassurant, tantôt distrayant. Je devine qu’elle tente, à sa manière, de transformer la tension latente du lieu en une aventure excitante. Ses mots résonnent faiblement dans les galeries, se mêlant aux échos discrets des petits pas sur la roche et à l’infime bruissement de légers courants d’air qui serpentent entre les roches.
Mathias est chargé de transporter les friandises et d’en assurer la garde, mais la distribution ne nous appartient plus. Ce privilège est désormais réservé aux enfants, qui s’acquittent de leur tâche avec des méthodes… bien à eux.
« Tiens, un pour toi, un pour moi… » ou plus souvent : « Un pour toi, deux pour moi ! »
La situation prête à sourire, surtout quand ils se montrent d’une efficacité redoutable pour épuiser rapidement les réserves. Par précaution, nous déjeunons avant leur première tournée de distribution. Quant à la sieste, elle est reléguée au rang de souvenir lointain… Ève, fidèle à son caractère bien trempé, se démarque de ses frères. Si Adam et Mel agissent avec spontanéité et bienveillance, Ève, elle, laisse parfois poindre un côté espiègle et légèrement provocateur. Elle s’amuse, par exemple, à attirer les pseudolémuriens hors de leur ombre protectrice, juste pour observer leur réaction hésitante face à la lumière. Une taquinerie sans malice, mais révélatrice de son tempérament joueur et un brin autoritaire.
Lorsqu’ils se mettent à courir autour du monticule central, Ève, comme à son habitude, prend les commandes. Adam et Mel la suivent sans protester, la laissant dicter les règles du jeu. Mais, fidèle à elle-même, Ève se réserve toujours le droit de les modifier… surtout lorsqu’elles ne jouent pas en sa faveur. Mauvaise perdante ? Assurément. Mais aussi une meneuse née, pleine d’énergie et de malice, que rien ne semble pouvoir arrêter.
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Mathias est assis près de l’entrée de la clairière, à mi-ombre, le dos calé contre la paroi rugueuse. Je suis allongée, la tête posée sur ses cuisses, ses doigts glissant doucement dans mes cheveux. Les yeux fermés, je me laisse porter par cette sérénité rare. Chaque geste est un baume, chaque souffle, une promesse de calme.
« Maman ? » La voix de Mel me tire doucement de cet état suspendu. Elle est hésitante, presque tremblante. J’ouvre les yeux. Accroupi devant moi, il joue nerveusement avec une brindille.
« Oui, mon poussin, qu’est-ce qu’il y a ?
— Elle est où, Ève ? »
Je fronce les sourcils. « Comment ça, elle est où ? »
Je me redresse, d’abord sur les coudes, puis complètement, aidée par Mathias qui, lui aussi, se redresse brusquement.
Mel hausse les épaules, l’air désemparé. « Ben… chais pas. »
Anna et Lewis, qui sont accroupis au soleil près d’Adam, se relèvent aussitôt. L’inquiétude s’installe, insidieuse.
« Sarah ! appelle Lewis, sa voix plus forte. Tu localises Ève ! »
Aucune réponse. Pas d’affichage. Rien.
« Sarah ? » Toujours rien. « Sarah ! »
L’atmosphère devient lourde.
Lewis se tourne vers nous, son regard plus sombre. « Vous l’avez vue passer ? »
Mathias secoue la tête. « Non. Elle doit être dans les parages, elle n’a pas pu aller bien loin. »
Nous appelons Ève, encore et encore, nos voix résonnant contre les parois, mais sans réponse. Et Sarah qui reste silencieuse… Cette coïncidence devient oppressante.
« Les garçons, vous l’avez vue où, pour la dernière fois ? » Anna, d’une voix tendue, mais ferme, prend les choses en main. Adam et Mel se regardent, visiblement mal à l’aise. Adam porte un doigt à sa bouche, évitant nos regards.
« Vous faisiez quoi, tous les trois ? » insiste Anna, en essayant de garder son calme.
Je prends un ton plus doux, tentant de désamorcer la tension. « À quoi vous jouiez ?
— À s’attraper… » murmure Mel, comme si cette confession allait déclencher une réprimande.
Lewis part inspecter les abords des cavités des pseudolémuriens, tandis que Mathias commence à escalader le monticule central, ses mouvements rapides et précis.
« Je l’ai trouvée ! » crie-t-il soudain. Sa voix résonne, brisant la tension.
Tous nos regards se tournent vers lui. Il se penche un instant derrière les rochers, disparaît, puis réapparaît avec Ève inerte dans ses bras !
« Elle était allongée là-haut. » Sa voix est troublée alors qu’il descend avec précaution. « J’ai cru qu’elle dormait, mais… elle ne se réveille pas. »
Anna s’approche immédiatement. Elle pose une main sur la poitrine d’Ève et l’observe attentivement. « Elle respire normalement… murmure-t-elle, déconcertée.
— Les enfants, prenez vos affaires ! On rentre ! ordonne Lewis, son ton sans appel.
— Sarah ? dis-je presque instinctivement.
— Oui, Éria ? »
Le soulagement est immédiat, mais teinté d’agacement. « Pourquoi tu n’as pas répondu tout à l’heure ?
— Répondu ?
— Oui, à nos appels.
— Je n’ai reçu aucun appel. Une perturbation électromagnétique a altéré le système pendant 112 secondes. »
Je fronce les sourcils. « Une perturbation ? Elle venait d’où ?
— Je l’ai localisée autour d’Ève. »
Mon cœur manque un battement. « Pardon ? Autour d’Ève ?
— Exactement. La perturbation était concentrée autour d’elle. »
Un frisson glacé me parcourt. « Là… y a un truc qui m’échappe…
— À moi également, répond Sarah, sa voix presque distante.
— Éria, on y va ! » hurle Lewis, me tirant de ma stupeur.
*
Le retour se fait dans une urgence tendue, presque palpable. Les deux garçons, l’air sombre, les traits tirés par une fatigue inhabituelle, grimpent à l’arrière de l’hydrogyre, obéissant sans un mot à Anna. Je les observe un instant, frappée par leur silence inhabituel, puis prends place à mon tour. Mathias me rejoint, portant Ève comme une poupée de chiffon. Ensemble, nous l’installons entre nous deux, son petit corps immobile semblant trop léger, trop fragile.
L’appareil décolle dans un vrombissement sourd. Je me retourne instinctivement pour vérifier les harnais des garçons, mais je découvre qu’ils sont déjà profondément endormis, leurs têtes inclinées, leurs visages paisibles…
Le trajet jusqu’à la base ne dure que trois minutes, mais le silence à bord semble le prolonger indéfiniment. À notre arrivée, Adam, Mel, et Ève ne donnent toujours aucun signe de réveil. Leur immobilité me met mal à l’aise, comme si un voile étrange les enveloppait.
Perthie nous attend, déjà prête, son matériel disposé avec une précision presque chirurgicale. Et son diagnostic tombe rapidement, tranchant comme une lame : narcolepsie sans cataplexie. Les enfants dorment profondément, enfermés dans un état de sommeil paradoxal prolongé. Rien ne semble pouvoir les en sortir…
Puis la fièvre s’invite, insidieuse. Leur température grimpe inexorablement, atteignant 39 degrés à la tombée de la nuit. Chaque minute est une épreuve. L’imagerie médicale révèle des lésions inquiétantes au niveau de leur complexe amygdalien, des anomalies qui nous glacent le sang. Perthie, imperturbable dans son efficacité, décide de les placer sous perfusion, ses gestes empreints d’une gravité rare.
Et les résultats des analyses tombent enfin… Ils confirment ce que nous redoutions tous, ce que nous attendions : les enfants ont été contaminés par le virus éthaïre. C’était inévitable, nous le savions. Pourtant, affronter l’inévitable n’en est pas moins bouleversant. La gravité de la situation s’accentue, rendant l’atmosphère encore plus oppressante.
