Chapitre 39

Perthie

Décidée à assumer pleinement mon rôle de médecin, je referme la porte derrière moi, laissant le silence s’installer. Je me dirige vers les moniteurs, sous le regard attentif de Tchéa, qui ne me quitte pas des yeux. Son regard est un mélange de curiosité et de méfiance, mais il n’y a plus cette panique que j’ai décelée plus tôt.

La courbe de sa température affiche une nette amélioration, et sa tension, bien qu’encore basse, remonte progressivement. Un léger soulagement m’envahit. Elle est sur la bonne voie. Je prends une profonde inspiration, me retourne vers elle, et décide qu’il est temps de lui expliquer, dans les grandes lignes, les opérations que nous avons dû mener.

Avec des gestes mesurés, je rabaisse le drap jusqu’à son ventre, révélant son épaule bandée. Je sens sa tension monter légèrement, alors, pour l’apaiser, je lui adresse un sourire et détache doucement ses deux mains. Paumes ouvertes, doigts écartés, je lui fais signe de ne bouger que modérément.

Elle semble comprendre. Lentement, elle étire le bras droit, observe la perfusion d’un air intrigué, puis pose une main prudente sur le bandage qui recouvre son épaule gauche. Une grimace traverse son visage, fugace, mais révélatrice.

Je rapproche un moniteur et active l’affichage des photos pour qu’elle puisse voir. Tout en surveillant ses réactions, je lui montre successivement : son épaule sanguinolente, les chairs tuméfiées dépassant de sa veste déchirée ; une image de son épaule nue, nettoyée avec soin ; puis une photo des points de suture alignés avec précision. Enfin, je lui montre une dernière image, prise juste avant le bandage.

Je lui laisse le temps d’assimiler chaque image, cherchant dans ses yeux une réaction, un signe de compréhension ou d’acceptation. Le silence est dense, presque solennel. Une part de moi espère que ces explications, bien que succinctes, suffiront à instaurer une forme de confiance entre nous.

Elle observe les clichés avec une moue contrariée, plissant le front avant d’écarquiller les yeux. Ses expressions, si proches des nôtres, me fascinent un instant. Sa compréhension est évidente : elle sait ce qu’elle regarde. Cela ne fait aucun doute.

Prenant soin de ne pas brusquer ses mouvements, je retire entièrement le drap, révélant la jambe plâtrée maintenue légèrement surélevée, tandis que je détache la jambe valide. Chaque geste est mesuré, accompagné d’un regard vers elle pour m’assurer de sa coopération. Elle ne manifeste aucune résistance, mais son attention ne faiblit pas.

Je lui présente alors la suite de clichés, cette fois montrant les étapes de l’opération de la hanche. Sa réaction, bien que marquée d’une certaine gravité, demeure calme. Aucun dégoût, aucune panique. C’est à peine si elle fronce les sourcils, absorbée par ce qu’elle découvre.

Confortée par sa résilience, bien plus grande que celle de nombreux humains face à de telles images, je décide de pousser l’expérience un peu plus loin. Je fais défiler les photos et radiographies des articulations sus et sous-jacentes, expliquant par des gestes simples les étapes des réparations.

Elle ne bronche pas, étudiant chaque cliché avec une intensité presque scientifique. Je perçois dans ses yeux non seulement de la compréhension, mais aussi une sorte d’acceptation stoïque. Ce comportement, empreint d’une maturité et d’une force psychologique impressionnantes, me laisse admirative.

À la fin de mon exposé, elle repose la tête contre l’oreiller, ferme un instant les paupières et expire profondément, comme pour assimiler tout ce qu’elle vient de voir et entendre. Puis, avec une lenteur presque solennelle, elle me tend la main droite, paume ouverte.

Ce geste, si simple et pourtant chargé d’émotion, me prend de court. Je m’accroupis à son niveau, prenant sa main dans les miennes avec une douceur mesurée. La chaleur de sa peau contraste avec la froideur clinique de la pièce. Je reste ainsi un moment, sans un mot, laissant ce contact sceller une sorte de confiance naissante.

Quand elle retire doucement sa main, je me redresse et lui présente un bassin, désignant l’objet tout en mimant son utilité avec des gestes clairs et expressifs. Elle hoche légèrement la tête, son regard empreint d’une lueur d’assentiment, signe qu’elle avait compris.

Avec le même soin que précédemment, je remonte le drap jusqu’à ses épaules, ajustant les plis pour qu’elle soit bien couverte. Mon regard croise brièvement le sien, et j’y lis quelque chose de nouveau, une étincelle de compréhension mêlée à un soupçon de gratitude.

Je me détourne alors, traverse la pièce à pas feutrés et vais rouvrir la porte, le souffle léger, consciente d’avoir franchi une étape essentielle dans cet échange unique.

« Vous pouvez entrer. Je lui ai détaillé les opérations qu’elle a subies, alors, s’il vous plaît… ménagez-la.

 Aucun souci, promet Anna en levant la main droite, un sourire faussement innocent au coin des lèvres. Aujourd’hui, j’aimerais juste savoir d’où elle vient et… si possible, ce qu’elle faisait là où nous l’avons trouvée. Éria et Mathias sont partis chercher une tablette holographique. Nous allons lui présenter Alpha 3 pour voir sa réaction. »

À peine sa phrase terminée, Éria fait irruption dans le laboratoire, brandissant fièrement la tablette.

« Voilà ! Où est-ce que je l’installe ?

 Ici, à sa droite », dis-je en dégageant précautionneusement le matériel médical.

Avec une efficacité presque chorégraphiée, l’appareil est mis en place. Éria, impatiente, commande : « Sarah, affiche-moi une représentation tridimensionnelle d’Alpha 3. »

Sans transition, une sphère gigantesque surgit dans l’espace, en rotation lente, ses reliefs lumineux projetant des ombres mouvantes sur les murs. Tchéa sursaute légèrement, mais ce n’est pas la peur qui traverse ses traits. Bien au contraire.

Un large sourire illumine son visage, une expression si spontanée et pleine de ravissement que tout le monde reste figé. Je m’attendais à un choc, à une terreur muette face à cette apparition soudaine, presque magique. Au lieu de cela, elle observe la sphère avec une curiosité vive, presque comme si elle saluait une vieille connaissance.

Et ce sourire… Ce sourire qui transcende les frontières des espèces. Un instant, il balaie toute différence entre elle et nous, rappelant avec une force troublante que le sourire n’est pas, et n’a jamais été, le propre de l’homme.

«Ir’ Dan!» s’exclame-t-elle avec assurance, tout en suivant du doigt la rotation du globe holographique. Son doigt s’arrête précisément sur la région où nous l’avons trouvée.

Je reste figée, comme hypnotisée, et autour de moi, le silence devient presque palpable. Nous sommes stupéfaits, frappés par l’évidence qui s’impose : Tchéa sait se repérer dans l’espace et connaît la géographie de la planète.

« Je crois que la planète vient de retrouver son nom, souffle Yves, la voix empreinte d’une admiration presque solennelle.

 Exit Alpha 3, bienvenue Ir’ Dan ! » annonce Éria avec un large sourire, tout en posant fièrement ses mains sur ses hanches.

Anna, les yeux brillants, relève doucement la tête : « Sarah, affiche-nous la Terre », demande-t-elle doucement, presque comme si elle craignait de rompre la magie de l’instant.

Le globe rétrécit légèrement et sa surface se métamorphose. En quelques secondes, notre chère planète bleue apparaît, éclatante, avec ses continents familiers baignés de lumière. Tchéa observe cette nouvelle projection avec une attention minutieuse.

« La Terre, notre planète, annonce Anna. Terre !

 Terr, dit-elle enfin, d’un ton qui semble empreint d’un profond respect. Terr», répète-t-elle en fronçant légèrement les sourcils, comme si elle voulait bien s’imprégner du mot.

Anna, toujours captivée, poursuit : « Sarah, affiche Ir’ Dan. »

Le globe retourne à son apparence d’origine, et Tchéa, satisfaite, s’exclame de nouveau, presque triomphante : «Ir’ Dan!»

Nous répondons en chœur, comme des gamins devant une découverte extraordinaire : « Ir’ Dan ! »

Tchéa nous observe, amusée par notre enthousiasme débordant. Elle hoche lentement la tête, confirmant que, oui, Ir’ Dan est bien le nom de sa planète. À cet instant, tout semble basculer. Ce n’est plus une inconnue blessée que nous avons recueillie. C’est une messagère, un lien vivant avec un monde dont nous ignorons tout.

« Sarah, la Terre, s’il te plaît, redemande Anna. Nous allons lui montrer notre lieu de naissance.

 Pour qu’elle en fasse de même avec Ir’ Dan, complète Éria avec un clin d’œil.

 Merci », réplique Anna, un sourire moqueur aux lèvres.

Elle désigne Amsterdam d’un geste précis. L’un après l’autre, nous pointons notre lieu de naissance sur le globe terrestre, chacun s’appliquant à faire comprendre à Tchéa l’importance de cet exercice.

« Sarah, Ir’ Dan, s’il te plaît. »

Anna se tourne ensuite vers Tchéa, lui tendant les mains dans un geste invitant à la confiance. Tchéa ne tarde pas à réagir : elle pointe un doigt vers l’extrémité sud-est de Gandharva, à une centaine de kilomètres de l’océan Nammou.

«Valène, dit-elle calmement.

 Waouh ! s’exclame Éria, les yeux écarquillés. C’est loin !

 Mouais, acquiesce Mathias d’un ton plus sceptique. Si elle a compris ce qu’on lui demande, comment se fait-il qu’elle soit… si loin de chez elle ? »

Éria, toujours piquée par la curiosité, interpelle Sarah avec une excitation à peine dissimulée :

« Sarah, un planisphère d’Ir’ Dan, s’il te plaît ! »

En un instant, une mappemonde holographique s’affiche, projetant la topographie complète de la planète. Tchéa, impassible, mais concentrée, parcourt la carte du doigt. Elle commence à Valène, l’endroit qu’elle vient de nous désigner comme son lieu d’origine, et trace un itinéraire méticuleux jusqu’à notre point de rencontre.

Son doigt s’arrête un instant. Elle lève les yeux pour nous scruter tour à tour, comme pour s’assurer que nous suivons son raisonnement. Puis, sans un mot, elle poursuit sa trajectoire, jusqu’à l’extrême sud-ouest de Taranis, près de l’océan Nammou.

Un silence chargé d’interrogations s’installe. Tout semble s’accélérer et se figer à la fois, comme si Tchéa venait de révéler un secret, une réponse qui ne fait qu’ouvrir la porte à de nouvelles questions.

«Sara… Zilin!» annonce-t-elle fièrement, un éclat déterminé dans le regard. «Silteplè», ajoute-t-elle, accompagnant ses mots d’un léger hochement de tête qui arrache un sourire unanime à l’assemblée.

Mais le sourire s’efface rapidement au fur et à mesure que nous réalisons ce qu’elle vient de nous montrer.

Elle désigne un chemin impressionnant qui longe la côte est de Gandharva sur environ 2 400 kilomètres. Puis, sans hésitation, elle oriente son doigt vers le nord-est, suivant une trajectoire sur près de 5 000 kilomètres. Là, le tracé atteint un chapelet d’îles, une fine passerelle naturelle entre les continents de Gandharva et Taranis.

Son doigt traverse ensuite les 3 500 kilomètres qui séparent les deux terres, avant de serpenter le long de la côte sud de Taranis sur plus de 4 200 kilomètres, jusqu’à l’endroit précis de notre rencontre.

Mais ce n’est pas tout. Elle poursuit son geste, traçant une route imaginaire qui longe l’océan vers le sud sur 3 100 kilomètres, avant d’infléchir vers le sud-sud-est pour couvrir encore 2 500 kilomètres supplémentaires…

Je reste, un instant, figée, calculant mentalement l’ampleur du trajet. 15 100 kilomètres parcourus… sur un itinéraire total de 20 700 kilomètres !

Un silence abasourdi envahit la pièce. Cette distance, cette précision… Comment ? Pourquoi ? Et surtout, dans quel but ?

Tchéa, elle, semble totalement impassible, comme si cette prouesse relevait de la simple évidence. Une évidence qui, pour nous, dépasse l’entendement.

« Sarah, j’ai besoin d’informations sur deux points précis », lance Anna, concentrée, tout en zoomant sur la carte d’un geste précis du pouce et de l’index droits.

« Ici ! Elle désigne l’origine de Tchéa d’un geste sûr.

  53′ 40″ Nord, 37° 47′ 52″ Ouest.

 Et ici ! ajoute-t-elle, son doigt glissant vers la destination finale.

  50′ 8″ Sud, 5° 39′ 55″ Ouest. Recherches en cours», annonce Sarah, sa voix calme tranchant avec la tension qui gagne la pièce.

Mathias rompt le silence, incrédule : « Elle aurait parcouru plus de 15 000 kilomètres ?! » Il secoue la tête, comme pour rejeter l’idée. « On a forcément raté quelque chose. Un moyen de transport… un véhicule quelconque ? »

Sa voix trahit une hésitation, teintée d’une pointe d’inquiétude. Que Tchéa ait réellement pu parcourir une telle distance à pied défie toute logique. Pourtant, l’absence manifeste de tout moyen de locomotion rend cette hypothèse, aussi improbable soit-elle, presque irréfutable.

Le silence retombe, dense, comme si l’énigme venait d’élargir encore davantage le fossé entre ce que nous comprenons et ce qui nous échappe. Tchéa, toujours impassible, observe la carte, le visage insondable.

Éria déploie une paume, les doigts tendus et serrés, et survole la carte d’un geste théâtral, mimant le déplacement d’un vaisseau tout en soufflant doucement, un sourire espiègle aux lèvres. Son imitation, pourtant pleine d’entrain, n’obtient qu’un froncement de sourcils de la part de Tchéa, visiblement déconcertée par cette démonstration.

« Je crois qu’elle n’est pas fan de ton interprétation », glisse Anna en croisant les bras, un éclat amusé dans le regard.

Avant qu’Éria ne réplique, la voix de Sarah, calme et factuelle, impose le silence. «Recherches effectuées. Les deux zones indiquées sont couvertes de forêts denses.»

Nous retenons notre souffle tandis qu’elle poursuit. «Je détecte la présence d’arbres géants abritant des constructions aux formes géométriques variées, ainsi que des réseaux complexes de circulation.»

L’écran holographique s’anime et projette simultanément deux vidéos. Sur celle de gauche, capturée en pleine nuit grâce aux systèmes de vision nocturne, des formes géométriques se dessinent nettement, entourées de lignes jaunes pulsantes. La réaction de Tchéa est immédiate. Elle se redresse légèrement, les yeux fixés sur l’écran, et commence à pointer frénétiquement certains détails tout en murmurant un charabia incompréhensible.

Son agitation est troublante, presque fascinante. Elle semble interpréter les figures jaunes avec une assurance déconcertante, comme si elles contenaient un message limpide qu’elle seule pouvait saisir.

« Assez pour ce matin ! » Je coupe les retransmissions d’un geste ferme. « Elle a besoin de repos. On vous retrouve à midi. »

Lorsque nous nous retrouvons seules, Tchéa, d’un mouvement fluide de la main droite, me fait comprendre qu’elle souhaite revoir les vidéos. Intriguée, je lui tends la tablette holographique. À ma grande surprise, elle manipule l’appareil avec une aisance déconcertante, comme si elle en maîtrisait instinctivement le fonctionnement.

Elle fait défiler les images des constructions, ses doigts glissant avec précision. Soudain, elle s’arrête sur une structure octogonale, parfaitement symétrique. Son expression change, une ombre de mélancolie passe dans ses yeux. Elle me regarde, hoche lentement la tête et murmure d’une voix douce, mais chargée d’émotion : «Valène…»

Je reste figée, observant ce mélange de tristesse et de certitude sur son visage. Il n’y a pas de doute : cette construction, cet endroit, signifie quelque chose pour elle.