Chapitre 35

1.2.2

Anna

Je survole un vaste estuaire où les mangroves s’entrelacent en un labyrinthe impénétrable, dissimulant leurs secrets dans l’ombre des eaux sinueuses. Derrière moi, ses méandres s’effacent peu à peu. La navette glisse le long du rivage, filant vers le nord…

Au large, une barrière de corail éclate sous le soleil, un ruban lumineux aux reflets changeants. Je ralentis et incline légèrement ma trajectoire, effleurant son éclat d’un regard, avant de la survoler.

Les vagues s’écrasent sur elle en une danse incessante, jetant de blancs festons d’écume qui contrastent avec l’opalescence des hauts-fonds. La mer, sur tribord, est d’une pureté cristalline, d’un bleu qui semble impossible, presque irréel.

Un relief se dessine à l’horizon : une succession de mornes escarpés et de pitons rocheux drapés dans une végétation tropicale exubérante. En contrebas, des petites baies bordées de sable doré se dévoilent, tels des joyaux cachés.

Je ralentis encore, savourant la splendeur du paysage qui défile sous mes yeux. Mon regard est happé par une immense plage en croissant, ourlée d’écume scintillante. Un peu plus loin, un îlot solitaire émerge des flots, tel un fragment de terre oublié par le temps.

J’amorce une descente en douceur et, en vol stationnaire, je fais pivoter l’appareil lentement, embrassant d’un seul regard l’étendue majestueuse du littoral, où terre et mer s’entrelacent en un tableau à couper le souffle.

À bâbord, une cascade jaillit de la verdure et s’écoule en un voile argenté. À tribord, une colline dégagée domine les environs, offrant une perspective imprenable. Des rochers granitiques, sculptés par les vents et les marées, se dressent fièrement, leur teinte beige clair et ocre s’accordant harmonieusement avec le sable presque blanc de la plage déserte. L’eau turquoise, si limpide qu’on distingue les fonds marins, semble inviter à plonger dans son calme absolu. Les vagues, douces et inoffensives, effleurent le rivage, ajoutant une sérénité presque irréelle à ce tableau.

« Alors ? Qu’en pensez-vous ? » demandé-je, tentant de cacher l’excitation qui monte en moi. Pour moi, ce lieu est parfait, mais je veux l’approbation de l’équipage.

« Mouais. Pas mal, lance Éria avec un ton faussement détaché, un léger sourire en coin.

 Pas mal ? s’insurge Yves, les yeux brillants d’enthousiasme. Mais c’est magnifique ! »

Éria éclate de rire. « Je plaisante, évidemment ! Oui, ça a l’air parfait. On se pose où ? »

Lewis, concentré, désigne la colline dégagée à tribord. « Là, sur cette hauteur. Terrain stable, bonne vue d’ensemble.

 Tous d’accord ?

 Vendu ! » déclare Éria, sa voix légère, accompagnée d’un éclat de rire qui tranche agréablement avec la tension des heures passées.

Je pose la navette en douceur sur le terre-plein herbeux qui surplombe la plage d’une trentaine de mètres. Le site est idéal, offrant une vue imprenable sur l’océan et les reliefs environnants. Tandis que les moteurs s’éteignent, Lewis vérifie les données environnementales.

« Température : 29°, humidité : 71 %, vent : 15 km/h, sud-est », énumère-t-il avec son calme habituel.

Je consulte les images infrarouges transmises par les caméras de surveillance d’Alpha Cent. Les présences animales y sont nombreuses, silhouettes mouvantes et furtives parmi la végétation dense, mais les balises de sécurité n’indiquent aucun comportement préoccupant. Sarah confirme qu’aucun regroupement suspect ou potentiellement menaçant n’a été détecté.

Rassurée, je déclenche l’ouverture de la porte arrière. Une bouffée d’air chaud s’engouffre aussitôt dans la cabine, emportant avec elle un mélange enivrant de parfums. Des effluves sucrés et épicés, probablement issus des fleurs exotiques de la forêt, se mêlent aux senteurs marines musquées et phénoliques, caractéristiques des rivages tropicaux. L’odeur est puissante, presque palpable, un appel irrésistible à quitter la sécurité hermétique de la navette pour plonger dans cette nature luxuriante et vibrante de vie.

Je me lève, attrape quelques affaires indispensables et descends de la navette. L’air tiède et saturé d’humidité m’enveloppe aussitôt, accentuant la sensation d’immersion dans cet environnement sauvage.

Depuis cette colline recouverte d’une herbe dense et drue, le panorama s’étale devant moi dans toute sa splendeur. Le croissant de sable beige clair, parfaitement dessiné, s’étire sur près d’un kilomètre, encadré par la végétation exubérante de la jungle tropicale d’un côté, et par les eaux cristallines de l’océan de l’autre. À l’horizon, l’îlot que nous avons survolé semble flotter, à un demi-mille à peine du rivage, tel un joyau posé sur la mer turquoise.

Les sons de la nature prennent rapidement le dessus, composant une symphonie aussi fascinante qu’assourdissante. Le ressac, pourtant puissant, est couvert par une cacophonie de cris d’animaux inconnus, des piaillements perçants aux grondements plus sourds, mêlés aux bruissements incessants du feuillage et aux craquements sporadiques des branches. Tout semble vivant, vibrant, comme si ce coin de paradis recelait une énergie propre, à la fois fascinante et indomptée.

À la suite d’Orthos, nous descendons le tertre en file indienne, avec prudence sur ce terrain irrégulier de granit gris-beige, érodé par le temps et les éléments. Chaque pas résonne légèrement contre la roche. Lewis, le premier, bondit sur le sable humide et, sans réfléchir, je l’imite.

Le contact doux et mouvant du sable sous mes pieds me projette, comme par magie, dans un souvenir d’enfance. Je me revois, petite fille, sur les plages de la mer du Nord, amusée à marcher comme un automate, savourant les bruits de succion produits par le sable humide à chaque pas. Ce souvenir m’enveloppe d’une chaleur nostalgique jusqu’à ce que la voix de Mathias me ramène au présent.

« Et si on nettoyait la plage ? propose-t-il. On pourrait rassembler tous ces troncs échoués et ces branchages épars pour faire un immense feu de joie ce soir. »

Éria approuve d’un geste enthousiaste, mais ajoute, avec un sourire joueur : « Après la baignade ! »

À ces mots, elle commence à se déshabiller, prête à courir vers l’eau. Une alarme instinctive me pousse à l’interrompre : « Éria ! Attends ! On vérifie les abords de la plage d’abord ! Lewis, tu t’occupes de ça avec Orthos. »

Lewis hoche la tête et se met immédiatement au travail avec le robot, tandis que Perthie et Yves s’agenouillent au bord de l’eau, équipés de leurs analyseurs portatifs. Perthie relève la tête après un moment de concentration : « Deux minutes, on finit de tester. »

Peu après, Lewis lève la main en signe de confirmation : « La plage est protégée, Anna. Rien à signaler. On peut y aller. »

Perthie enchaîne, les yeux toujours rivés à ses instruments : « L’eau est à 28°, au bord. Salinité normale, 34 grammes par litre, chlorure de sodium prépondérant… Bref, rien de surprenant. Mais, par prudence, évitez de boire la tasse. »

Yves, qui observe ses propres mesures, conclut en jetant un regard amusé à Éria : « On peut marcher pieds nus… en regardant bien devant nous… évidemment ! »

Je m’assois sur le sable sec, ferme les paupières et laisse le vent marin caresser mon visage. Une bouffée d’air iodé emplit mes poumons, légère, vivifiante… Que c’est bon. Je me redresse lentement pour m’asseoir en tailleur, les coudes appuyés sur mes genoux. Je ramasse une poignée de sable, et observe, fascinée, les particules scintillantes filer entre mes doigts comme une fine cascade d’étoiles. Ce spectacle simple m’évoque la fuite inexorable du temps, immuable pour ce monde, mais si relative pour nous six.

Un frisson me traverse. Je défais mes bottes, m’autorisant enfin ce contact direct avec le sol. Pieds nus, je ressens la texture du sable chaud et doux contre ma peau. Je me relève et, d’un geste libérateur, retire ma combinaison.

Devant moi, mes compagnons se sont déjà précipités à l’eau. Leur joie éclatante résonne jusqu’à l’horizon, tandis qu’ils nagent en direction de l’îlot, leur silhouette se découpant sur la mer turquoise. Lewis, en retrait, m’attend, l’eau lui montant jusqu’aux genoux. Je le rejoins, avançant doucement sur le sable humide qui s’enfonce légèrement sous mes pas.

À mi-chemin, une vague monte, s’écrase doucement contre mes mollets. Je ferme les yeux, absorbant cet instant, inspirant profondément l’air chargé de sel et de promesses d’ailleurs. Lewis, ravi, commente la température de l’eau avec enthousiasme. Je hoche la tête en signe d’approbation, un sourire sur les lèvres.

Je m’avance encore, fascinée par les caustiques qui dansent au fond de l’eau, ces arabesques mouvantes de lumière. Puis, sans réfléchir davantage, je plonge, accueillant l’étreinte liquide, enveloppée par l’assourdissement des sonorités aquatiques.

Je flotte sur le dos, bras écartés, yeux fermés, portée par un silence chaleureux et apaisant. Lorsque je me redresse, l’eau à hauteur de la taille, je bascule la tête en arrière pour rejeter mes cheveux trempés.

Des cris résonnent dans mon dos, des « Hou ! Hou ! » joyeux qui m’incitent à me retourner. À travers l’éclat du soleil sur les vagues, je distingue mes compagnons, déjà arrivés sur la plage de l’îlot. Un bras en visière pour mieux les voir, je souris. Puis, d’un coup de jambes, je plonge à nouveau, décidée à les rejoindre, portée par cette eau qui semble promettre une éternité de liberté.

La plage est un écrin naturel, entourée de blocs granitiques aux formes adoucies par le temps et ombragée par des bosquets d’arbustes et d’imposantes herbes géantes. Des troncs élancés émergent, couronnés de longues feuilles pennées que la brise fait doucement onduler. Un calme serein émane de ce lieu, à peine troublé par le murmure des vagues et le bruissement des feuillages.

Après avoir exploré l’îlot et découvert ses recoins secrets, nous revenons à la nage, portés par l’eau tiède et cristalline. Perthie, précautionneuse, se presse de protéger sa peau claire du soleil éclatant. Éria, Lewis et moi partageons mon brumisateur de crème solaire, réglé à un indice quinze. Notre peau, plus mate, est moins vulnérable aux rayons ardents.

Lewis s’empare de l’appareil et, taquin, m’asperge sans retenue, couvrant mon buste et mon ventre de la lotion fine et rafraîchissante. Ses mains, légères et attentives, suivent, étalant le produit sur ma peau avant de glisser lentement dans mon dos. Je ferme les yeux un instant, savourant la sensation de ses doigts qui parcourent mes omoplates.

D’un geste naturel, je me penche vers l’avant, offrant mes cuisses écartées et le bas de mon dos à ses soins… Je ressens un frisson d’intimité et me retourne, captivée par son regard. Nos lèvres se rencontrent dans un baiser ardent, mon souffle mêlé au sien, tandis que ses mains s’attardent sur ma taille.

Sentant son désir monter, je m’écarte doucement, à regret, le sourire aux lèvres. « Bon. On va leur donner un coup de main ? »

Il me fixe un instant, feignant une moue vexée, avant de sourire, son regard amusé trahissant un soupçon de frustration. « Allumeuse ! » murmure-t-il, avec un éclat de malice qui ne demande qu’à attendre une autre occasion.

Nous décidons de commencer le nettoyage par le nord, rassemblant les branchages épars en tas ordonnés avant de les transporter à l’endroit prévu pour le feu de joie. Orthos s’occupe des plus gros troncs avec une efficacité implacable, ses mouvements mécaniques accompagnés d’un bruit sourd à chaque tronc déplacé.

Le bruissement apaisant de la cascade à proximité me tente, et je me surprends à vouloir m’y aventurer, mais Lewis se met en travers de ma route, son ton grave. « Je pense qu’on a eu assez de soucis pour aujourd’hui. On ira demain. Je n’ai plus envie de… »

Sa phrase reste en suspens, interrompue par un cri perçant, un cri d’effroi qui glace le sang. Éria ! Tous les regards convergent vers elle. Orthos, en déplaçant un tronc massif, a dérangé une créature imposante, un être rampant qui se dresse brusquement devant nous. La bête mesure plus de deux mètres. Je reste figée, tandis qu’elle se rue vers Éria.

Le temps semble se dilater… Mathias bondit en avant, mais l’animal ne s’arrête pas. Il frôle Éria dans une course effrénée et se dirige vers l’eau. Je distingue sa tête d’arthropode d’un rose pâle malsain, contrastant avec les anneaux noirs et rouges de son corps sinueux. Ses mouvements rapides dévoilent une centaine de paires de pattes rougeâtres qui ondulent dans une danse hypnotique et terrifiante.

Le mille-pattes géant atteint enfin l’eau, où il surnage avec une facilité troublante. Ses ondulations rythmiques le propulsent au loin, et il disparaît progressivement sous la lumière déclinante.

Éria, blême, les mains jointes contre sa poitrine comme dans une prière silencieuse, lutte pour reprendre son souffle.

« Bon ! Orthos ! La prochaine fois, tu préviens ! » lance-t-elle d’un ton acerbe, avant d’ajouter, avec une nervosité contenue : « Et j’espère bien qu’il n’y aura pas de prochaine fois ! »

Le reste du nettoyage se déroule sans incident. Lorsque la lumière du jour commence à faiblir, nous nous regroupons sur le sable sec pour partager un dîner frugal. Le silence n’est troublé que par les vagues et le crépitement des flammes naissantes.

Assis en cercle, les yeux rivés vers l’horizon, nous attendons en silence le spectacle grandiose du couchant. Nous sommes installés au sud de la plage, à proximité du tertre où repose Héliantis, sa silhouette imposante se découpant sur le ciel qui flamboie. Blottie contre Lewis, ma tête posée sur son épaule, je perçois la chaleur apaisante de sa présence, un rempart contre les ombres de la nuit à venir.

La mer se retire doucement, laissant derrière elle des reflets mouvants qui dansent à la surface des eaux. Aucun nuage ne vient ternir le tableau du crépuscule. L’émeraude des profondeurs océaniques cède sa place à des nuances bleutées, lesquelles se fondent peu à peu dans un éclat métallique, comme du mercure liquéfié. Puis, comme par un sortilège alchimique, cette matière fluide se mue en or incandescent, chaque vague semblant s’illuminer d’une vie propre.

Bientôt, le paysage entier est consumé par l’incendie céleste. L’énorme sphère rougeoyante du soleil s’affaisse lentement, emportant avec elle les dernières traces du jour. L’azur cède à un violet profond, parsemé d’étoiles qui, une à une, s’éveillent, parant le ciel d’un voile scintillant. Un croissant de lune discret apparaît sur notre gauche, tandis que, derrière nous, le second satellite d’Alpha 3, dans sa pleine majesté, domine l’horizon, son éclat d’un blanc bleuté illuminant doucement la scène.

Le silence feutré du crépuscule est soudain troublé par des bruissements dans la végétation. La mer, paisible et inaltérable, laisse place à un rivage animé d’une agitation subtile, mais insistante. Lewis et Mathias se lèvent pour allumer le brasier. Le feu s’embrase rapidement, s’élevant avec une voracité presque animale. Ses langues dorées dévorent les branchages secs et salés que nous avons amassés, créant un spectacle hypnotisant de flammes qui dansent et rugissent.

Une étrange sensation me traverse. Une douleur diffuse, fugace, accompagne une impression indistincte, presque un cri lointain. Je fronce les sourcils, mais chasse cette idée, attribuant ce malaise à la fatigue et aux caprices de l’imagination. Devant moi, des gerbes d’étincelles s’élèvent dans les airs, virevoltant comme des âmes égarées, avant de s’éteindre, vaincues, et de retomber en poussière noire.

Nous nous rapprochons du cercle de feu, attirés par sa chaleur et son éclat. Son ronflement ininterrompu, ponctué de craquements soudains, masque les bruits de la forêt et de l’océan. Pourtant, derrière le crépitement rassurant, des ombres furtives se faufilent, apparaissant et disparaissant aux limites de notre perception, comme des spectres dansants au rythme du brasier.

Alors que le feu décline, repu de notre offrande, le silence reprend peu à peu son règne. Nous décidons de lever le camp pour regagner la sécurité relative de la navette. La nuit est douce, la température s’est stabilisée à 26°, et une légère brise caresse la plage, portant avec elle des senteurs de sel et de feu.

Je laisse le hayon entrouvert, permettant à l’air marin de s’insinuer dans la cabine. Blottie contre Lewis, j’écoute son souffle régulier, qui m’apaise. La fatigue l’emporte, et je m’endors, bercée par les échos lointains de la mer et les réminiscences du feu mourant.

*

Il m’a semblé entendre quelque chose… Les paupières closes, tendue vers les bruits environnants, je flotte dans un demi-sommeil incertain. La tête enfoncée dans l’oreiller, je me tourne mollement sur le flanc droit, mes gestes ralentis par une lassitude envahissante. J’entrouvre les paupières.

Mince ! Le hayon que j’avais laissé entrouvert est à l’horizontale ! L’air frais s’engouffre, m’arrachant un frisson. Je souffle de lassitude. Je vais devoir me lever pour le fermer. Avec précaution, je repousse doucement le sac de couchage pour ne pas réveiller Lewis, qui dort à poings fermés à mes côtés. Les jambes dégagées, les pieds touchant le sol froid, je m’appuie sur mon coude gauche pour commencer à me redresser, mais brutalement tout bascule !

Happée violemment, je suis tirée par les pieds, comme fauchée par une force invisible ! Mon dos heurte le sol, me coupant le souffle. Le cri que je m’apprête à pousser reste bloqué dans ma gorge : quelque chose d’étranger m’écarte les mâchoires et s’insinue violemment dans ma bouche. Une mousse étrange, dense, expansive, s’y engouffre, envahissant ma cavité buccale jusqu’à la limite du supportable. Mes poumons se contractent dans une panique brutale. L’instinct prend le dessus : j’inspire à pleins poumons par le nez, désespérément.

Et tout s’accélère. Je suis aspirée vers quelque chose de chaud et d’étrangement enveloppant. Mes paupières se contractent, mes yeux tentent de s’habituer à l’obscurité éclairée par les lueurs des éclairages de secours. Je cligne des yeux, en vain : mes lentilles rétiniennes ne réagissent pas. L’effroi m’emplit lorsque je discerne, dans la pénombre, deux créatures aux allures cauchemardesques. Des créatures des thermes ! Leur peau reflète une faible luminescence, leurs mouvements sont fluides, mais empreints d’une force implacable. Elles m’immobilisent, mes bras tirés vers l’arrière, mes jambes écartées, comme pour m’empêcher tout mouvement. Une substance visqueuse, poisseuse, m’enveloppe progressivement. Chaque centimètre de ma peau se retrouve figé dans cette gangue qui me paralyse totalement.

Au-dessus de moi, le plafond de la navette disparaît, remplacé par la voûte étoilée. L’air marin me fouette le visage, porteur d’odeurs de sel et de quelque chose de plus fétide, déconcertant. Mon corps, inerte, est hissé sur une sorte de support mouvant. Je suis ballottée, bringuebalée, chaque cahot amplifiant ma terreur. Penchée dans une descente rocailleuse, ma monture avance à pas lourds.

La froide clarté de la pleine lune baigne la scène d’une lumière spectralement oppressante. Dans un élan d’effort, je tente de tourner la tête et aperçois, en contrebas, les braises rougeoyantes de notre foyer. Elles luisent faiblement, comme un dernier vestige de sécurité, rapidement dévoré par l’immensité menaçante qui m’engloutit peu à peu.

Mais pourquoi Sarah ne réagit-elle pas ? Orthos aurait dû voler à mon secours ! Une vague de désespoir m’envahit alors que je me remémore un détail crucial : j’ai désactivé le robot en fin de soirée ! Un vertige m’emporte. Je suis seule, sans défense, livrée à ces abominables créatures.

Mon esprit s’emballe, mais je réalise soudain que le calme environnant a quelque chose d’étrange. Seuls les pas lents et lourds de ma monture viennent troubler le bruit lancinant des vagues. Les créatures des cavernes ne semblent pas m’avoir suivie.

Un clapotis, d’abord discret, se précise : le murmure d’une cascade, fluide et cristallin, s’approche… La cascade !

Au-dessus de moi, les étoiles s’effacent peu à peu, avalées par un enchevêtrement de feuillages. Le couvert végétal se referme, plongeant la scène dans une pénombre oppressante. L’animal continue d’avancer, son souffle rauque mêlé au martèlement sourd de ses pas. Chaque mouvement amplifie mon angoisse, tandis qu’une cacophonie surgit autour de nous : des cris stridents, des bruissements furtifs, des craquements sinistres. Tous les sons semblent converger, comme s’ils nous observaient, nous encerclaient.

Puis, brutalement, tout s’efface. L’obscurité devient totale, écrasante. Un silence de mort s’installe, où seuls résonnent les échos des pas sur un sol détrempé. L’air se charge d’une humidité glaciale, chargée d’une odeur métallique et minérale. Mon cœur s’emballe. Alors je réalise : on m’entraîne vers l’intérieur d’une grotte…

Perdue dans une boucle infinie de temps et d’espace, je suis cahotée sans relâche. Les secondes s’étirent en minutes, les minutes en éternités. Chaque soubresaut aggrave mon vertige, brouille un peu plus la frontière entre la réalité et le cauchemar. La chaleur devient étouffante, collante. Mon esprit s’alourdit, englué dans une brume oppressante, tandis que le maigre espoir auquel je m’accrochais se dissout.

Puis, soudain, tout s’arrête. Le balancier implacable cesse, et une lente glissade m’emporte, comme un objet abandonné. Je bascule à l’horizontale, figée, impuissante. Mon corps est une prison, chaque membre scellé dans cette paralysie insidieuse.

Des couinements aigus éclatent autour de moi, brisant l’épaisseur du silence. Ils montent, se multiplient, résonnent en écho. Ils sont là. Les créatures des cavernes m’encerclent. Leur présence est palpable, une marée menaçante, impossible à ignorer. Je respire avec peine, ma poitrine oppressée par une terreur viscérale.

Je force mes yeux à cligner, encore et encore, cherchant un repère dans l’obscurité totale. Rien. Un noir absolu m’enveloppe, dense, impénétrable. La sueur ruisselle sur mes tempes, glissant jusque dans le creux de mon cou. Chaque goutte accentue l’inexorable vérité : je suis à leur merci.

Prisonnière dans leur antre, livrée à leurs caprices, je sens la résignation m’envahir, lourde et implacable. Mon corps est immobile, mais mon esprit s’éteint doucement. Soumise à un sort que je ne peux fuir, j’attends…

Mes mains se dégagent enfin de la gangue tiède, mais à peine libérées, elles sont aussitôt agrippées par des doigts brûlants, fiévreux, inhumains. Mes poignets sont fermement attachés, tirés vers l’arrière au rythme de la dissolution lente et poisseuse de l’enveloppe qui m’emprisonnait. Puis tout mouvement cesse brutalement.

Mes bras, immobilisés au niveau des épaules, m’étirent douloureusement en arrière, me forçant à basculer la tête dans le vide. Une nouvelle vague d’angoisse monte en moi, tandis que des mains ardentes, tour à tour dures comme l’airain et douces comme de la soie, envahissent mon buste. Elles parcourent ma peau avec une précision terrifiante, malaxant, pinçant, triturant chaque parcelle. Je sens des doigts s’enfoncer profondément dans ma chair, des pressions insoutenables se resserrant sur mes seins. Deux étaux cruels pincent mes mamelons, la douleur montant en un crescendo insupportable.

Un gémissement m’échappe, arraché par l’intensité aiguë du supplice. Puis, d’un coup sec, la pression se relâche. La douleur éclate encore plus fort, vive comme un éclair, avant de s’atténuer lentement, laissant derrière elle une brûlure lancinante.

Mes pieds, à leur tour, se libèrent peu à peu de leur gangue gluante, mais la délivrance est une illusion cruelle. Mes jambes tremblent, affaiblies, tandis qu’elles sont implacablement écartées, privées de tout contrôle. Luttant contre l’inéluctable, je tente de les resserrer, mais des brûlures intenses cisaillent mes chevilles, anéantissant ma résistance. Résignée, je laisse ma volonté s’effondrer, submergée par la torture méthodique de mes agresseurs.

Seul mon dos reste englué dans ce fourreau poisseux, tandis que mon bassin, suspendu dans le vide, devient une offrande sans défense à leur emprise. Des mains de feu s’emparent de mes hanches, pétrissant avec une brutalité animale. Puis, des succions puissantes commencent, implacables, m’écrasant dans un étau impitoyable. Je suis prise en sandwich, broyée, sans ménagement ni pitié.

Je supplie silencieusement que mon esprit s’évade, qu’il abandonne ce corps meurtri. Mais une chaleur envahissante s’élève soudain, partant du creux de mes reins comme une étincelle qui embrase tout sur son passage. Le feu se propage, vorace, serpentant dans mon ventre comme une plante carnivore qui étend ses racines vénéneuses. Son venin se diffuse jusque dans mes cuisses, envahissant chaque nerf, chaque muscle…

Le fourmillement devient insoutenable, transformé en un brasier qui m’embrase de l’intérieur. Mes lèvres tremblent alors qu’un gémissement incontrôlable m’échappe. Et lorsque l’incendie atteint son paroxysme, il explose en une série de contractions violentes, me réduisant à un amas de douleur brute.

Un hurlement jaillit de mes entrailles, brisant le silence oppressant de l’antre. Mon corps, à bout, se relâche enfin, vidé de toute tension. Mais la terreur, elle, demeure, nichée au plus profond de moi, prête à resurgir au moindre souffle.

Je rouvre les paupières… Une faible lueur vacille dans la pièce, révélant le contour familier de l’endroit où je suis allongée. Une vague de doute m’envahit, glaçant mes pensées. Je reconnais les parois, les formes : je suis… dans la navette !

Prudemment, avec une méfiance instinctive, je me redresse et m’assois, scrutant les alentours d’un regard attentif. Autour de moi, mes compagnons dorment, immobiles, paisibles. Leur respiration lente et régulière me parvient comme un écho lointain. Rien ne semble avoir changé. Je n’ai pas bougé.

Le cœur battant, je sors lentement les jambes de mon sac de couchage. Mes doigts tremblent légèrement lorsque je vérifie mes chevilles, puis mes poignets. Aucune marque, aucune trace, rien qui pourrait témoigner de ce que je viens de vivre. Mon esprit refuse pourtant de lâcher prise.

Comme pour briser le voile entre rêve et réalité, je glisse l’index et le majeur de ma main droite contre mon intimité. La vérité s’impose brutalement : je suis trempée. Un mélange de sueur, de honte et de trouble m’envahit. Mon corps, prisonnier de ce cauchemar, a réagi avec une intensité déconcertante. Un orgasme profond, inconscient. Et pire encore : je me rends compte que j’ai uriné dans le sac de couchage.

Un soupir m’échappe, long, presque résigné. Tout cela n’était qu’un de ces étranges cauchemars… n’est-ce pas ? Je cligne des yeux, et l’interface lumineuse dans mon champ de vision m’indique : “05 : 40″. Repoussant les bribes du rêve qui me hantent encore, je roule le sac de couchage et le glisse avec les combinaisons sales, puis me lève en silence. Les ombres de la navette me pèsent, oppressantes. Il me faut de l’air.

À l’extérieur, une lueur diffuse s’étire doucement à l’est. Le ciel s’éclaircit, teinté d’une nuance verdâtre presque surnaturelle. Une teinte qui semble murmurer une promesse fragile : celle d’un renouveau. Je m’assois contre le rebord du vaisseau, les genoux ramenés contre ma poitrine.

Mais le malaise persiste. Un frisson parcourt ma nuque, une impression insaisissable d’inachevé. Quelque chose d’important m’échappe, enfoui entre les lignes floues de ce rêve oppressant. Ce cauchemar, bien qu’imprégné des angoisses de la journée, porte en lui une empreinte différente. Plus qu’un simple songe, c’était un avertissement.

Je le sens, dans mes tripes, dans chaque fibre de mon être : un signal de détresse, un appel silencieux, mais pressant. Urgent. Vibrant. Un cri au secours qui refuse de s’effacer.

*

« Bonjour, ma douce. Déjà debout ? Bien dormi ? » murmure Lewis en bâillant, ses bras s’étirant dans un mouvement languide.

« Ça va. » Je me lève pour aller l’embrasser doucement.

« T’es réveillée depuis longtemps ? demande-t-il, la voix encore alourdie par le sommeil.

 Un peu moins d’une heure. J’ai assisté au lever du jour. On devrait avoir une belle journée », dis-je en esquissant un sourire.

Je détourne rapidement le regard, ne laissant rien transparaître de mon trouble intérieur. Parler de cette nuit est la dernière chose dont j’ai envie, même si je reste convaincue que ce n’était pas qu’un simple cauchemar. L’écho de cet étrange appel résonne encore en moi, comme une vibration sourde qui refuse de se dissiper.

Je lutte pour garder une apparence détachée, mais mon esprit est ailleurs. Une idée fixe m’obsède : je dois aller vers la cascade. Quelque chose m’attire inexorablement, m’obligeant à vérifier, à chercher des traces, à m’assurer qu’il ne reste rien… ou au contraire, découvrir ce qui s’y cache.

Je veux en avoir le cœur net.

*

L’équipe émerge doucement de la torpeur matinale. Une journée de repos s’annonce, ponctuée de baignades et de promenades. Sous le soleil encore doux, nous nous abandonnons à des séances de bronzage, et je nage vers l’îlot, où je gravis un promontoire pour scruter les environs de la cascade, mais l’opulence végétale masque toute vue dégagée.

Juste avant le déjeuner, je remonte la plage, puis redescends, longeant la lisière de la forêt. Mon regard accroche deux sentiers à peine visibles. Pourtant, aucune des silhouettes des branchages aperçues dans la nuit ne me semble familière.

L’obsession de mon aventure nocturne me hante, renforcée par l’écho lancinant de cet appel mystérieux. Je presse le repas, prétextant qu’un peu d’ombre nous ferait du bien, et entraîne mes compagnons dans une exploration forestière…

En tête, suivie d’Orthos et du reste de l’équipe, je m’aventure sur le premier sentier. Le chemin, incertain, s’incline rapidement sur la droite avant de disparaître, se perdant dans une ascension vers un piton rocheux. Convaincue que nous sommes dans une impasse, je me retourne et annonce : « Demi-tour, c’est un cul-de-sac. »

Nous rebroussons chemin, et au fond de moi, une certitude grandit. Cette fois, je sais quel sentier emprunter !

De retour sur la plage, je me dirige sans hésitation vers le second sentier et m’avance en éclaireur. Très vite, je remarque des indices qui confirment ma décision : les mousses aplaties, des empreintes de pattes dans l’humus brun et des feuilles froissées trahissent un passage récent. Mon assurance revient d’un coup. « Par ici ! » lancé-je avec une conviction presque instinctive.

Éria, intriguée, lève un sourcil. « On dirait que t’es déjà venue ! »

Je réponds d’un ton volontairement énigmatique : « Sait-on jamais ? »

Lewis, observateur, s’arrête devant des branchages cassés, tout juste brisés. « Regardez ça. » Son regard balaie les alentours avant de murmurer, presque pour lui-même : « On n’est pas seuls dans le coin. Restez attentifs, et faites gaffe où vous marchez. »

L’atmosphère change subtilement, comme si la forêt elle-même retenait son souffle. Par rapport à mes souvenirs brumeux de la nuit, le silence est presque anormal, pesant. Seul le bruissement apaisant de la cascade persiste, à notre gauche, cachée en partie par les frondaisons épaisses. Des éclats argentés filtrent parfois à travers les feuillages, comme une promesse lointaine.

Une bifurcation ! L’embranchement de gauche mène sans l’ombre d’un doute vers la chute d’eau. Pourtant, une force mystérieuse m’attire irrésistiblement vers l’autre direction, comme si un aimant invisible manipulait mes pas. Cette attraction me prend aux tripes, impossible de l’ignorer. Je jette un coup d’œil aux compagnons et, résignée, reprends la piste vers la cascade. Mieux vaut d’abord les guider à la baignade, puis m’éclipser discrètement pour explorer ce qui m’appelle.

Mais après quelques pas, je m’immobilise, foudroyée par une sensation impérieuse. Une exigence irrépressible me retient. Je ne sais ni comment ni pourquoi, mais tout mon être se tend vers cette autre voie. L’appel est plus qu’un murmure ; c’est une injonction !

Je pointe du doigt les reflets scintillants de la cascade. « Continuez vers la cascade. Je vous rejoins après.

 Qu’est-ce qui t’arrive ? demande Lewis, son regard inquiet sondant le mien.

 J’n’en sais rien… Mais moi… il faut que j’aille… par là ! » Ma voix tremble d’un mélange d’excitation et d’appréhension. « C’est tout. Allez sans moi vers la cascade.

 Tu plaisantes ? Hors de question ! Je n’te lâche pas comme ça. On te suit, point barre !

 Comme vous voudrez. Alors, venez. »

Le cœur battant, je m’engage dans la direction qui me hante depuis le début. Chaque pas me rapproche d’un point de non-retour. Plus j’avance, plus l’urgence me brûle. Une voix, tapie au fond de moi, chuchote à chaque instant : « Tu chauffes… tu chauffes… tu brûles ! »

Un piton rocheux se dresse, sombre et imposant, au bout d’une trentaine de mètres. Le sentier, étroit et tortueux, nous conduit jusqu’à une faille béante. La fissure, large d’un mètre cinquante à sa base, se resserre en pointe vers le haut, semblant déchirer la roche comme une vieille cicatrice. À nos pieds, le sol détrempé porte l’empreinte de nombreuses créatures, trop diverses pour être identifiables d’un seul regard.

Je m’avance d’un pas prudent, l’œil rivé sur l’ouverture, mais une main ferme me saisit l’épaule.

« Oh ! souffle Lewis, sa voix basse teintée d’inquiétude. Tu vas où, là ?

 Je veux voir ce qu’il y a à l’intérieur.

 Pas question ! Tu restes là. » Son ton est sans appel, presque autoritaire. « Les drones ? suggère-t-il en jetant un regard interrogatif à Éria.

 Pas la peine », murmure cette dernière. Un sourire énigmatique éclaire son visage. « Orthos va s’en charger. Orthos, scanne-nous ça. »

Le robot, silencieux et méthodique, se positionne face à l’entrée. Je m’approche malgré tout, attirée par la cavité obscure, et une odeur âcre m’assaille. Une puissante odeur de fauve, mêlée de terre et de moiteur, émane des entrailles de la roche.

Orthos active ses capteurs, et un plan détaillé commence à se former sur l’écran de mon bracelet. La crevasse, d’abord étroite, s’élargit dans les profondeurs et semble bifurquer brusquement vers la gauche, disparaissant hors du champ des capteurs.

Un frisson me parcourt. Quelque chose, là-dedans, nous attend, je le sens…

« Orthos, avance jusqu’au coude ! » ordonné-je d’une voix tendue.

Le robot obéit sans un bruit, s’engouffrant dans la faille pour disparaître dans l’obscurité. Pendant quelques secondes, le silence règne, à peine troublé par les légers grésillements de la transmission. Puis, l’image s’affiche dans notre vision augmentée : une large grotte circulaire, creusée dans la roche brute.

Au fond, contre une paroi sombre, un point vert clignote faiblement.

« Une présence animale, murmure Lewis, sur ses gardes.

 Orthos, diffuse la vidéo », ajouté-je, les yeux rivés sur l’affichage.

La vidéo se charge, révélant une masse informe au centre de la grotte. Elle obstrue partiellement la vue de la créature détectée.

« Zoom arrière », souffle Éria, d’un ton plus curieux qu’inquiet.

La masse s’ajuste dans le cadre, dévoilant peu à peu sa nature : le cadavre d’un animal trapu, recouvert d’une épaisse fourrure sombre. Couché sur le flanc, il semble avoir été abandonné là, son corps raidi trahissant une mort récente.

« Orthos, rapproche-toi », commandé-je à nouveau, mon souffle court.

Le robot contourne le cadavre lentement, révélant enfin ce que nous sommes venus chercher… ou redoutions de trouver.

Face à l’objectif, une silhouette surgit. Le visage de la créature apparaît, éclairé par les capteurs infrarouges. Il est large et triangulaire à la base, avec une peau sombre et lisse, tendue sur des traits étrangement humains. Deux grands yeux noirs, ronds et profonds, fixent Orthos avec une intensité dérangeante. Un nez aplati, épaté, s’élargit au-dessus d’une petite bouche aux lèvres charnues, légèrement entrouvertes. Une chevelure noire, crépue et hirsute, taillée à la hâte comme par des mains maladroites, encadre son visage.

« Un hominoïde ! » s’exclame Yves, sa voix vibrante d’étonnement.

Éria, toujours incrédule, esquisse un sourire narquois. « Oh ! Et pourquoi pas Hanuman, tant qu’t’y es ?

 Hanuman ? demande Yves, perdu.

 Le dieu-singe », répond Éria, son ton oscillant entre moquerie et fascination.

Tandis que la discussion s’échauffe à mi-voix, je ne peux plus contenir l’élan qui m’habite. Une main plaquée sur mon nez pour tenter de filtrer la puanteur insupportable, je m’avance résolument vers l’entrée de la grotte.

La silhouette, toujours immobile, semble m’attendre.

Un visage ensanglanté émerge de la dépouille imposante du monstre. La créature est prisonnière, écrasée contre la paroi rocheuse, son corps frêle perdu dans l’ombre de la bête massive. Le monstre gît dans une mare de sang épais, à moitié coagulé, grouillant d’insectes voraces. La créature nous fixe, tour à tour, ses grands yeux sombres suivant chacun de nos gestes avec une intensité troublante.

« Regardez ! s’exclame Lewis, tendant un doigt vers la carcasse. Deux flèches, là, en plein poitrail. »

Sous la lumière crue de notre vision augmentée, les flèches se révèlent, fichées profondément dans la fourrure hirsute du monstre. L’une est brisée, l’autre semble avoir transpercé le cœur.

« Elle est coincée, intervient Perthie d’une voix tremblante, mais résolue. Et peut-être blessée… On doit la sortir de là !

 C’est risqué, murmure Lewis en scrutant la scène. Et si elle devenait agressive une fois libérée ?

 Elle souffre, Lewis ! Regarde-la ! » Perthie désigne les traits crispés de la créature.

« Orthos ! commandé-je finalement, tranchant l’hésitation générale. Dégage le cadavre… mais doucement, avec précaution. »

Le robot s’exécute immédiatement, projetant deux grappins qui s’enfoncent dans la carcasse. La tension est palpable.

« Doucement, doucement ! » s’écrie Perthie, la main levée comme pour apaiser une situation qui pourrait dégénérer.

Sous la force des grappins, la masse inerte commence à glisser sur le sol rocheux, un bruit sourd résonnant dans la grotte. Alors que le poids du monstre se déplace, la créature pousse un gémissement plaintif. Le son, rauque et déchirant, s’insinue en moi comme un appel à l’aide.

Ses paupières se ferment brusquement, ses épaules frémissent. Elle baisse la tête, se mord les lèvres dans un effort évident pour contenir sa douleur. Puis, contre toute attente, des larmes jaillissent de ses yeux et coulent en longues traînées scintillantes sur ses joues souillées de sang.

Nous avançons prudemment, presque en apnée, fascinés et bouleversés par ce spectacle. À chaque pas, la créature reste immobile, mais son souffle s’accélère, et ses expressions, si humaines, nous désarment.

« Perthie… murmure Yves, rompant le silence. C’est… incroyable.

 On dirait qu’elle nous comprend… et que je sens… ce qu’elle ressent », chuchote Perthie, les yeux rivés sur ce visage à la fois étranger et familier.

Chaque seconde qui passe accroît l’étrangeté de cette rencontre. Devant nous se dresse l’inconnu, un mélange de vulnérabilité et de mystère, et une question tacite nous hante : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour sauver cette vie ?

« Le monstre a été égorgé », précise Lewis en plissant les yeux, concentré sur un détail. Il s’accroupit pour examiner de plus près la plaie béante et, d’un geste précis, dégage l’arme plantée dans le cou du monstre. La lame jaillit avec un bruit humide, laissant apparaître une arme simple, mais redoutable. Lewis reste figé, les yeux écarquillés, comme frappé d’incrédulité.

« Nom de dieu, nom de dieu ! C’est pas croyable… souffle-t-il en inspectant le couteau.

 Quoi ? Qu’est-ce que t’as trouvé ? » demande Mathias, visiblement tendu.

Lewis brandit l’arme, une expression oscillant entre stupeur et fascination sur le visage. « Vous voyez ça ? Ce couteau ! J’ai eu pratiquement le même lors d’un entraînement de survie ! »

Tous les regards convergent vers l’arme. D’une trentaine de centimètres, elle arbore une lame fine, effilée, à dos de scie. La poignée, en résine noire, est gravée de symboles mystérieux qui scintillent légèrement à la lumière de nos lampes.

« C’est un couteau de survie. Sans aucun doute. Mais… t’es qui, toi ? lance Lewis en se tournant vers la créature, la voix tremblante, mêlée de stupéfaction et d’émerveillement.

 Regarde ! s’écrie Mathias, pointant du doigt les gravures. Ces symboles… ils ressemblent à ceux qu’on a vus sur les fresques des thermes ! »

Éria émet un sifflement admiratif, sa voix brisant l’atmosphère oppressante. « Waouh… c’est pas juste un hasard. Regardez sa tenue ! »

La créature, dont le buste vient d’être dégagé par Orthos, apparaît dans toute sa singularité. Elle porte un vêtement de cuir souple, aux teintes entrelacées de bordeaux, de brun clair et de brun foncé. Les broderies complexes qui le couvrent sont agencées en motifs géométriques précis. Sur sa poitrine, un emblème doré se détache : un calice, encadré par deux colonnes ornées de trois étoiles à cinq branches chacune.

« Et ça ? On dirait un blason », murmure Perthie, fascinée, en s’approchant d’un pas hésitant.

La manche gauche de la créature est déchirée, révélant une profonde entaille sur la partie supérieure de son bras, d’où suinte un mélange de sang et de lymphe sombre et visqueuse. Mais c’est son geste qui nous fige tous.

Avec des efforts visibles, la créature lève lentement la main droite, son poing fermé tremblant d’une détermination presque surnaturelle. Sa respiration est haletante, chaque soubresaut soulevant sa poitrine comme si chaque inspiration était un combat.

Elle relève la tête, et son visage, bien que marqué par la douleur, dégage une force étrange. Ses paupières s’écartent pour révéler ses grands yeux noirs, intenses et profonds, qui nous scrutent tour à tour.

Le silence devient assourdissant, comme si la grotte elle-même retenait son souffle. Un mélange d’intelligence, de défi et de vulnérabilité brille dans ce regard. Cette créature, inconnue et pourtant étrangement familière, semble attendre quelque chose de nous. Une décision ? Une réponse ?

Elle desserre lentement sa paume lorsque nos regards se croisent. Une main presque humaine se dévoile : cinq doigts longs et fins, un pouce opposable, des ongles légèrement incurvés. Le pouce s’écarte tandis que les autres doigts restent joints dans un geste qui semble chargé de sens. Elle incline doucement la tête, son regard toujours ancré dans le mien.

Une vague étrange m’envahit, comme si un courant invisible se frayait un chemin entre nos esprits. C’est plus qu’une intuition : je sens littéralement un canal se former, un lien immatériel, mais d’une intensité saisissante.

Puis, ça me frappe. Des images éclatées, des flashs désordonnés envahissent ma conscience. Une douleur déchirante, une souffrance qui dépasse tout ce que j’ai pu imaginer, m’écrasent comme une vague violente. Mais derrière cette agonie, il y a autre chose. Une gratitude profonde, un soulagement timide, comme une lueur vacillante au milieu des ténèbres.

Elle me remercie !

Je ne contrôle plus rien. Les larmes roulent sur mes joues, brûlantes, incontrôlables. Jamais je n’ai ressenti quelque chose d’aussi puissant, d’aussi brut.

« Orthos ! » Ma voix tremble. « Doucement ! Sa jambe gauche est cassée ! »

Le robot se repositionne, dévoilant peu à peu la créature coincée par le cadavre de la bête. Son bassin devient visible, mais pas davantage.

« Comment tu l’sais ? » Perthie me fixe, méfiante, comme si elle cherchait à percer un secret enfoui.

Je détourne à peine les yeux de la créature. « J’le sais, c’est tout… » Je réponds d’une voix rauque, presque étranglée. « J’t’expliquerai plus tard. »

Sans hésitation, je détaille ce que je ressens comme si ces blessures étaient les miennes : « Elle a des morsures à l’épaule gauche, à la hanche gauche. Des fractures ouvertes à la jambe gauche, tibia et péroné… Perthie… Tu dois la soigner ! »

Mon ton ne souffre aucune objection. Je me tourne vers les autres, donnant des ordres comme si ma vie entière en dépendait. « Mathias, Lewis, allez nous confectionner un brancard avec des branchages solides. Ça urge ! Yves ! Aide Perthie. »

Personne ne proteste. Ils me regardent avec une expression mêlée de surprise, de confusion et, peut-être, d’un début de compréhension. Quelque chose d’inexplicable se passe ici, mais il n’y a pas le temps de s’attarder à des réflexions.

La bête crevée dégagée, mon cœur se serre en constatant que mes craintes se confirment. Sa jambe gauche forme un angle anormal, presque grotesque. Son vêtement, déchiré à la hanche et à l’épaule, est maculé de sang séché, de boue et de sécrétions aux reflets irisés. Elle porte un pantalon de cuir brun clair, marqué par deux lignes noires qui descendent sur les côtés, et une paire de mocassins à doigts larges. Leur cuir usé est effiloché à l’avant, témoignage d’un usage intensif et de conditions de vie difficiles.

« Nous devons rentrer immédiatement. Je dois la soigner au labo », tranche Perthie, son ton sans appel. Elle s’avance, une seringue à la main, et lui injecte un calmant d’un geste précis.

La créature, bien que visiblement souffrante, reste immobile. Elle observe Perthie avec une étrange intensité, et, à notre stupeur, hoche lentement la tête comme pour lui signifier qu’elle comprend. Ce simple geste, si profondément humain, fait naître un frisson dans mon dos.

Pendant que Perthie et Yves s’affairent, immobilisant la jambe fracturée avec une attelle improvisée, Mathias et Lewis reviennent, haletants, traînant un brancard rudimentaire fait de branches robustes et de lianes tressées. Ils déposent leur ouvrage près de la créature, évitant soigneusement de croiser son regard.

Orthos s’avance pour faciliter le transfert. Le transport s’annonce délicat, mais son aide mécanique sera précieuse.

« À la une, à la deux, à la trois… hop ! » Perthie, Yves, Mathias et Lewis soulèvent la créature avec un mélange de précaution et de hâte. Chaque mouvement semble être une épreuve pour elle, mais elle ne laisse échapper qu’un léger gémissement étouffé.

Orthos ajuste ses grappins pour soulever le brancard, son moteur émettant un bourdonnement doux et régulier. Nous sommes prêts à quitter cette caverne lugubre lorsque la créature s’agite soudainement.

Elle secoue son bras valide, ses gestes nerveux, et pointe un doigt tremblant vers la masse inerte qui gît près de nous.

Intriguée, je m’approche pour comprendre ce qu’elle veut nous montrer. Une boule se forme dans ma gorge lorsque je saisis l’évidence.

« Il y a quelque chose là-dessous. Faut chercher ! »

Yves grimace, mais se met à fouiller sous le tas de chairs en décomposition. La puanteur est suffocante, un mélange écœurant de sang rance et de putréfaction.

« Je sens quelque chose ! annonce-t-il en tendant la main.

 Nous aussi ! » rétorque Éria, pinçant son nez avec une grimace de dégoût.

Yves, déterminé malgré la nausée visible sur son visage, redouble d’efforts. Il allonge le bras jusqu’à disparaître presque entièrement sous la masse velue. Un sourire victorieux éclaire soudain son visage lorsqu’il se redresse, brandissant sa trouvaille comme un trophée.

« Un carquois ! » déclare-t-il, le souffle court. Le carquois, large, d’un cuir brun éraflé, est garni de poches et muni d’une bandoulière nouée.

« C’est ça ? » demande-t-il à la créature.

Elle hésite, son regard noir oscillant entre Yves et l’objet. Puis, lentement, elle hoche la tête.

« Y a autre chose ! »

Yves retourne sans attendre sous la masse, ses doigts cherchant à tâtons.

« Oui ! Y a bien aut’chose ! Mais j’ai besoin d’aide ! Orthos, tire encore un peu ! Là ! Encore un peu… Stop ! C’est bon ! J’le tiens ! »

Il se redresse une nouvelle fois, mais cette fois, son visage est empreint d’émerveillement.

« Wôw ! Vous voyez c’que j’vois !? »

Un arc à poulies surgit de sous la dépouille, ses courbes élégantes révélant une conception avancée et soignée. Sa surface, noir mat, est gravée des mêmes symboles complexes que ceux aperçus sur le poignard.

« Un arc à poulies ! » s’exclame Lewis, ébahi, les yeux rivés sur l’arme.

« Autre chose ? » Je me rends aussitôt compte de ma maladresse, m’adressant à elle comme si elle comprenait notre langue. Pourtant, elle me surprend une fois encore. D’un lent mouvement de tête, elle répond négativement. Ses épaules s’affaissent, et elle ferme les paupières, comme épuisée.

Orthos reprend délicatement la charge du brancard, sa mécanique glissant avec une fluidité presque irréelle. La civière semble flotter, portée par un coussin d’air silencieux.

Nous sortons enfin de l’obscurité oppressante de la grotte pour retrouver l’air libre. Une bouffée d’air frais emplit mes poumons, mais l’odeur fétide persiste, accrochée à mes narines comme un spectre tenace.

Je m’arrête un instant, inspirant profondément, espérant chasser les relents nauséabonds. Autour de moi, le reste de l’équipe fait de même, leurs visages reflétant à la fois le soulagement et l’inquiétude.

Lewis, les yeux brillants d’admiration, passe ses doigts sur l’arc à poulies, en suivant ses lignes élégantes comme s’il s’agissait d’un trésor rare. Sa voix, teintée d’excitation, s’élève pour nous expliquer le fonctionnement de cette arme sophistiquée.

« Regardez ça, c’est un chef-d’œuvre de mécanique ! Les poulies sont réglables pour ajuster la puissance et la précision. Là, c’est le repose-flèche, ici l’écarteur, et ça… le système de visée intégré. Chaque détail est pensé pour maximiser l’efficacité. » Il désigne ensuite l’ingénieux réseau de câbles et poursuit son examen, presque émerveillé.

Pendant qu’il détaille l’objet, Mathias ouvre le carquois avec précaution, comme s’il manipulait une relique sacrée. À l’intérieur, il découvre des flèches métalliques d’une quarantaine de centimètres, leur surface luisant sous la lumière, trahissant une conception méticuleuse.

« C’est quoi ces embouts filetés ? » demande-t-il en sortant une flèche pour mieux l’examiner.

Il explore les pochettes intérieures du carquois et en extirpe plusieurs pointes métalliques vissables, chacune de forme différente : des pointes triangulaires acérées, des pointes à dents de scie, et d’autres encore, plus massives, qui semblent conçues pour un impact destructeur.

« Des embouts interchangeables pour s’adapter à différentes cibles », murmure Mathias, impressionné.

Nous échangeons un regard, partagés entre fascination et questions. Qui est cette créature ? Comment peut-elle avoir une arme aussi sophistiquée ? Et surtout, contre quoi ou contre qui l’a-t-elle utilisée ?

La créature, nous tirant brusquement de nos réflexions, émet un gémissement faible, mais insistant. Elle secoue son bras droit, le tend légèrement vers quelque chose. Intriguée, je demande à Orthos de s’immobiliser et m’approche d’elle avec prudence. Son regard fixe un arbuste aux petites feuilles elliptiques et aux inflorescences en corolles rose pourpre.

Elle désigne la plante avec une insistance palpable, comme si elle tentait de nous transmettre une information essentielle. Perthie, intriguée à son tour, s’avance et observe la scène. Le dialogue de sourd-muet qui s’installe entre nous est à la fois frustrant et fascinant. Je lui montre les feuilles, mais la créature hoche la tête avec une expression de désaccord manifeste. Lorsque je désigne les fleurs, elle semble hésiter, son regard se plissant légèrement.

L’agitation gagne la créature lorsque Perthie pointe un bouton floral encore fermé. De son doigt tremblant, elle indique sa bouche entrouverte dans un geste explicite. Perthie, attentive, détache délicatement le bouton et le lui glisse entre les lèvres.

Nous retenons notre souffle tandis qu’elle mâchonne lentement, comme si elle savourait ou testait la substance. Puis, à notre grande surprise, elle adresse à Perthie un clin d’œil aussi rapide qu’inattendu, une expression qui mêle remerciement et espièglerie. Perthie, sans perdre une seconde, coupe deux branches de l’arbuste en vue d’une analyse ultérieure.

Le trajet se poursuit, rythmé par l’examen, toujours plus intrigant, des objets que transportait notre éclopée. Parmi les trouvailles, de petites feuilles écrues soigneusement enroulées autour de ce qui ressemble à un crayon de graphite. En ouvrant une pochette, nous restons stupéfaits : un véritable kit de couture s’y cache ! Divers fils aux teintes variées, plusieurs types d’aiguilles, des épingles, une matière végétale épaisse d’un saumon vif, de la ficelle tressée, une bobine de fil métallique finement tressé, et, pièce étonnante, un petit miroir rond. Son pourtour est orné de symboles qui ne manquent pas d’attiser notre curiosité ; nous les comparerons plus tard à ceux des coupoles des cavernes.

Yves, les sourcils froncés, extrait ensuite une pierre ovale, dont l’odeur soufrée pique nos narines. Une pierre à feu ? À affûter ? Vraisemblablement les deux. À ses côtés, des brindilles saturées d’une substance noire, certainement des allumettes artisanales, complètent cet étrange nécessaire.

Deux gourdes métalliques attirent rapidement notre attention : l’une contient ce qui semble être de l’eau douce, tandis que l’autre renferme un liquide épais, à l’arôme complexe et déconcertant. Une odeur chaude, métallique, presque électrisante d’aldéhyde s’en dégage, éveillant notre imaginaire quant à son utilité.

D’autres sachets révèlent un trésor plus organique : des graines, des racines, des plantes séchées et même des fruits déshydratés, soigneusement conditionnés. Chacun de ces éléments raconte une histoire, une vie rudimentaire, mais ingénieuse.

Enfin, un dernier objet, particulièrement intrigant, capte toute notre attention. Composé de deux parties, une aiguille effilée aux extrémités parfaites et un globe hémisphérique avec un cercle gradué, il ne laisse aucun doute sur sa fonction. Yves, d’un geste mesuré, dépose l’aiguille au centre. Elle pivote lentement, mais avec assurance, jusqu’à s’arrêter sur une direction précise.

« Pas de doute, murmure Yves, c’est une boussole. Elle pointe vers le nord magnétique.

 Bingo ! s’exclame Éria, le regard pétillant. Cette fois, j’crois qu’on a tiré l’gros lot ! »

Yves, pourtant, reste sombre. « Faudrait déjà qu’il, ou elle, s’en tire… » murmure-t-il, une grimace pessimiste déformant son visage.

Lewis, soudain inquiet, se redresse. « Mince ! Cette plante que tu lui as donnée, Perthie… Et si c’était du poison ? »

Perthie, l’air soudain grave, se précipite vers la civière et pose deux doigts experts sur le poignet de la créature. Un silence tendu s’installe, comme suspendu au fil de son diagnostic. Puis elle relève la tête, rassurée.

« Non, non, elle dort. Elle n’est pas près de nous lâcher. Il va lui falloir des semaines, peut-être des mois, avant qu’elle puisse se remettre à gambader. L’urgence, c’est de l’amener au labo, et vite ! Anna, combien de temps avant qu’on y soit ? » demande-t-elle alors que nos pas foulent enfin la plage.

Je consulte mon bracelet : « Il est 13 h 25. Le temps de remonter à bord et de décoller… Disons 13 h 50. Et la distance restante de la base ? »

Le chiffre apparaît presque aussitôt. « Deux mille cinq cents kilomètres, et quelques. Nous devrions y être pour 15 heures ; si tout se passe bien. »