La nuit a été interminable. Rongé par l’angoisse et des doutes envahissants quant au sort des enfants, j’ai tourné et retourné dans mon lit, incapable de trouver un sommeil réparateur. Le réveil, lourd et pénible, ne fait que raviver ce sentiment d’impuissance.
Comme convenu avec Kalept, nous supervisons attentivement l’habillage des enfants. Ils doivent enfiler des sous-vêtements spécifiques, suivis d’une combinaison grise à l’éclat métallique, qui s’agrafe discrètement sur le côté. Le tissu, souple, mais robuste, leur offre une paire de bottines renforcées et des gants aluminisés, ajoutant une touche futuriste à l’ensemble. Perthie rassemble les boucles rousses et indisciplinées d’Ève en une simple queue de cheval, laissant son visage espiègle pleinement visible. Anna coiffe Jade de deux petites couettes impeccablement symétriques, qu’elle noue avec des rubans blancs d’une simplicité touchante. Éria, avec ses doigts agiles, tresse soigneusement les cheveux de Mel en nattes couchées, conférant à l’enfant un air concentré et sérieux. Quant à Adam et Thomas, leurs cheveux fraîchement coupés leur donnent un air sage, presque trop sage pour la situation.
Une fois prêts, et avec cette étrange résignation qui nous habite — car pourrait-il en être autrement ? —, nous descendons rejoindre Lepte.
Sans perdre de temps, elle nous conduit vers un quai, où une scène inattendue s’offre à nous : un attroupement original de par l’éventail des âges. Des parents qui, comme nous, sont venus accompagner leurs enfants. L’atmosphère est paisible, mais tendue, chaque visage dissimulant mal une nervosité diffuse.
Parmi eux, Kalept est entourée de six jeunes Éthaïres vêtus de la même combinaison gris acier que nos enfants. Leur calme apparent, presque solennel, contraste avec l’énergie, même contenue, qui émane de notre groupe.
« Bonjour, les Humains ! » lance Kalept, sa pensée empreinte de chaleur et de professionnalisme. Elle désigne d’un geste fluide les compagnons des enfants. « Voici nos jeunes qui accompagneront vos enfants : Atar et Eptys, les aînés… »
Mon regard se pose d’abord sur Atar. Il n’est guère plus grand que Jade ou Thomas, mais son allure imposante est renforcée par sa corpulence et son visage carré, marqué par des yeux verts au regard perçant. Il se tient raide, figé dans une posture presque martiale, comme s’il souhaitait imposer son autorité d’aîné par sa seule prestance. Cependant, un sourire discret m’échappe. S’il pense pouvoir commander le groupe en usant de son statut, il n’a manifestement pas encore croisé la détermination inflexible de notre Ève…
À côté de lui, Eptys attire mon attention. Sa silhouette menue et gracile contraste avec celle d’Atar. Son visage triangulaire, dominé par un large front, est illuminé par des yeux pers au regard alerte et curieux. Pourtant, une légère crispation au coin de ses lèvres trahit une certaine anxiété, comme si elle anticipait déjà les défis à venir.
« … Siet et Riep, les garçons, ainsi qu’Akept, et Psyt, la sœur d’Eptys. »
Mon regard glisse de l’un à l’autre. Siet, avec son visage carré et ses pommettes saillantes, attire l’attention par ses yeux bleu vif, presque électriques, qui semblent sonder tout ce qu’ils croisent. Riep, à ses côtés, contraste avec son allure trapue. Son visage rond, animé par des yeux verts pétillants de malice, donne l’impression qu’il mijote déjà une plaisanterie. Puis vient Akept, véritable figure joviale du groupe, tout en rondeurs. Son nez camus et ses yeux bleu acier au regard direct et honnête dégagent une sympathie immédiate. Enfin, Psyt, qui partage avec sa sœur Eptys la forme triangulaire de son visage et la teinte pers de ses yeux. Psyt respire une sérénité désarmante. Elle semble vivre dans un monde où l’insouciance règne encore en maître.
Ève, fidèle à elle-même, s’avance fièrement, droite comme un i, et lance d’une voix autoritaire : « Bonjour ! Je m’appelle Ève ! Mel et Adam, mes copains, Thomas, mon p’tit frère, et Jade, la p’tite sœur d’Adam. »
Kalept intervient doucement, une étincelle amusée dans le regard. « Ils n’ont pas tout compris. Mais tu peux communiquer par télépathie. »
Ève écarquille ses yeux, visiblement surprise. « Ah bon ? » murmure-t-elle, presque incrédule. Elle fixe tour à tour les jeunes Éthaïres, et sous son regard déterminé, ils se détendent peu à peu, esquissant même des sourires timides.
« Les p’tits parlent pas ? » interroge-t-elle, sa curiosité piquée.
Kalept lui répond calmement : « Ils ne savent pas encore comment te répondre. Mais si tu veux, tu pourras leur apprendre. »
Ève ne réagit pas à voix haute, mais quelque chose passe, un échange imperceptible. Je la vois plonger dans leur regard, comme pour les sonder et se faire comprendre d’une manière qui nous échappe.
Au milieu du groupe, une silhouette s’agite et un bras se lève.
« C’est le moment d’embarquer ! Kalept, les enfants, suivez-moi ! »
Lepte nous glisse une précision : « Atiep. C’est notre responsable local des déplacements interunivers. »
Un frisson parcourt l’assemblée.
« Déplacements interunivers ! » Éria se tourne vers nous, les yeux écarquillés, une étincelle d’excitation pure dans le regard. « Waouh ! Ça en jette ! »
Le moment des adieux arrive bien trop vite. Alors que Kalept et les jeunes Éthaïres s’organisent, nos enfants, encore insouciants de l’ampleur de ce qui les attend, nous embrassent et s’éloignent, joyeux. Ils n’ont jamais été séparés de nous. Ils n’imaginent pas que ce voyage marquera un tournant, une première étape vers l’inconnu.
« Je vous donne rendez-vous ici même en fin d’après-midi, nous informe Atiep d’une pensée rassurante. Je vous préviendrai dès qu’ils seront de retour. »
Il s’avance sur un tapis roulant, suivi des jeunes Éthaïres, de nos enfants et de Kalept qui ferme le cortège. Nos enfants, radieux, nous saluent de la main jusqu’à ce que leurs silhouettes disparaissent dans une courbe du couloir… Emportés par les “Kabal !” des Éthaïres encore présents.
Perthie resserre ma main. Nos regards se croisent. Ses yeux trahissent une inquiétude contenue, une peur qu’elle tente de maîtriser, et je devine que mon expression est bien loin d’être meilleure.
« Nous les retrouverons ce soir, lance Lepte avec assurance. D’ici là, je vous propose une visite qui vous changera les idées. D’accord ? Alors, suivez-moi… »
Un monte-charge silencieux nous transporte vers un autre quai. Là, un tapis roulant nous fait glisser doucement dans un corridor, avant qu’un nouvel ascenseur ne nous hisse vers un autre niveau. Lorsque les portes s’ouvrent, nous débouchons dans un immense hall désert… Le calme absolu fait naître une impression de malaise. Ce silence oppressant, couplé à l’ampleur du lieu, confère à l’endroit une atmosphère presque spectrale.
La façade vitrée du bâtiment est équipée de vastes pare-soleil qui filtrent la lumière, projetant sur les murs des ombres mouvantes et complexes, comme un ballet géométrique perpétuel. Le sol, recouvert d’un revêtement lisse, arbore des motifs grenat et or qui semblent changer d’intensité selon l’angle de vue, accentuant l’impression d’étrangeté. Mais ce qui capte immédiatement mon attention, c’est l’escalier central. Monumental, il s’élève dans un double mouvement de spirales, fait de verre translucide et de métal noir poli. Le balcon, qu’il dessert, est orné d’un garde-corps dans le même style, son design à la fois épuré et imposant.
Lepte rompt le silence :
« Nous sommes au Palais des Congrès. Un lieu polyvalent, dédié aux réunions, aux salons, aux spectacles et aux expositions. Je vous invite à découvrir l’exposition temporaire située à l’étage… mais nous allons débuter la visite… par le commencement. »
Nous suivons Lepte, qui nous entraîne dans un dédale de corridors faiblement éclairés. Les murs, tapissés d’un matériau sombre et mat, absorbent la lumière, ajoutant une dimension presque claustrophobique à cette progression silencieuse. Finalement, nous pénétrons dans une salle ovale, où l’atmosphère change du tout au tout.
La pièce est baignée d’une lumière vacillante provenant d’un flambeau holographique qui semble danser au centre, projetant des éclats chauds sur les parois. Les murs sont percés d’alcôves parfaitement alignées, chacune équipée d’un unique fauteuil aux lignes épurées. L’ensemble évoque pour moi une version futuriste et minimaliste des thermes antiques, un endroit qui semble conçu pour des moments d’introspection ou de révélation.
« Installez-vous… et laissez-vous guider », invite Lepte, son ton mystérieux nous poussant à obéir sans poser de questions.
Je tourne la tête vers Perthie, dont les yeux croisent les miens. Je perçois une infime hésitation dans son regard, un mélange de curiosité et d’appréhension. Je serre sa main brièvement avant de la relâcher, à regret. Ce contact, pourtant bref, semble porter une promesse tacite, celle de rester ancrés l’un à l’autre malgré l’étrangeté de ce qui nous entoure.
Je m’installe dans une des alcôves, mon dos calé contre le fauteuil, qui épouse parfaitement les contours de mon corps. Autour de moi, le silence semble s’intensifier. Puis, sans prévenir, la lumière s’éteint.
« Oprah ! Âge des Ténèbres », résonne une pensée grave et solennelle, tandis qu’un hologramme enveloppe mon champ de vision. Je me sens aspiré vers l’espace interstellaire, dans un silence abyssal seulement troublé par ma respiration…
La scène spatiale zoome sur une planète gibbeuse qui émerge de l’obscurité, sa masse imposante baignant dans la lumière diffuse d’une étoile lointaine. À une vitesse vertigineuse, je pénètre son atmosphère du côté obscur, et me retrouve projeté sur le rebord d’un plateau rocheux.
Autour de moi, un ciel étoilé d’une magnificence écrasante domine un paysage de collines desséchées où une maigre végétation lutte pour survivre.
Je suis au cœur d’une projection holographique d’un réalisme saisissant. Chaque son, chaque vibration me paraît palpable. Les chants dissonants d’insectes nocturnes se mêlent à des grondements graves derrière moi, des ronflements sourds.
En faisant pivoter mon fauteuil, j’aperçois cinq silhouettes allongées dans l’ombre, tête contre tête. Leurs corps massifs, enveloppés dans des peaux de bêtes épaisses, forment une étoile inachevée. Je suis le sixième élément manquant, mais je ne dors pas, car c’est mon tour de garde ! Je dois veiller à la sécurité de mes congénères. Dans les méandres primitifs de mon cerveau archaïque resurgit un savoir ancestral. L’instinct de conservation ! Je sens une terrible inquiétude, une angoisse viscérale, l’obsession de ma propre survie. Chaque fibre de mon être hurle : Surveille ! Protège-les ! Reste éveillé !
Je lève la tête pour contempler la voûte étoilée, cherchant un repère dans l’immensité du ciel. Au sommet de la sphère céleste, un point lumineux, minuscule, mais vibrant, capte mon attention. J’ai l’impression… qu’il bouge. Je vais m’allonger sur le dos pour mieux l’observer.
Ne pas m’endormir ! Ne pas m’endormir !
Oui ! Il bouge ! Très lentement… presque imperceptiblement, mais il se déplace ! Je plisse les yeux, captivé. Non seulement il bouge, mais il grossit, il grossit. Et plus l’objet grossit, plus sa lumière se fait plus intense, plus proche. Une vague de panique traverse mes pensées. Ce n’est pas qu’un simple mouvement… Il se rapproche ! À la vitesse de l’éclair ! Il fonce droit sur nous ! Je dois réveiller les camarades !
Je me redresse brusquement et hurle d’une voix gutturale, rauque et étrangère : « Oagar ! Oagar ! Réagré Ar Garéoa ! » Le son qui s’échappe de ma gorge m’ébranle, tout comme la vibration étrange de ces mots. Mes yeux restent rivés sur l’objet lumineux qui fend les cieux, traçant une large traînée incandescente à travers les nuages. Mais ce n’est pas une étoile filante. L’objet est bien plus massif, bien plus rapide. Il s’écrase enfin derrière l’horizon dans un flash aveuglant.
Je me protège les yeux avec mon bras… un bras que je ne reconnais pas. Sa peau, écailleuse, jaune verdâtre, est parcourue de reflets luisants. Mince et nerveux, le bras se termine par une main griffue à quatre doigts effilés. Une vague d’étrangeté me submerge. Ce corps… est-ce vraiment le mien ?
Dans un éclair de lucidité, je me tourne vers mes congénères. Lents et silencieux, ils se lèvent. Leurs silhouettes se découpent dans la lumière du ciel embrasé. Leur tête arrondie et robuste est marquée d’une crête osseuse en V descendant sur un nez aplati. Leurs grands yeux globuleux, aux pupilles verticales, semblent habités d’une intelligence instinctive. Leurs bouches, dépourvues de lèvres, restent closes. Tous regardent dans la même direction.
Le choc de la météorite provoque une détonation dévastatrice. Une onde de choc titanesque nous projette violemment à terre, le souffle arrachant un cri de surprise qui se perd dans le chaos. Des fragments de roche incandescente sont projetés dans le ciel, retombant en une pluie de feu spectaculaire. Le paysage devient un théâtre d’ombres mouvantes, illuminé par le brasier.
Je sens leur peur, leur instinct de fuite. Mais moi… quelque chose de plus puissant m’appelle. Je veux comprendre, approcher cette lumière, ce feu céleste qui semble murmurer des secrets oubliés. Alors que mes compagnons reculent, je m’avance, attiré inexorablement vers l’inconnu…
Le décor change…
Un souffle aride caresse mon visage, chargé de poussières fines et de promesses anciennes. Devant moi s’étend un paysage désertique, baigné dans une lumière orange incandescente, irréelle. Le sol craquelé semble murmurer des récits d’un autre âge, et à l’horizon, des panaches de fumée grise s’élèvent, ondulant comme des balises.
Guidé par les fumées, je vais marcher pendant deux jours… Je progresse sans relâche, infatigable, porté par une énergie qui semble naître des profondeurs mêmes de ce monde. Les collines se succèdent, défiant ma détermination, mais je ne faiblis pas. À chaque sommet conquis, un nouveau défi se dessine, jusqu’à ce que ma persévérance soit enfin récompensée.
Au sommet d’une butte, un spectacle d’une grandeur incommensurable se dévoile. Devant moi, à quelques kilomètres à peine, s’étend un cratère monumental, exhalant des volutes de fumée dans un ciel chargé de mystère. Ses parois trônent au cœur d’un désert aux teintes brunes et cuivrées, illuminées par une lumière stellaire rasante. Ce halo jaune-orangé, filtré par un voile de poussière en suspension, confère à la scène une atmosphère presque sacrée, comme si je contemplais un lieu béni ou maudit par les étoiles elles-mêmes.
Je descends la colline, attiré irrésistiblement vers ce gouffre majestueux. Chaque pas me rapproche des lèvres cendrées du cratère, où la roche, tiède sous mes doigts, semble vibrer d’une énergie résiduelle. À l’intérieur, un sombre abîme s’ouvre devant moi, son centre orné d’une immense pépite de roche vitrifiée, noire et luisante, vestige du feu céleste qui a déchiré les cieux. Je m’immobilise, fasciné. Une pulsion irrépressible me traverse. Je dois la toucher. Je dois sentir sous mes doigts l’origine de cette puissance cosmique, ce fragment d’un autre monde, peut-être d’un autre temps.
La pensée grave et solennelle reprend, éclatant le silence comme un gong venu de l’éther : « Une courte descente aux enfers qui a marqué, et qui marquera, pour l’éternité, le sort de plusieurs univers. »
Les mots s’impriment en moi comme des fragments de vérité :
« Zand… Zand fut le premier être évolué à entrer en contact avec le virus. C’était il y a plus d’un milliard deux cent treize millions de révolutions. Leurs consciences ont fusionné, donnant naissance à l’Esprit. Zand a alors acquis le savoir universel. Il a guidé son peuple vers la lumière, le progrès, la paix. L’Esprit de Zand Er Oprah demeure encore aujourd’hui, et il nous guide chaque jour. Oprah était une planète du système de Gabah, dans la galaxie de l’Hepta Korh. Cette galaxie a la particularité de posséder un pulsar double qui génère périodiquement un trou de ver naturel, mais instable. Un trou de ver que la météorite avait franchi avant de s’écraser sur Oprah. Les Opiriens ont été les premiers êtres évolués, à notre connaissance, à expérimenter ce genre de passage spatio-temporel. Elles ont posé les bases de la technologie des énergies sombres, une technologie qui a été développée par un autre peuple… les Zulémis. »
La pensée s’interrompt, laissant planer une ultime révélation : « Mais ceci est une tout autre histoire. »
La lumière revient, dissipant les ombres et le flot d’émotions intenses. Le brillant exposé est terminé. Je me redresse, encore un peu sonné, et retrouve mes camarades. Tous affichent des visages marqués, ébahis par ce qu’ils viennent de vivre.
« Je vois que ça vous a plu.
— Waouh ! Tu parles ! s’exclame Éria, les yeux brillants d’excitation. C’était génial. J’y étais, pour de vrai ! Au moment où Zand a tenté de se protéger, j’ai sursauté en voyant mon bras ! Enfin… le sien ! C’était tellement réaliste ! »
Elle mime le mouvement, comme pour s’assurer que ses sensations étaient bien réelles.
Je hoche la tête, un sourire discret aux lèvres. « J’ai revécu certains souvenirs de mon rêve.
— Ton rêve ? intervient Lewis, intrigué, en fronçant légèrement les sourcils.
— Oui, celui que j’ai fait après ma contamination, tu te souviens ? Quand on visitait l’usine de vaisseaux sur Neïmah. Les sensations étaient similaires. Ce souvenir de la toute première contamination, cette… jouissance primitive, pure et brute. Toujours aussi impressionnant, même après tout ce temps. »
Lewis reste pensif un instant, mais c’est Mathias qui brise le silence, les bras croisés :
« J’ai entendu “Oprah était une planète”. Les Opiriens existent encore ? »
Son ton est direct, presque tranchant.
« Excellente question ! Oui, elles existent encore, mais elles n’occupent plus leur planète d’origine depuis bien longtemps. » Lepte marque une pause, puis ajoute avec un léger sourire : « J’emploie le féminin, car les Opiriens sont toutes femelles. Elles n’ont pas de reproduction sexuée. » Lepte croise le regard attentif de Perthie…
« Oui, Perthie, elles se reproduisent par parthénogenèse. Et pour en revenir à leur planète d’origine, Oprah… Elle a été détruite.
— Détruite !? s’étonne Anna, la voix teintée de stupéfaction.
— Ce qui attend tous nos peuples, un jour ou l’autre. Leur vieille étoile, Gabah, est devenue une géante rouge. Elle a gonflé, dépassant l’orbite d’Oprah. La planète a été littéralement désintégrée. »
Le silence tombe. Puis Lewis reprend, l’air préoccupé :
« Et… que sont-elles devenues ?
— Elles ont survécu, bien entendu. Elles n’ont pas quitté l’Hepta Korh, leur galaxie. Elles ont colonisé une nouvelle planète, qu’elles ont baptisée Kas Oprah, La Nouvelle Oprah. Cette planète se situe dans le système de Gévari, une étoile de classe F au cœur de sa séquence principale. Une étoile bien plus stable et accueillante pour leur avenir. »
L’atmosphère s’apaise légèrement, comme si cette conclusion apportait une lueur d’espoir. « Bien… Nous passons à l’exposition ?
— Allons-y ! » s’exclame Perthie, tout sourire. Elle attrape ma main avec enthousiasme, son regard pétillant.
Nous montons ensemble à l’étage, où Lepte nous guide le long du grand balcon, l’air solennel. Elle nous entraîne vers la partie gauche du bâtiment.
« L’exposition se trouve par ici. Elle se divise en trois sections, commence Lepte, le ton légèrement solennel. Trois parties temporelles relatives à notre affiliation à la Communauté. La première partie porte sur le passé, la Communauté avant nous. La deuxième aborde le présent, de notre admission à nos jours. Et enfin, la troisième présente le futur, avec les peuples pressentis pour intégrer la Communauté. Une présentation qui vient tout juste d’être organisée. Une vision ambitieuse, vous verrez. »
Elle marque une courte pause, comme pour savourer l’impact de sa pensée.
« Vous vous posez une question, à juste titre d’ailleurs : comment se fait-il qu’il n’y ait personne ? En fait, j’ai réservé la première partie de l’exposition pour ce matin, et la deuxième pour cet après-midi. Vous allez découvrir une suite de salles, dédiées chacune à un peuple de la Communauté, dans l’ordre de leur accession au sein du groupement. »
Lepte se tourne vers nous avec un sourire énigmatique.
« L’exposition débute par une pièce dédiée aux…
— Opiriens ! annonce Perthie.
— Exactement ! Suivez-moi. »
Nous entrons dans une salle à la lumière tamisée, au cœur de laquelle évolue un hologramme.
Quatre créatures bipèdes sont figées dans une posture presque cérémonieuse. D’une taille moyenne d’un mètre soixante, le dos voûté, minces, elles portent un combishort moulant, sans manches, fortement échancré à l’encolure. Le tissu, gaufré et satiné, rouge carmin profond, scintille doucement sous l’éclat discret des projecteurs.
Elles ont une peau jaune rougeâtre, couverte d’écailles, comme celle de Zand, mais le visage est différent. Les yeux, plus petits, sont d’un gris pâle presque indiscernable, et la crête osseuse qui leur sert de front semble moins marquée. Mais ce sont surtout leurs postures qui me frappent. Elles ne sont pas immobiles dans un simple acte de présentation ; elles semblent plus… observatrices, comme si elles avaient une conscience aiguë de notre présence. Un frisson me parcourt l’échine.
« Oui, quelques mutations sont apparues depuis la lointaine époque de Zand. Gévari, l’astre qui éclaire Kas Oprah, est plus lumineux que Gabah. Ce changement a influencé leur évolution. Leur vision s’est adaptée à une lumière plus intense, leurs yeux se sont réduits, et une ébauche de nez est apparue. »
Un silence lourd s’installe, alors que nous observons les Opiriens figés dans leur posture impeccable. Je sens une étrange sensation, comme si l’image de ces êtres nous défiait de comprendre la profondeur de leur histoire, de leur transformation.
Je scrute attentivement les créatures, comme hypnotisé par l’hologramme. « Et leurs mains… » murmure Lepte en s’avançant d’un pas. « Les griffes, autrefois primordiales, désormais inutiles, ont été remplacées par des ongles plus fins, une évolution des plus significatives. »
Lepte se tourne vers nous, cherchant nos réactions, et je me rends compte que mon propre regard est captif, retenu par cette vision de l’évolution à la fois fascinante et inquiétante.
« Vous voyez, reprend-elle avec une légèreté palpable, la nature trouve toujours une manière de s’adapter, même face aux plus grands bouleversements. »
Je me penche à nouveau pour observer la main osseuse aux quatre doigts effilés de l’Opirien, lorsque soudain, dans un mouvement brusque, il, ou plutôt elle, se redresse ! Mon instinct me pousse à reculer d’un geste vif. L’Opirien retourne à sa position initiale, avant de se mouvoir de droite à gauche, en vives saccades, ses yeux globuleux fixant le vide d’un regard menaçant, presque défiant, comme s’il scrutait chaque coin de la salle, prêt à bondir. Une tension palpable flotte dans l’air, ce qui ne semble pas contrarier Lepte.
« Leur régime alimentaire est assez varié, reprend-elle d’un ton calme, à la fois carné et végétal. »
Perthie, l’œil toujours rivé sur l’hologramme, murmure : « On aurait pu leur ressembler… si les dinosaures avaient continué leur évolution. »
Je souris intérieurement, trouvant l’idée à la fois étrange et fascinante.
« Eh ben ! s’exclame Éria. On a eu chaud ! Pardon, Lepte, je n’voulais pas être désagréable. »
L’hologramme des Opiriens se dissipe lentement, comme un mirage se dissipant au vent, et cède la place à une nouvelle scène. Une séquence spatiale prend le relais, projetant une image tridimensionnelle de la planète Kas Oprah, un monde aride baigné par une lumière jaune-orangé.
« Voici Kas Oprah, annonce Lepte, son ton plus grave, presque respectueux. La planète où elles se sont réfugiées. Elle est chaude, aride, et désertique. Il n’y a qu’un seul océan et une mer fermée. La végétation est rare, confinée à des zones très spécifiques : ces territoires vert sombre, principalement dans les régions polaires et subpolaires. »
Elle fait une pause avant d’ajouter, comme pour nous ancrer dans la réalité de cet autre monde : « Oui, Yves, le ciel vous apparaîtrait dans ces tons de jaune-orangé, et l’océan serait d’un corail profond. »
La vidéo tridimensionnelle zoome lentement sur une zone désertique où de nombreux dômes miroirs se dessinent à l’horizon, reliés entre eux par des ponts aériens. Le paysage est irréel, presque trop parfait.
L’hologramme s’approche d’un des dômes… À la surface de celui-ci, des bandes chromées apparaissent soudainement. Le dôme se déploie comme une fleur de métal, dévoilant un passage par lequel s’échappe un vaisseau. Il a la forme d’une raie manta, avec des bords élégamment profilés et une teinte rouge sombre qui semble se fondre dans l’ambiance de la planète.
Le vaisseau s’élève avec grâce et délicatesse, jusqu’à disparaître dans le ciel.
Nous poursuivons notre exploration à l’intérieur du dôme. Là, nous découvrons une petite ville nichée au cœur d’une oasis de verdure. Avec des maisons basses, colorées, construites en harmonie avec l’environnement, et des plateformes rondes où reposent des vaisseaux. L’ensemble dégage une impression de calme et d’intemporalité.
« Leur habitat est dispersé. » Lepte prend une inspiration, sa pensée se fait plus douce, comme si le sujet l’intéressait tout particulièrement. « Elles vivent en petites communautés dans ce type de constructions. Non, elles ne se régénèrent pas. Mais oui, leurs industries sont entièrement robotisées. » Elle marque une pause, observant nos réactions avant de continuer.
« Quant à leurs réactions… elles sont souvent imprévisibles. Mais elles aiment jouer de cette imprévisibilité. Elles sont plutôt oisives. Elles aiment réfléchir, méditer, prévoir. »
Un frisson parcourt l’assemblée, tandis que la vidéo d’un vaisseau, élégant et silencieux, glisse entre les dômes.
« Lorsque les premières exploratrices ont quitté Atorh, leur univers, par le trou de ver naturel proche, elles se sont retrouvées à Baha. Au cœur d’Arun Aya, une galaxie spirale qu’elles ont sillonnée, jusqu’à découvrir Zulèm, une planète du système de Karatoa. »
Lepte se tourne vers nous, son regard insistant.
« La salle suivante est dédiée à l’espèce dominante de Zulèm, les Zulémis. Ceux qui nous ont contactés. »
Dans cette nouvelle salle, l’hologramme dévoile quatre silhouettes d’une élégance saisissante. Ce sont des créatures bipèdes, d’une finesse qui défie l’imagination, leurs corps longilignes s’étirant avec une grâce naturelle vers une taille avoisinant les deux mètres dix, voire deux mètres vingt. Elles se tiennent avec une droiture impeccable, une posture qui dégage une aura de dignité et de maîtrise.
Leur visage présente un ovale allongé qui s’étire au sommet d’un long cou élancé, renforçant l’impression d’une stature quasi divine. Le front, marqué d’une hauteur imposante, semble abriter une intelligence aiguë, tandis que l’arrière de leur crâne s’étire en une protubérance étonnamment allongée, conférant à leur silhouette une étrange dimension.
Leur peau blanche, lisse comme du marbre poli, est ponctuée de fines taches beige pâle. Aucune chevelure ni pilosité ne vient troubler cette perfection immaculée. De petits pavillons auriculaires arrondis encadrent leur tête, tandis que leurs arcades sourcilières à peine esquissées laissent toute la place à leurs yeux ronds, d’un gris clair et profond. Ces yeux paraissent sonder bien au-delà de ce qu’ils regardent, comme s’ils voyaient dans les pensées elles-mêmes. Juste en dessous, un nez plat et discret, et une bouche étroite, dont les lèvres violettes ajoutent une touche de contraste captivant à cette figure austère et fascinante.
Leurs vêtements semblent une œuvre d’art en soi. Une toge au drapé complexe épouse leurs silhouettes longilignes, chaque pli témoignant d’un soin méticuleux. Le tissu, un matériau synthétique gris métallisé, capte des reflets changeants sous la lumière de l’hologramme. Il est brodé de fines arabesques dorées, des motifs si délicats qu’ils semblent danser sous le regard. De longs gants couvrent leurs avant-bras jusqu’aux coudes, ajoutant à leur allure une élégance intemporelle.
Leurs mains, d’une élégance rare, comportent cinq doigts longs et fins.
Enfin, deux d’entre eux arborent une poitrine féminine, un détail subtil, mais suffisant pour marquer une différence, un écho de leur sexualité, discrètement affirmé dans leur port altier.
« Oui, reprend Lepte d’une pensée posée, comme pour nous immerger dans la réalité de ces êtres, ils sont comme vous, comme nous, mammifères. Omnivores, ils ont une préférence marquée pour le poisson et les algues marines. »
L’hologramme donne vie aux Zulémis : leurs silhouettes graciles s’animent. Ils avancent d’une démarche lente et aristocratique, une élégance presque irréelle émanant de chacun de leurs mouvements. Leurs gestes, empreints d’une précision hiératique, évoquent un langage muet, comme s’ils conversaient par le seul éclat de leurs postures et attitudes. Puis, avec une fluidité troublante, les figures s’effacent, disparaissant dans un fondu vaporeux, laissant place à une scène d’une tout autre envergure.
Dans l’immensité silencieuse de l’espace, émerge une planète gibbeuse à la teinte envoûtante de bleu pétrole. Elle se détache de l’obscurité cosmique comme un joyau énigmatique, ceint d’un anneau équatorial vert sombre qui fait ressortir l’intensité de sa couleur.
« Zulèm, reprend Lepte, son ton devenu plus grave, est une planète singulière. Elle n’a qu’un seul continent forestier équatorial, bordé par deux océans polaires. Les Zulémis vivent en habitat groupé dans de grandes cités côtières. »
Le zoom holographique plonge à travers l’atmosphère tourmentée de Zulèm, nous montrant une vue rapprochée d’une grande ville futuriste. Une symphonie de verre et de métal s’étend au bord d’une mer déchaînée. Le vent rugit, et l’écume s’élève dans un ballet tumultueux, frappant des structures architecturales qui semblent défier les lois de la nature.
D’immenses dômes et pyramides, scintillant sous des trombes d’eau incessantes, s’élancent vers un ciel d’encre chargé de nuages électriques. Le tout dégage une impression de puissance, de résilience et d’harmonie, comme si la ville avait été sculptée pour coexister avec les colères de son environnement.
C’est un monde où la beauté se mêle à la brutalité, où chaque élément semble animé d’une force intérieure. La vidéo continue, mais chacun de nous reste marqué par ce contraste saisissant entre l’élégance froide des Zulémis et la puissance sauvage de leur planète. Un monde qui semble tout droit sorti d’un rêve d’acier et de glace, mais dans lequel l’âme des habitants brille d’une lumière étrange et fascinante.
« Lorsque les Opiriens découvrirent les Zulémis, ces derniers formaient déjà une alliance galactique avec les Armudes, un peuple originaire d’un système voisin, Diar Ua. Ensemble, les Opiriens, les Zulémis et les Armudes fondèrent “la Communauté”. » Lepte marque une pause, laissant les informations s’installer dans l’esprit de chacun avant de reprendre. « Nous passons à la salle suivante. »
Les quatre Armudes représentés me rappellent aussitôt les Krïjas d’Ir’ Dan. Une ressemblance troublante, comme s’ils étaient des cousins d’un lointain rameau évolutif. Ces créatures imposantes, hautes de plus de deux mètres, arborent une allure majestueuse mêlée d’une sauvage indocilité. Leurs corps, robustes et puissants, sont simplement ceints de deux lanières brunes croisées sur leur poitrail, une sobriété qui contraste avec leur apparence saisissante.
Leur plumage ébouriffé, d’un gris cendré, évoque une chevelure indomptée par les éléments. Elles s’agitent nerveusement, comme des prédateurs en alerte, attendant l’instant précis pour déployer leurs ailes dans un vol souverain. Ces ailes, immenses, tout comme leurs pattes musclées, se terminent par des serres acérées à quatre doigts griffus, les deuxième et troisième doigts s’étirant de façon presque disproportionnée, parfaits pour agripper ou déchirer.
Leur cou élancé supporte une tête noire, marquée d’un casque bistre, une petite crête osseuse qui accentue leur allure farouche. Leurs yeux globuleux, brun citrouille, semblent sonder leur environnement avec une acuité inquiétante. Un bec court et trapu, beige clair, est encadré de deux caroncules acajou, leur donnant un air à la fois archaïque et énigmatique, comme si ces créatures conservaient les traces d’un temps oublié, où la nature façonnait encore des formes imprévisibles et grandioses.
« Vous pensez aux Krïjas d’Ir’ Dan… Eh bien, sachez, pour l’anecdote, commence Lepte d’un ton enveloppé de mystère, qu’il s’en est fallu de peu qu’ils deviennent l’espèce dominante d’Ir’ Dan. Oui, oui… vous avez bien entendu. Les Krïjas auraient pu supplanter les Wa’ Dans. L’évolution est une danse capricieuse, imprévisible, où les rôles se jouent parfois à un fil. »
Elle marque une pause, laissant l’ampleur de cette déclaration s’imposer dans nos esprits. Puis, d’un geste léger, elle reprend.
« Les Armudes, quant à eux, doivent une partie de leur ascension à l’ingéniosité d’un ancien peuple d’Armuid : les Uaïdis. Ces derniers maîtrisaient des technologies extrêmement avancées. Les Armudes ont su non seulement exploiter ces technologies, mais aussi les développer pour les rendre encore plus sophistiquées. »
Lewis, les sourcils froncés, interrompt avec une question pressante, manifestement intrigué.
« Et les Uaïdis ? Que leur est-il arrivé ? »
Lepte incline légèrement la tête, son regard se perdant un instant dans l’hologramme devant elle, comme pour peser ses mots.
« Excellente question, répond-elle en hochant la tête, un soupçon de regret dans la pensée. Les Uaïdis ont tout quitté, du jour au lendemain. »
L’air se charge d’une tension palpable, et Lewis poursuit, son ton teinté d’incrédulité :
« Pour aller où ?
— Ils ont disparu sans laisser de trace. Était-ce une décision volontaire ? Ont-ils fui sous la contrainte ? Étaient-ils menacés, et si oui, par qui ? Nous l’ignorons. Ce mystère reste entier. »
Elle se tourne vers nous, l’ombre d’un sourire énigmatique flottant sur ses lèvres. « Et non… nous n’avons pas réponse à tout. »
Lewis ne lâche pas prise.
« Les Armudes pourraient-ils être responsables ? »
Lepte secoue doucement la tête, un éclat de certitude dans ses yeux.
« Non. Et de cela, nous en sommes certains. Lors de la disparition des Uaïdis, les Armudes n’étaient encore qu’à un stade primitif de leur évolution. Ils n’auraient pas pu orchestrer une telle disparition. »
Un silence s’installe, dense, rempli de questions que personne n’ose formuler à voix haute. L’idée d’un peuple entier s’évanouissant dans l’infini sidéral a quelque chose de profondément troublant.
Puis, comme pour alléger l’atmosphère, Lepte reprend d’un ton plus posé, répondant à une question implicite de Perthie :
« Oui, les Armudes sont sexués et ovipares. Leur régime alimentaire se compose principalement d’insectes et de poissons. Ce n’est pas une diète très diversifiée, mais elle leur permet de survivre dans les environnements arides ou marins où ils prospèrent. »
Son regard s’attarde sur chacun d’entre nous, comme pour jauger nos réactions. Derrière ses paroles mesurées, on devine une fascination intacte pour ces mystères non résolus, ces énigmes qui définissent l’immensité de la Communauté.
L’hologramme s’ajuste, et l’image d’Armuid apparaît. La planète se déploie devant nous, un monde magnifique qui pourrait presque être le jumeau de la Terre. Des masses nuageuses d’un blanc éclatant dérivent paresseusement au-dessus d’océans d’un bleu profond, tandis que les terres se parent de camaïeux de bruns, de beiges et de verts, presque comme un tableau vivant. Les pôles sont recouverts de glace, mais une glace d’une pureté éclatante qui semble se fondre dans l’immensité de l’horizon.
« Un seul océan parsemé d’innombrables archipels aux montagnes abruptes. » La pensée de Lepte résonne dans le silence, comme une invitation à plonger dans ce monde à la fois étrange et fascinant.
L’hologramme s’anime, offrant une vue aérienne d’une immensité turquoise éclatée en myriades d’îlots épars. La caméra virtuelle slalome entre les reliefs, dévoilant des montagnes escarpées dont les sommets acérés semblent défier les cieux. Chaque pic, baigné de lumière, semble chuchoter les récits millénaires de cette planète sauvage.
Les paysages, d’une beauté à couper le souffle, s’imposent, grandioses et indomptés. Le vol se poursuit, ralentissant soudain au-dessus d’un gouffre où des chutes d’eau colossales, telles des voiles liquides, s’écrasent dans une vallée profonde. L’écume éclabousse les parois sombres, creusant des ravines qui se perdent dans un réseau complexe de torrents étincelants.
Et alors que l’on croit avoir atteint le paroxysme de la splendeur, une cité se dévoile. Suspendue au flanc d’une montagne de roches plutoniques, elle semble défier la gravité. Une série de plateaux horizontaux en forme de demi-lunes s’accrochent à la paroi comme des polypores géants, leur teinte gris cendré contrastant harmonieusement avec l’éclat minéral de la roche.
Chaque plateau, sculpté avec une précision presque organique, évoque une architecture à la fois harmonieuse et énigmatique, comme si la nature elle-même avait façonné cette merveille. L’ensemble respire une sérénité majestueuse, une prouesse où l’art et la géologie ne font qu’un.
« Les Armudes vivent en colonies dans ces cités. »
Les mots, simples en apparence, résonnent avec une gravité qui capte toute l’attention.
« Superbe ! » s’exclame Éria, les yeux émerveillés.
Perthie, toujours pragmatique, interroge avec curiosité : « T’as eu l’occasion d’aller sur ces planètes ? »
Lepte acquiesce doucement, un sourire énigmatique aux lèvres.
« Oui, à plusieurs reprises. »
Un souffle d’admiration échappe à Perthie. « Waouh ! »
Mais Lepte, fidèle à sa nature mesurée, ajoute : « J’ai conscience, et nous avons tous conscience, de vivre quelque chose d’exceptionnel. Mais il ne faut pas se leurrer : les déplacements ne sont jamais, et ne seront jamais, une routine. Le risque zéro n’existe pas. Le risque est inhérent à toute activité. Et nous sommes prêts à l’affronter. C’est ce qui fait de nous, comme de vous, ce que nous sommes. »
Mathias, les sourcils légèrement froncés, ose poser une question délicate : « Vous avez des accidents… parfois ? »
Lepte marque une pause, pesant soigneusement ses mots. « Je n’en ai jamais connu. Mais cela ne veut pas dire que cela n’arrivera pas. Il y en a eu dans le passé, et nous en avons tiré des leçons. »
Mathias hoche la tête, son visage traversé par une grimace presque imperceptible, comme s’il imaginait les dangers cachés dans ces vastes étendues inconnues.
Lepte reprend, son ton légèrement plus léger, presque encourageant : « Imaginez, si vous rejoignez notre Communauté, le vaste champ des possibles qui s’offre à vous.
— Difficile d’imaginer… » murmure Anna, visiblement dépassée par l’idée.
Lepte lui adresse un regard bienveillant, presque complice.
« Et vous êtes encore loin d’avoir tout vu ! » Sa pensée s’anime d’un enthousiasme retenu, mais palpable. « Le quatrième peuple est issu du même univers, Baha, mais d’une autre galaxie, Per Aryana. Les Idires vivent sur Saïdir, une planète du système d’Araïfah. »
La révélation laisse planer une aura de mystère dans la pièce, chacun imaginant, à sa façon, les merveilles et les secrets encore à découvrir.
Dans la salle suivante, je suis quelque peu déstabilisé par la vision de créatures qui, à première vue, semblent aussi étranges qu’elles sont fascinantes.
L’hologramme dévoile des tritons géants à la tête ronde, leurs yeux globuleux et d’un jaune-orangé perçant l’ombre de la salle. Leur corps, d’une taille d’environ un mètre soixante, est prolongé par une queue épaisse d’un mètre quarante. Deux d’entre eux se tiennent sur quatre pattes, tandis que les autres se dressent sur des pattes postérieures puissantes, dotées de cinq orteils palmés.
Leur peau luisante oscille entre un rouge sombre, presque grenat, sur la face dorsale et les flancs, et un cramoisi profond, tirant sur le rouge groseille, sur leur ventre. Un contraste frappant, presque hypnotique.
Leurs yeux, d’une taille impressionnante, sont placés sur les côtés de leur crâne, ce qui leur donne un regard quasi périphérique. La pupille, ronde et noire, semble absorber la lumière, tandis que leurs narines se limitent à deux fentes sombres, presque invisibles, noyées dans la complexité de leur morphologie. Leur bouche, pourvue de petites dents pointues recourbées en arrière, semble prête à saisir tout ce qui passe dans leur environnement aquatique ou terrestre.
« Des amphibiens, proches, suivant votre classification, de l’ordre des urodèles », commence Lepte, sa pensée enveloppée d’une gravité qui capte immédiatement l’attention. « Ils se reproduisent par parthénogenèse, mais leur espèce comporte des mâles et des femelles. Ils se déplacent aussi bien sur terre que dans l’eau. Excellents nageurs, ils se nourrissent d’invertébrés divers. »
Un silence s’installe, et Lepte laisse ses mots résonner, comme si elle pesait leur portée. Ses yeux semblent sonder chacun d’entre nous, scrutant nos réactions. Puis, elle reprend d’un ton presque solennel, une infime inflexion laissant entrevoir un avertissement :
« Non, ne pensez pas que vous avez affaire à une espèce sous-développée. Ne vous fiez jamais aux apparences. Le savoir de la Communauté s’est toujours enrichi par l’étonnante diversité des espèces qui la composent. Les Idires ont une forme de pensée très différente de la nôtre, mais leur intelligence et leur créativité sont sans égales. »
Elle marque une nouvelle pause, comme pour permettre à cette vérité de s’imprégner en nous, un instant de silence qui s’étire, presque palpable.
« Les Zulémis, reprend-elle, ont finalisé la technologie de formation des trous de vers. Mais c’est un Idire, Saïd Agma’Ton, le deuxième personnage illustre de notre Communauté après Zand Er Oprah, qui a permis de résoudre les questions temporelles. Des problèmes que les autres peuples jugeaient insurmontables. »
Sa pensée, bien que posée, semble légèrement s’animer à la mention de cet exploit, reflétant un respect profond pour les capacités des Idires.
« C’est aussi grâce à l’intervention des Idires que le conflit spatial entre les Matéens et les Erbèles a pris fin. Ces deux peuples, les suivants dans notre Communauté, revendiquaient alors chacun les droits exclusifs sur un satellite naturel d’une planète d’un système voisin. Une impasse qui aurait pu dégénérer en guerre ouverte. »
L’hologramme bascule doucement vers une nouvelle scène, et l’image qui émerge semble presque surnaturelle. Une sphère d’un bleu profond, uniforme et hypnotique, emplit le champ visuel. Elle ne présente aucun relief, aucun détail perceptible, et pourtant, elle captive, attirant le regard comme un abîme infini.
« Voici Saïdir, la planète des Idires », déclare Lepte, avec une note de respect teintée d’admiration. Sa pensée s’accorde au silence environnant, imposant presque une forme de recueillement devant cette vision énigmatique.
« L’atmosphère est riche en azote, en oxygène, comme en vapeur d’eau, dioxyde de carbone, méthane, oxyde nitreux et dioxyde de soufre », explique Lepte d’un ton factuel, mais avec une légère inflexion qui trahit l’importance de ces détails. « La surface de la planète n’est jamais visible depuis l’espace, dissimulée en permanence sous un épais manteau nuageux. L’effet de serre y est considérable. Saïdir est chaude, 42 °C en moyenne, avec des vents puissants qui balaient la surface et des pluies acides incessantes. »
Éria, les bras croisés, hausse les sourcils et lâche d’un ton faussement dramatique :
« Non ! C’est décidé ! » Elle mime une réflexion exagérée, tournant la tête comme si elle pesait soigneusement le pour et le contre. « C’est pas là-bas qu’j’irai passer mes vacances. »
Lepte sourit légèrement.
« Je n’y suis allée qu’une seule fois, poursuit-elle d’une voix calme, par obligation, et avec une combinaison spécialement conçue pour ces conditions. »
Elle marque une pause, son regard se perdant comme si elle revivait cette expérience.
« La végétation de Saïdir s’est adaptée de manière fascinante à ces conditions extrêmes. La plupart des plantes produisent un latex aux propriétés exceptionnelles. Souple, mais incroyablement résistant, il entre dans la composition des parois de nos vaisseaux. Sans cette ressource, nombre de nos avancées technologiques n’auraient pas été possibles. »
Lepte laisse ses paroles flotter un instant, comme pour souligner l’ironie d’une planète qui, bien qu’hostile, contribue à l’exploration spatiale elle-même.
La vidéo holographique s’approche lentement de Saïdir… La caméra plonge à travers des nuages sombres, imposants, zébrés d’éclairs d’un bleu électrique qui illuminent brièvement les volutes tourmentées. Une atmosphère pesante s’installe. La projection traverse cette couche tumultueuse et révèle une mer d’encre, déchaînée, dont les vagues, furieuses, s’ornent de crêtes blanches d’écume. Le bruit des éléments semble presque résonner dans la pièce, amplifiant l’intensité du moment.
L’image ralentit en atteignant les abords d’un plateau minéral, ses parois rugueuses sculptées par l’érosion et striées de teintes ocre et grises. Des canyons déchirent cette terre aride, et, nichée dans leurs profondeurs, une végétation étrange, d’un bleu métallique, semble luire faiblement, comme vivante sous la lumière diffuse.
La vidéo poursuit sa course, elle s’aventure dans une passe étroite et dévoile soudain un ensemble de structures compactes arrondies. Semblant s’emboîter parfaitement les unes dans les autres, les structures sont blotties au cœur du défilé.
Le matériau qui les compose reflète une lumière tamisée, presque irréelle, leur conférant un aspect organique et pourtant profondément technologique.
« Voici l’une de leurs cités, déclare Lepte, son ton empreint d’une admiration discrète, mais sincère. Nous allons maintenant passer dans la salle consacrée aux Matéens. Celle qui suivra sera dédiée aux Erbèles, leurs anciens rivaux. Ces deux peuples vivent sur Sété.
— Ton univers ! Celui où nous sommes ! » s’exclame Éria.
Lepte acquiesce calmement. « Oui, précise-t-elle, son regard se posant sur chacun d’entre nous. Mais ces deux peuples habitent une autre galaxie : Gwydyan Maté. Ogmatan, la planète des Matéens, se trouve dans le système de Gmaté. »
Sur ces paroles, Lepte entre dans la salle suivante, et l’atmosphère change subtilement, nous enveloppant d’une nouvelle promesse de découvertes fascinantes.
L’hologramme projette l’image de quatre humanoïdes à la stature élancée, mesurant environ un mètre quatre-vingt. Leur allure est à la fois fascinante et légèrement inquiétante, presque hypnotique. Leur peau, d’un bleu profond, scintille sous la lumière grâce à une couverture d’écailles fines et lisses qui semblent capter et renvoyer des reflets argentés.
Leurs corps sont dépourvus de cheveux, de poils et même de nez, ce qui accentue leur apparence d’êtres aquatiques. À la base de leur cou, de chaque côté, s’ouvrent et se ferment doucement des ouïes, leur conférant une prestance indéniablement amphibienne.
Leur visage ovale, étrangement proportionné, est dominé par deux grands yeux noirs globuleux, insondables, dont l’intensité semble scruter bien au-delà des apparences. Leur bouche, large et garnie de lèvres bleues légèrement bombées, ajoute une touche à la fois étrange et intrigante à leur physionomie.
Ils portent des combinaisons moulantes, d’un matériau fin et lisse, épousant parfaitement leur silhouette athlétique. Ces tenues, dépourvues de manches, sont curieusement échancrées sous les aisselles, dévoilant des membranes translucides qui relient le buste aux bras. Ces membranes, délicatement nervurées, évoquent des ailes aquatiques prêtes à se déployer.
Leur morphologie se complète par des mains et des pieds palmés, renforçant l’impression d’une parfaite adaptation à un milieu amphibie. Leur apparence, bien que différente de tout ce que nous connaissons, dégage une harmonie naturelle, une élégance issue d’une évolution millénaire.
« Les Matéens ont évolué pour s’épanouir aussi bien dans les profondeurs marines que sur la terre ferme. Ce sont des êtres sexués, mâles ou femelles, mais avec une particularité fascinante : ils peuvent changer de sexe au cours de leur vie. Oui, Perthie, tu as raison, cela s’appelle l’hermaphrodisme successif. Leur régime alimentaire est principalement composé d’algues et de crustacés, des ressources abondantes dans leur environnement aquatique. »
Mathias plisse légèrement les yeux, pensif, avant de poser la question qui semble le tarauder.
« Je m’interroge. Tu as mentionné un conflit spatial un peu plus tôt. Comment ces créatures marines, vivant dans un milieu si éloigné des étoiles, ont-elles pu atteindre une telle maîtrise technologique ? La conquête spatiale ? C’est assez… inattendu. »
Lepte esquisse un sourire, empreint d’un calme bienveillant.
« Comme nous, Mathias. Comme vous, d’ailleurs. Avec le temps. Ces créatures ont d’abord dompté leur milieu aquatique, apprivoisé les terres émergées, puis maîtrisé les airs. Et, de fil en aiguille, elles ont atteint l’espace. Pourquoi ? Parce qu’il est dans la nature de l’intelligence, de toute intelligence, de chercher à se dépasser. Ce besoin viscéral de repousser les limites, de s’aventurer toujours plus loin, toujours plus haut… Une soif insatiable de curiosité. Une quête ininterrompue de savoir. »
Sa voix s’est adoucie, presque songeuse, tandis que l’hologramme pivote doucement…
Une sphère lumineuse apparaît, scintillant d’un blanc nacré ponctué de nuances bleu cobalt. Des nuages tourbillonnants, semblables à des volutes de fumée, enveloppent sa surface, accentuant son mystère et sa beauté irréelle.
« Voici leur planète, Ogmatan », annonce Lepte avec une gravité respectueuse, comme s’il s’agissait d’un joyau rare.
L’hologramme s’anime, la planète se rapproche, emplissant peu à peu notre champ de vision. Nous plongeons dans son atmosphère, traversant des strates de nuages légers qui s’écartent comme un voile pour révéler un océan étincelant d’un bleu profond. La surface de l’eau scintille sous une lumière diffuse, et l’illusion de familiarité est troublante : cet océan pourrait presque appartenir à notre Terre.
À basse altitude, la vidéo nous entraîne à raser les vagues, lentes et puissantes, lorsqu’un mouvement soudain attire notre attention. Une silhouette argentée jaillit de l’eau avec une grâce incroyable. L’appareil s’élève dans les airs, sa proue en forme de cylindre elliptique fendant l’air avec élégance. Ses ailes, semblables à des nageoires nervurées, s’étendent de sa face ventrale, captant la lumière dans un jeu hypnotique de reflets vibrants. Sa surface argentée semble presque vivante, comme si elle pulsait d’énergie.
L’appareil disparaît au-delà de l’horizon, et l’hologramme s’oriente vers une côte rocheuse sculptée par le temps, bordée de criques au sable d’une blancheur éclatante. La caméra se fige devant une baie abritant une ville spectaculaire. Sous le soleil voilé, des dômes de verre parfaitement agencés captent la lumière en une danse d’éclats. Ces structures, mi-terrestres, mi-marines, plongent sous les eaux, dévoilant une architecture à la fois organique et technologique. La symbiose parfaite entre nature et ingénierie.
« Leurs villes s’étendent à l’intersection de l’océan et des terres émergées, une caractéristique qui les rapproche des Erbèles, leurs voisins. Ces deux peuples partagent la même galaxie, Gwydyan Maté, avec des systèmes stellaires très proches : le système de Gmaté pour les Matéens et celui de Boan Tarh pour les Erbèles. Leur rivalité ancestrale repose sur la possession d’Yad, un satellite naturel d’une géante gazeuse, Oggor, située dans le système d’Annaté. Ces trois systèmes voisins forment un triangle stratégique.
— Pourquoi un tel enjeu autour de ce satellite ? demande Anna, visiblement intriguée.
— Une question légitime, concède Lepte. Le sous-sol de Yad est d’une richesse exceptionnelle en ressources minières. Mais le véritable motif de leur lutte intestine est tout autre. Pour comprendre la vraie raison, il faut se pencher sur les origines marines de ces deux peuples. Yad abrite une mer fermée dans laquelle prospère une algue endémique unique. Cette algue a la capacité de synthétiser une substance qui confère à l’eau des propriétés… très particulières.
— C’est-à-dire ? insiste Anna, les yeux brillants d’une curiosité impatiente.
— Des propriétés euphorisantes, comparables à celles de l’alcool, mais sans accoutumance ni toxicité, explique Lepte avec un ton mesuré.
— Eh ben voilà ! s’exclame Éria en hochant la tête avec un sourire en coin. C’est décidé, on tient notre destination pour les vacances ! J’imagine qu’ils ne doivent pas trop souffrir d’boire la tasse, hein ? »
Un éclat de rire parcourt l’assistance, brisant légèrement l’atmosphère studieuse.
« Et… qu’est devenu le satellite ? intervient Lewis, ramenant la discussion sur un ton plus sérieux.
— Il est jalousement protégé, répond Lepte. Les Matéens et les Erbèles se partagent aujourd’hui ses rivages dans un accord fragile. Yad est devenu leur lieu de villégiature préféré, un véritable havre où les tensions laissent place à une coexistence pacifique.
— Heureux… comme des poissons dans l’eau, lance Éria, avec un clin d’œil.
— Comme Thomas », dis-je avec une pointe d’amusement.
Lepte reprend, sa pensée marquée par une légère impatience bienveillante :
« Dernière salle pour ce matin, consacrée aux Erbèles. Nous irons déjeuner ensuite, avant de poursuivre l’exposition. »
Les Erbèles, créatures humanoïdes au charme aussi captivant qu’inquiétant, imposent leur présence par leur stature élancée, dépassant aisément le mètre quatre-vingt. Leur allure, entre sirènes envoûtantes et gorgones mythiques, fascine autant qu’elle intimide.
Leur longue chevelure gélatineuse, d’un blanc bleuté scintillant, semble dotée d’une vie propre, ondulant tel un ballet hypnotique de tentacules de méduses dans une brise invisible. Leurs yeux en amande, ourlés d’un iris bleu turquoise éclatant et traversés d’une pupille verticale noire, évoquent une intensité glaciale, comme si chaque regard pouvait sonder les âmes les plus profondes.
Sous ce calme apparent, leur nature prédatrice s’affirme. À intervalles réguliers, elles entrouvrent une gueule carnassière, révélant des dents acérées prêtes à déchiqueter et une langue noire, fine et fourchue, dont l’étrangeté renforce leur aura menaçante. Le contraste avec leur nez fin et leur bouche charnue, aux lèvres sombres teintées d’un violet aubergine profond, crée une dualité troublante entre beauté et danger.
Leur peau, recouverte de minuscules écailles scintillantes, reflète la lumière en une myriade de nuances bleu-vert, ajoutant une dimension aquatique à leur apparence. Leurs mains et pieds palmés, taillés pour évoluer dans des environnements marins, confirment leur lien étroit avec l’eau.
Quant à leur tenue, elle amplifie leur élégance surnaturelle. Une large ceinture-corset bleu nuit, ornée de motifs abstraits rappelant des vagues, souligne leur taille fine tout en accentuant leur silhouette athlétique. Des jambières basses, bordées d’un volant haut évoquant des nageoires stylisées, complètent leur apparence, fusion parfaite entre la grâce aquatique et la force brute.
« Les Erbèles sont une espèce exclusivement femelle, leur reproduction s’effectuant par parthénogenèse. Oui, thélytoque. » La pensée de Lepte résonne, marquant une pause pour capter toute l’attention de son auditoire. « Comme les Matéens, elles ont conquis leur planète d’origine et se sont affranchies de ses limites. D’abord aquatiques, elles se sont adaptées à une multitude de milieux, prouvant leur incroyable résilience. Omnivores, elles puisent dans leur environnement tout ce qui leur est nécessaire. Leur planète, Erblued, partage d’ailleurs plusieurs similitudes avec Éthaï. »
L’hologramme change, remplaçant la silhouette des Erbèles par une sphère indigo clair veinée de blanc. Le zoom progresse, dévoilant des océans teintés de violet, contrastant avec des continents aux teintes rouille, brique et sépia. Des nuances de vert et d’olive parsèment la surface, dessinant une végétation à la fois familière et étrangère.
Sous un ciel gris de lin, parsemé de nuages rose thé, la caméra effleure la surface mouvante d’un océan violet. Ses reflets rougeâtres, presque incandescents, semblent pulser comme un cœur vivant, vibrant d’une énergie mystérieuse.
La caméra pivote lentement… et nous découvrons une fantastique ville pyramidale qui émerge des eaux. Elle est composée d’une série de gratte-ciel effilés, chacun couronné de plateformes circulaires. Ces structures brillent sous une lueur métallique, scintillant comme des étoiles flottant au-dessus de l’eau, leurs contours déformés par le reflet miroitant de l’océan. L’ensemble semble suspendu entre ciel et mer, comme un rêve architectural défiant les lois de la gravité.
Des vaisseaux noirs vont et viennent entre la cité et l’espace. Fuselés, élégants, ils arborent une aile delta incurvée vers le haut, et un aileron central effilé comme celui d’un requin. Trois propulseurs stratégiquement placés leur permettent d’effectuer des mouvements d’une fluidité déconcertante.
Lepte se tourne vers nous, un sourire empreint d’assurance sur ses lèvres. « Voilà. Le peuple des Erbèles est le sixième à intégrer la Communauté. Cette salle marque la fin de la première partie de l’exposition, dédiée au passé. »
Elle marque une légère pause avant d’ajouter : « Notre peuple est le suivant, le septième. Il vous en reste cinq à découvrir. »
