On s’est exercés à dissimuler l’intégralité de l’attirail, pour ensuite le récupérer, s’équiper, l’escamoter à nouveau, avant de se rééquiper… Un petit entraînement avant de remonter sur nos plates-formes respectives, et faire demi-tour vers la forêt…
Nos guides viennent de stopper au niveau de la canopée, en plein milieu d’une jungle luxuriante.
« Nous descendons ! annonce une Kylènien. Suivez-nous ! »
Les Opiriens se fraient un chemin au travers des branchages, et disparaissent sous les frondaisons… Les Kylèniens les talonnent. Je me place à la verticale de leur position… et entame une prudente descente… Les branches se courbent à notre passage… avant de retrouver leur place et nous plonger dans une semi-obscurité… sous un vacarme de cris de protestation, de hurlements sinistres et de vociférations de toutes sortes… Des oiseaux fantomatiques s’échappent à tire-d’aile, des ombres spectrales se cachent derrière les troncs, mais je ne ressens aucune agressivité primitive à proximité. Je longe d’impressionnantes lianes brunes velues, avant de m’arrêter près de nos guides.
« Venez voir ! » nous prie une Kylènien qui a déployé un film plastifié noir. Un écran lumineux qui représente le secteur. Il y a une multitude de repères. Nous sommes le minuscule regroupement de points rouges, au centre… ce qui me donne une idée de l’échelle. La zone est vaste. Je remarque nettement trois concentrations de points jaunes, et d’innombrables points bleus…
« Chaque regroupement de points jaunes représente une horde d’ibarps. Ils s’approprient des zones de chasse, qu’ils défendent farouchement, où ils aménagent un terrier, dans lequel ils pondent leurs œufs. Nous devons… éliminer les cibles… localiser le terrier… et détruire les œufs et le nid ! Nous allons nous diviser en trois groupes. Qui vient avec moi ? » Je m’avance vers elle, ma main dans celle d’Éoïah, qui resserre sa poigne. « Je reste avec toi ! »
Jade et Thomas se rapprochent d’une autre Kylènien, ce qui décide Ève et Mel à rejoindre la troisième. Les Opiriens se séparent, deux viennent avec nous, deux autres dans le groupe d’Ève et Mel, et la dernière accompagne Jade et Thomas.
« Avant que l’on ne se sépare, je souhaite vous préciser… de ne pas enclencher vos dispositifs de camouflage ! Que l’on puisse veiller sur vous. Bien ? Alors… allons-y ! Et bonne chasse à tous ! »
Le groupe d’Ève et Mel prend la direction du nord-est… celui de Thomas et Jade, le sud-est… À la suite de la Kylènien, notre guide éclaireur, nous nous dirigeons vers l’ouest. Les deux Opiriens ferment la marche. En quelque sorte, nos gardes du corps.
Nous zigzaguons sous les fougères arborescentes pendant une bonne demi-heure… D’énormes souches d’arbres sont recouvertes de mousses, de champignons étranges, et de plantes exubérantes aux fleurs incroyables. Les insectes, certains de la taille de deux poings, se figent à notre passage. Comme les reptiles, qui se fondent dans les végétaux. Je ne suis pas inquiet, le danger n’est pas autour de nous… il est devant… et chaque pas nous en rapproche !
La Kylènien se fige près d’un monument végétal. Une structure formée par l’entrelacement de trois troncs tortueux. Elle tend un bras pour nous intimer de ne plus bouger ! Un étrange silence règne en ce lieu.
« Prenez vos yortalks. Combien de repères jaunes comptez-vous ? » Éoïah et moi, nous ouvrons l’étui à notre ceinture, nous sortons l’engin avec précaution, et nous le tenons des deux mains pour faire apparaître l’hologramme… Je vois un point rouge, quatre points bleus, un paquet de points jaunes… qui se déplacent, et une tache floue plus large.
« Ils bougent ! Pas facile de les compter.
— J’en compte… dix-huit, annonce Éoïah. Et j’ai un gros point lumineux.
— Dix-huit. Bien. Vous allez en acquérir sept chacun. Pour acquérir une cible, il vous suffit de la toucher d’un doigt sur l’hologramme.
— Mais ? s’étonne Éoïah. Si je lâche le yortalk d’une main… l’hologramme va s’éteindre !
— Vous devez tenir le yortalk des deux mains… pour faire apparaître l’hologramme. Il ne disparaîtra que lorsque vous saisirez l’arme par la tranche.
— Vas-y. » Éoïah pianote dans le vide. Des repères jaunes deviennent verts.
« Une cible ne peut être acquise deux fois. Les repères verts sont verrouillés. Adam… à toi de choisir.
— Voilà ! Il en reste quatre.
— C’est pour nous trois. Vos cibles acquises… tenez le yortalk par la tranche… Comme ça… Alors ? Vous voyez encore l’hologramme ?
— Non.
— Vous êtes prêts ? Lancez ! »
Je projette le yortalk en même temps qu’Éoïah. Les engins s’élèvent dans un sifflement saccadé, ils contournent les premiers troncs, et les sons deviennent plus aigus et réguliers. Les yortalks entament une grande courbe… et disparaissent…
« Mettez-vous à l’abri ! » ordonne une Opirien. Elle nous désigne un obscur renfoncement à la base des trois troncs.
« Vite ! »
Nous nous blottissons l’un contre l’autre. Il n’y a pas que de la mousse dans cette cavité… mes cheveux collent à une espèce de matière gluante… Tapi au ras de la végétation, je ne vois plus qu’une forêt de troncs et la canopée. J’entends soudain de terribles hurlements, des glapissements à glacer le sang, mêlés de gémissements brefs… lorsqu’un cri insoutenable me traverse l’esprit : Ève vient de hurler de terreur !
« Ne bougez pas ! » nous intime la Kylènien qui vient de s’accroupir. J’entends des bruissements de feuillage, des craquements de branches, qui se rapprochent, alors que nos deux yortalks scintillants reviennent droit sur nous. Ils ne sont pas seuls ! Sautant de tronc en tronc, quatre ibarps furieux apparaissent ! Ils tentent d’attraper nos engins !
Et tout se passe très vite : la Kylènien et les deux Opiriens bondissent en hurlant d’une rage folle ! Elles se jettent chacune sur un ibarp, tandis que nos yortalks ralentissent et viennent couper net les végétaux en retombant à nos pieds. J’ai à peine le temps de les ramasser… que le dernier ibarp se catapulte, la gueule grande ouverte, sur nous deux ! Nous n’avons pas le temps de réagir, je sens le souffle de l’animal, juste avant qu’il ne soit projeté en arrière !
Je réalise que nos boucliers viennent d’interagir. Il est sonné… mais il se redresse déjà ! Les deux Opiriens, la Kylènien, et leurs proies, ont disparu… mais nous entendons les rugissements féroces et les coups sourds de leurs combats. J’empoigne un yortalk… mais rien ne se produit ! C’est celui d’Éoïah ! Avec un début de panique, je saisis le second : il y a maintenant sept repères jaunes ! Éoïah me tapote le bras : « Laisse. » Elle ouvre sa main gauche… et manipule le triangle de son némadou. L’ibarp se rapproche en rugissant, il balance la queue de droite à gauche, et saute sur notre droite ! Tout en mugissant, il projette ses deux pattes avant griffues pour nous intimider. Il fait deux pas en arrière, avant de sauter sur notre gauche… Éoïah presse la paume de sa main… l’onde de choc frappe le monstre ! Il braille de douleur, avant de reculer, mais ne renonce pas : il agite vivement la tête et se recroqueville, prêt à bondir ! Une Opirien apparaît dans notre champ de vision. De ses deux mains ensanglantées levées, elle nous fait signe de ne pas intervenir. Elle frappe les deux mains pour attirer l’attention de l’animal… L’ibarp hésite, il donne deux grands coups de patte dans le vide, et bondit sur l’Opirien ! Ils disparaissent sous les hautes herbes… Un rugissement et suivi d’un craquement sinistre… et le calme revient…
« C’est bon ! prévient la Kylènien. Vous pouvez sortir.
— Ève ? Ça va ? Tout va bien ?
— Oui, oui. C’est O.K. ! T’inquiète ! » Rassuré, je me relève avec Éoïah. Nos cheveux sont poisseux, des filaments gluants s’agrippent à nos combinaisons. Nous rejoignons nos trois guides qui nettoient leurs vêtements, à la va-vite, avec des poignées de feuilles.
Et c’est un véritable bain de sang que nous découvrons ! Les quatre ibarps ont été sauvagement démembrés et éventrés ! Leurs viscères fumants, éparpillés, sont encore secoués de soubresauts ! Une puanteur aigre se mêle à l’odeur du sang !
Un sac déjà bien garni à la main droite, la Kylènien s’accroupit près de la tête mutilée de l’un des monstres. Sa mâchoire inférieure est arrachée… ses yeux sont crevés ! D’une poche, elle sort un petit ustensile qu’elle secoue d’un geste vif, avant de l’approcher du crâne de l’animal. L’outil émet un fin rayon bleuté qui découpe la boîte crânienne de l’ibarp ! Dans un bruit d’aspiration, la Kylènien la retire d’un coup sec ! Elle enfonce sa main dans les chairs sanguinolentes… en extirpe le cerveau ! qu’elle observe d’un regard envieux… avant de l’arracher de la moelle épinière gluante ! Pris d’un haut-le-cœur, je dois me détourner du macabre spectacle… Mais une odeur de chair brûlée me monte au nez… je dois m’éloigner de quelques pas… Leur besogne terminée, nos trois redoutables compagnes nous rejoignent, et nous partons pour la seconde partie de la tuerie : le repérage du ou des terriers… Nous remontons la piste des ibarps… Des branchages ont été arrachés et les écorces portent de profondes balafres, les marques de leurs puissantes griffes…
Et nous découvrons le carnage perpétré par nos deux yortalks ! Décapités net, les animaux gisent çà et là. Le sang n’a pas coulé, les chairs ont été cautérisées par les engins ! J’observe, consterné, la désolation que nous avons causée, lorsqu’un puissant bruit sourd d’explosion vient secouer la jungle. Inquiet, je dévisage aussitôt nos guides, cherchant à interpréter leur réaction, alors que des feuilles et des insectes retombent en pluie. Elles hochent simplement la tête.
« Ça y est ! Mission accomplie ! » Les voix de Jade et Thomas. « On retourne à la plate-forme.
— Par ici ! Venez voir ! » appelle une Opirien. Nous nous rapprochons… Elle a déplacé trois corps qui camouflaient l’entrée d’une excavation.
« Prenez vos yortalks, nous prie la Kylènien. Que voyez-vous ?
— Nous, répond Éoïah. Et autre chose. Je zoome… J’ai six repères jaunes dans le terrier ! Et une grosse tache blanche !
— Les six repères, ce sont les petits. La tache, les œufs. Élargis la zone… Et maintenant ?
— Attends, poursuit Éoïah. J’en ai d’autres, sur la gauche. Ils sont une vingtaine.
— Un autre groupe. Son tour viendra une prochaine fois.
— Mais vous n’arriverez jamais à en venir à bout ! Ils sont bien trop nombreux !
— Oui… Nous aurions dû intervenir plus tôt… Mais bon… Nous ferons ce que nous pourrons… tant que nous serons sur Soléna. Si une urgence nous appelle pour une autre mission… eh bien ce seront les biologistes éthaïres qui se chargeront de résoudre le problème…
— En attendant… terminons notre exercice », reprend la Kylènien. Elle retire un nouvel objet de sa ceinture, un bâtonnet jaune qu’elle dévisse prestement en deux parties, avant de les réajuster tête-bêche. Il émet aussitôt d’étranges lueurs vertes clignotantes.
« Nous rentrons ! » annonce-t-elle, avant de jeter le bâtonnet dans le terrier… Les Opiriens replacent rapidement les corps mutilés pour boucher l’entrée du nid, et nous reprenons le chemin en sens inverse… Nous avons parcouru une trentaine de mètres, lorsque la Kylènien nous prévient de nous mettre à couvert… Avec Éoïah, je me blottis contre un large tronc, et observe nos guides tapies contre le tronc voisin… La Kylènien lève les deux bras… et les rabaisse sèchement ! Une vive lueur orangée embrase la jungle ! Le souffle projette violemment terre, humus et végétaux… alors que la déflagration fait trembler le sol ! Un nuage de poussière vient boucher le paysage… Je ferme les paupières et porte les mains au nez. Nous restons à l’abri quelques minutes, le temps que les poussières retombent… La chevelure d’Éoïah est méconnaissable. Ses cheveux, agglutinés et collés, sont recouverts de saletés, et son visage ruisselle de sueur mêlée à de la poussière ocre. Mes mains moites ne sont pas mieux.
« Ton visage non plus ! » Éoïah sourit. Nous reprenons la marche… lorsqu’une troisième détonation retentit ! suivie, quelques instants plus tard, d’une quatrième détonation !
Après une bonne demi-heure de marche, nous retrouvons Jade, Thomas, et leurs compagnons d’aventure…
