Chapitre 5-04

Adria Rib Koro – Tanacé 4

La communication coupée, je m’adosse au fauteuil et ferme les paupières. Lasse, j’inspire et souffle profondément pour profiter de l’instant de répit. Avachie, je reste songeuse, immensément soulagée par la décision responsable d’Adar.

« Merci, Adar !… Merci, Ilias !… Merci, Origni !… Et si l’un d’eux avait choisi l’autre option ?… Bon sang ! Comment les autres peuvent-ils autant négliger les vies de leurs semblables ?… C’est… sidérant !… Et dire que nous allons devoir prolonger la mission !… Prolonger… bien pire ! Partir à l’aventure… dans la constellation des Ébrides ! Nous ne sommes pas préparés… S’il arrive le moindre incident ?… Notre chance de rentrer sur Kriemn est quasi nulle… Enfin… nous ne sommes pas encore partis… Il n’y a pas… urgence. »

Je rouvre les paupières, inspire, me redresse et empoigne mon casque qui, maintenant, me suit partout. Je me lève et monte en salle de navigation retrouver le pauvre Lirid. Andérof, mon second, est occupé à plein temps par les évènements, et du coup, Lirid se retrouve au four et au moulin…

Lirid, concentré, est en pleine discussion. Il ne s’aperçoit pas tout de suite de mon arrivée, et me découvre avec soulagement. Ses yeux exorbités appellent à l’aide ! Je le rassure d’un hochement de tête et le remplace dans la conversation.

« Ici Adria, je vous écoute…

Leader Adria, ici Ériné, Tanacé Six. Je vous contactais suite à notre dernière conversation.

Oui, Ériné ?

Nous vous envoyons une équipe médicale. J’ai vu les détails avec Lirid. » Je jette un regard vers Lirid… qui me le confirme en hochant la tête.

« Bien. Merci, Ériné… Transmettez toute ma gratitude… et celle de mes compagnons ! à Origni.

Je n’y manquerai pas ! Leader Adria…

Leader Adria ! Ici Ragnar, Tanacé Cinq ! lance la voix rauque et puissante si particulière du second d’Ilias.

Ragnar ? Je vous écoute…

Je voulais vous assurer que nous sommes de tout cœur avec vous… Pour le reste, j’ai vu avec votre… Lirid… Il est bien, le petit… Notre équipe technique ne devrait pas tarder.

Merci, Ragnar… Remerciez Ilias de notre part.

Pas de problème !… Que des solutions ! » Il coupe la communication.

« Leader Adria ! » La voix de Vitri. « Ici Vitri de Tanacé Un. Je souhaitais vous préciser que nos équipes sont à votre disposition. Les procédures d’intervention ont été définies avec Lirid. N’hésitez pas à faire appel.

Merci, Vitri. Je n’y manquerai pas… Et remerciez… Il a coupé !… Lirid, je sais bien que tout ça dépasse tes prérogatives… mais… à circonstances exceptionnelles… responsabilités exceptionnelles.

Je sais, leader Adria… » Il grimace, l’air soucieux.

« Alors ?… Le topo ?

Une équipe médicale de Tanacé Six monte à bord, leader.

Appelle-moi Adria et tutoie-moi. À circonstances exceptionnelles…

Mesures exceptionnelles, complète Lirid.

Tout à fait !

L’équipe médicale va nous faire passer des tests. À tous, sans exception. Ils veulent être certains de repérer toutes les personnes contaminées. D’ici là, en dehors de nos quartiers, nous ne devons circuler qu’avec des combinaisons pressurisées.

Bien.

J’ai transmis la consigne à l’équipage.

Très bien.

Et l’équipe technique de Tanacé Cinq vient pour trouver une solution.

Tu t’en sors extrêmement bien… et… tu vas devoir continuer… car je dois faire le point avec Andérof. Lirid… tu montes en grade ! Je te confie le commandement… leader Lirid Paj Onobri ! » Mon sourire le fait grimacer. Je regroupe mes cheveux avant d’ajuster le casque, et pressurise ma combinaison.

« Andérof ?…

Leader Adria ?

Où êtes-vous ?

Près du sas d‘entrée principal du débarcadère trois, leader. J’attends l’équipe médicale de Tanacé Six.

Alors attendez-moi, j’arrive ! »

Adria franchit une suite de sas, de couloirs, d’ascenseurs… Les membres d’équipage, anonymes derrière leur visière bleutée, portent tous la tenue réglementaire, la combinaison et le casque. Ils reconnaissent leur leader au liseré argenté de l’encolure et la saluent respectueusement au passage.

Un groupe de six personnes patiente devant l’entrée du débarcadère.

« Bonjour ! Leader Adria ! », déclare l’un d’eux. Sa voix est grave, austère. « Je suis Gérus Fot Nagger, le responsable médical de Tanacé Six. » Il désigne ses compagnons du bras gauche tendu. « Et voici mes quatre collègues…

Bienvenue à bord ! Et merci de vous déplacer !

Nous devons examiner tout le monde, leader Adria, reprend Gérus. Sans exception ! » Le ton est sombre, funeste.

« J’ai compris. Vous souhaitez commencer par moi ?

Volontiers.

Andérof… je te laisse accueillir l’équipe technique, j’accompagne ces personnes au centre médical.

Bien, leader Adria.

Après ce sera ton tour. »

C’est dans un silence tendu que je me dirige vers le centre, avec la désagréable sensation d’être une condamnée suivie par ses bourreaux. Leur mutisme est inquiétant, leur tension nerveuse palpable. Ils sont sur le qui-vive, prêts à être subitement confrontés à un risque de contamination…

Me voici devant la tablette murale qui gère l’entrée du centre médical… Je m’apprête à ouvrir la double porte coulissante du sas principal… mais Gérus me stoppe dans ma lancée.

« Attendez ! Nous devons éclaircir certains points avant d’entrer. Je suppose que les trois dépouilles sont encore au centre ?

Dans une salle attenante au laboratoire d’analyses. Mais nous avons pris les mesures de confinement indispensables… bien qu’il s’avère qu’il n’y a… au moins pour l’instant, aucun risque de contagion.

Nous ne devons prendre… aucun risque ! Nous avons analysé le plan des locaux. L’asepsie du dispositif d’imagerie n’est pas appropriée à la situation. Il n’y a qu’un seul sas entre le laboratoire d’analyses et l’appareil.

Effectivement ! » Je fais apparaître le plan des locaux sur la tablette murale. « Mais nous avons installé un système pneumatique à double sas… » J’indique les trois accès au labo : « ici, ici et ici ! »

Gérus réfléchit… « Alors, dites à l’équipe médicale… et à ceux qui se trouvent à proximité des corps… de rester à leur place. Nous les examinerons après vous. »

J’exécute l’ordre, et nous entrons dans le centre médical. Connaissant la procédure, je pénètre seule dans le local de l’appareil d’analyses…

Le local comprend un système de spectroscopie et d’imagerie par résonance magnétique nucléaire. Une espèce d’énorme œuf tronqué et évidé gris-beige, éclairé par des rampes murales qui diffusent une lueur bleutée. Une banquette beige crème recouverte d’un tissu orangé flotte au-devant.

Je dépressurise la combinaison, retire le casque et le dépose sur une desserte. Sous le ronron de la ventilation, je libère ma chevelure, puis détache l’exosquelette en débouclant simplement l’épaulette gauche… Ce qui déclenche le dégrafage automatique jusqu’à la ceinture…

Je glisse les manches des épaules jusqu’aux poignets, ôte les gants, et rétracte le pantalon en l’enroulant sur lui-même jusqu’aux chevilles…

Les bottines débouclées, je peux libérer les jambes. Je n’ai plus qu’à dégager le sous-vêtement, en le glissant des épaules à la poitrine, la taille, puis les cuisses.

Je m’assois sur la banquette pour me libérer totalement du sous-vêtement, et me relève pour le déposer délicatement. Le sous-vêtement est une véritable seconde peau conçue dans un matériau intelligent, élastique et extrêmement résistant.

Le corps affranchi de ses oripeaux, j’en profite pour passer aux toilettes… avant d’extirper deux bouchons d’oreille du distributeur mural.

Je retourne m’asseoir sur la banquette, positionne les bouchons, m’allonge sur le dos… et me détends…

« Je suis prête. » L’intensité lumineuse décroît, et la banquette glisse, sans bruit, vers l’intérieur de l’œuf…

Je passe sous la lueur rosée de l’entrée du tube, et le déplacement horizontal se poursuit jusqu’à ce que le corps entier soit introduit dans l’appareil… La machinerie se met en branle et les battements répétitifs assourdis s’élèvent…

La cacophonie me fait penser au combat mythique qui avait amené les Anastazis au pouvoir, les forces rebelles de l’époque, dirigées par Cherfa.

C’était un 17 Tanéis de l’an zéro… la naissance de notre ère, il y a de cela 1 252 ans. Le tournant de l’Histoire qui avait sacré Cherfa, chef et guide suprême de Kriemn et des colonies…

Avec le retour du silence, mon lit improvisé ressort du tunnel… J’attends l’arrêt complet pour me relever. La salle retrouve son éclairage.

Je m’apprête à me rhabiller, lorsqu’une voix sourde semble s’interposer… Je retire mes bouchons d’oreille… « Pardon ?

Vous n’êtes pas contaminée, leader Adria, me confirme Gérus. Vous pouvez vous rhabiller. »

Ses propos ne me rassurent que partiellement, car je me sens responsable et solidaire de tous les membres de mon équipage… qu’ils soient ou non infectés…

Et je me sens encore plus concernée, dans ma chair, par le sort de ma jeune sœur, Délia, responsable du service transport…