Chapitre 5-14

5.1.7 NERGAL

Sakari Taylor

Nous avons été rappelés le 2 septembre, cela fait maintenant vingt-quatre jours. L’ascenseur de Miramar nous a amenés au niveau d’une plate-forme d’embarquement où nous attendait un hydrogyre. Le pilote automatique de l’appareil nous a transportés jusqu’à la base d’Holloman, au Nouveau-Mexique. Et là nous sommes montés à bord du Nergal, l’un des deux vaisseaux spatiaux furtifs de l’Organisation.

Ce n’est que la deuxième fois que Yang et moi nous rendons sur Mars. La première fois, c’était il y a plus de six ans, pour le départ de notre fils. Nous avions notre cabine particulière dans un vaisseau de ligne de la Confédération.

Depuis le 22 décembre dernier, Alpha Cent poursuit sa trajectoire vers Mars. Nous n’avons toujours aucune nouvelle de l’équipage ; le silence radio est plus qu’inquiétant… Nous venons en avance pour préparer une prise de contrôle éventuelle du vaisseau. Nous voulons prévenir les risques d’écrasement ou de destruction d’Alpha Cent. Pour les scientifiques, comprendre l’accélération prodigieuse de l’astronef et étudier les effets du mystérieux trou noir, sont deux priorités absolues.

Nous sommes neuf à bord, protégés des rayons cosmiques par une bulle de plasma d’hydrogène, de l’hydrogène recyclé provenant du moteur, associée à un blindage classique de polyéthylène. Furtivité oblige, le vaisseau ne dispose que d’un système de gravité artificielle modeste. Ce qui nous contraint à la pratique d’une activité physique… intensive.

Passés les deux premiers jours, j’ai réussi à m’adapter à cette vie en faible gravité. Je n’étais pas la seule à être atteinte par le mal de l’espace. Malgré des prises régulières d’antinaupathiques, James Carlyle, l’exobiologiste écossais, et Sunil Khan, l’analyste indien, étaient aussi mal-en-point…

L’indisposition de Sunil dura cinq jours… Cinq jours de répit avant que se déchaîne ce pénible moulin à paroles. Sunil s’exprime dans un langage animé au débit rapide, épuisant, lassant.

James, l’air détaché, le sourire contenu, est un personnage flegmatique et tranquille, à la fois drôle et attachant, qui manie un humour pince-sans-rire intelligent et fin.

La partie habitable de l’astronef comprend, une cabine spacieuse à l’avant, un large sas dans lequel nous pouvons faire un peu de sport, et deux compartiments de quatre couchettes. Le sas permet l’accès au poste de pilotage, poste situé au-dessus. Nos deux astropilotes, Marcus Benton et Irina Volkova, se relaient 24 heures sur 24. Irina est russe. C’est une femme d’une petite trentaine d’années, blonde aux cheveux très courts, mince, au visage émacié et aux traits sévères.

Irina et Marcus partagent notre compartiment. Sunil et James partagent le leur avec deux ingénieurs qui ont participé activement à la conception d’Alpha Cent. Le Suisse Karl Steiner, un petit homme barbu, ventripotent, de la quarantaine, fort sympathique et jovial. Et Anaïs Dumont, une jeune Française, brune, mystérieuse, secrète, qui cache sa fragilité, sa vulnérabilité, derrière un regard froid, dur et un abord glacial. L’exemple même de la personne qui gagne à être connue.

Et bien entendu, la cabine est réservée à celui dont on ne doit prononcer le nom… notre “Numéro 3″… Bien plus qu’un homme, bien plus qu’une légende vivante, bien plus qu’un dieu vivant, il est celui que plusieurs civilisations de l’Antiquité adorèrent sous des noms différents. Le dieu-héros aux cinquante noms…

On se sent… humble, très humble, devant ce personnage étrange au charisme sans égal. Un érudit, cultivé, spirituel, brillant, à l’esprit pénétrant, énigmatique et impénétrable. Il affectionne tout particulièrement la poésie, et il aime nous faire voyager, rêver, avec ses histoires… réelles ou inventées de toutes pièces…

Bien qu’il soit ouvert à la discussion, nous n’osons pas trop lui poser de questions. Il peut être cassant et n’aime certes pas la contradiction. “Numéro 3″ est autoritaire, dominateur. Il estime légitime de diriger, de commander… et d’être obéi.

Je le connais depuis près de quarante ans… et pourtant, en ce moment, je lui donne une petite trentaine d’années. Il ne vieillit pas… ou plutôt il vieillit normalement, puis rajeunit… Lui et les siens, ils ne sont plus que cinq, cinq survivants, détiennent le secret de la jeunesse éternelle… Un mystère jalousement gardé depuis l’aube de l’Humanité.

Il n’est pas grand, mais son apparence, son maintien, sont empreints de force, d’une grâce virile admirable, transcendante.

“Numéro 3″ est brun, typé, avec un visage ovale à la peau mate jaune brun clair. En ce moment, il porte les cheveux courts, des cheveux crépus, mais il varie sa coiffure. Sous des sourcils minces, arqués, ses yeux noirs, vifs et enfoncés, ont un regard saisissant, intense, profond, envoûtant. Son nez est aquilin, son menton, fuyant. Il peut être impeccablement rasé, comme lors de notre départ d’Holloman, ou bien barbu, comme en ce moment.

Il s’habille de manière très classique, à un détail près. Sa touche personnelle, une note de violet, la couleur qu’il affectionne tout particulièrement. Ce peut être un carré de soie dans la poche de sa veste, autour du cou, le col ou les manchettes de sa chemise, sa ceinture, ses chaussettes… Il porte, depuis notre départ, un bracelet en cuir avec des pierres violettes. Un bracelet orné d’un monogramme complexe, son nom en écriture cunéiforme.

En dehors des cérémonies de l’Organisation, il n’affiche rien d’ostentatoire ni de prétentieux. Ses mains puissantes, manucurées, ne portent aucune bague. Mais je sais qu’il dissimule un collier d’or primitif orné d’un pendentif qui représente Ushumgal, le fabuleux serpent-dragon.

Sa voix est séduisante, convaincante, dominante. Elle possède un timbre chaud, grave, retenu, posé et assuré. Tout en lui éveille en moi des sensations étranges… Il irradie une dimension spirituelle qui force le respect. Il maîtrise et parle, sans accent, un nombre de langues ahurissant.

Aux échecs, il devient un adversaire redoutable, implacable, comme il peut être un partenaire d’exception au bridge. Les jeux de bridge, de rami, ces jeux de cartes ainsi que le jeu d’échecs occupent nos journées. Ils sont bien plus qu’un simple passe-temps, ils me permettent de me vider la tête de mes pensées sombres…

Qu’allons-nous découvrir ?…

Nous sommes en plein tournoi de bridge. Avec Anaïs, ma partenaire, je joue contre Sunil et Yang, tandis que “Numéro 3″ et James jouent contre Irina et Karl. Marcus est aux commandes du Nergal…