Chapitre 6-31

Entemana Abou Mohammed – Addis-Abeba

La tête baissée, les mains jointes devant la bouche, je fais les cent pas le long de la baie vitrée de mon bureau… Il fait plutôt frais, aujourd’hui. J’ai préféré laisser les portes de la terrasse fermées. Le regard perdu dans mes réflexions, je suis, sans les voir, les nervures des lattes du parquet acajou…

J’ai demandé à ce qu’on me laisse seul jusqu’à 16 heures. Je dois réfléchir à la situation… La rentrée de lundi s’annonce vraiment mal. À tel point que je me demande, très sérieusement, si je ne dois pas prolonger les congés du Nouvel An. Une décision à ne pas prendre à la légère…

Le dernier trimestre a été déjà suffisamment perturbé… Les enseignants rechignent à reprendre les cours sans un système fiable. Je les comprends, ils refusent de dispenser un enseignement au rabais… Je les ai tous réunis ce matin, comme avant chaque rentrée… L’assemblée a débuté dans une atmosphère tendue… loin de l’ambiance bon enfant habituelle… et elle s’est révélée comme la plus houleuse de toutes mes réunions… Et pourtant je ne suis pas un débutant… Ça fait déjà… douze ans que j’occupe le poste de recteur de l’A4, l’Académie de l’Aérospatiale d’Addis-Abeba.

Mon bureau se trouve au premier étage du bâtiment administratif de l’académie. Une bâtisse nichée au cœur de la forêt d’eucalyptus du mont Entoto. Entre l’ancienne église orthodoxe dédiée à l’archange Raguel, l’archange de la justice, de l’équité, de l’harmonie, et l’église Sainte-Marie.

Cette pièce dispose d’une terrasse panoramique avec vue imprenable sur Addis et les bassins de l’Awash, quelque 600 mètres plus bas… Le sol semble vibrer sous mes pieds ! Est-ce que je perds l’équilibre à force de tourner en rond ? Est-ce que je fais un malaise ?

Les bibelots qui tremblent sur les étagères de bois foncé viennent me rassurer, ce n’est qu’un tremblement de terre… Je m’en approche pour limiter la casse. Certains n’ont pas d’importance à mes yeux, mais d’autres sont des cadeaux d’anciens élèves. Et ceux-là, j’y tiens tout particulièrement !

Les vibrations s’accentuent… La maquette de Kappa, la station orbitale, se dégage de son support ! Elle tombe sur le parquet ! À son tour, un cadre se décroche du mur et se fracasse au plancher ! Un peu long, le séisme… Et bon sang, quelle heure est-il ? On dirait que la nuit tombe ? Mon regard glisse de l’horloge digitale, posée sur le bureau, 15 h 25, jusqu’à la baie vitrée… Je reste figé par le spectacle… Il faisait frais… certes, mais le ciel était dégagé… alors que devant moi s’anime un ciel d’apocalypse ! Des nuages en choux-fleurs, d’un sinistre gris anthracite, envahissent les cieux ! Ils se propagent, se multiplient, s’intensifient, tels des nuages d’éruption… sauf qu’ils se développent horizontalement !

Je dois me frotter les yeux pour être certain que je ne rêve pas… Je pousse un ouvrant de la baie, et m’avance sur la terrasse… Le phénomène n’est certes pas naturel. Un vent chaud, inhabituel, souffle de la ville, tandis qu’apparaissent des séries de zébrures électriques… Elles irradient, rayonnent et courent le long du nuage ! Il s’agit certainement de l’un des vaisseaux aliens qui orbitent autour de la Terre…

Bon… J’avais une décision à prendre… La rentrée est reportée sine die ! Il s’agit bien plus qu’un cas de force majeure… C’est LE cas de force majeure ! Et dire que ce choix, ce dilemme, me semblait d’importance il y a quelques instants… Il s’avère maintenant si futile… Le grésillement sec et continu des éclairs me parvient. La terrasse vibre encore davantage… Elle surplombe le vide… Et si elle venait à se détacher du bâtiment ?

Je rentre… et découvre deux hologrammes au-dessus du plateau vitré noir du bureau. Des photos défilent sur le premier… Le second affiche une liste impressionnante de messages… Le système ! Il vient de se remettre en route ! Dans ce cas… les cours peuvent être assurés ! Alors je n’ai plus de raison de reporter la rentrée… Si ce n’est l’apparition du vaisseau alien… Plongé en pleine circonspection, je perçois soudain un tintement particulier à l’arrière du crâne… L’Organisation ! Ils m’appellent ! Bon !

« Système ?

Entemana ? » répond la voix féminine aux accents arabes de Bittati. Je l’ai prénommée ainsi, en l’honneur de ma nourrice bien-aimée. Toujours en vie, elle doit avoir 93 ans dans moins de trois mois.

« Ah ! Bittati ! Je suis heureux d’te retrouver ! Note à tous les services ! La rentrée prévue lundi 6 janvier 2392 est reportée sine die !

Sine die, Entemana ?

— Oui, Bittati. Sine die ! Je dois m’absenter… Tu annules tous mes rendez-vous… jusqu’à nouvel ordre.

Bien, Entemana. »

Et voilà ! Affaire réglée ! Maintenant, je dois me rendre d’urgence au site 3 de l’astroport. 22 km à vol d’oiseau… À vol d’oiseau… Pas question de prendre l’air avec ce qui s’étend, et semble vouloir s’éterniser, au-dessus de la ville. Je vais devoir prendre la route… Il faut qu’j’évite le centre-ville… À Gulele, je vais choisir Gefersa, le réservoir… je bifurquerai vers la forêt de Menagesha, et je rattraperai l’autoroute qui monte jusqu’à l’astroport. Une cinquantaine de kilomètres.