Éria
Toute la soirée, nous avons assisté, impuissants, à la montée inexorable de leur température. La tension dans le laboratoire était presque palpable, chaque bip des moniteurs semblant nous rapprocher d’un seuil critique. À mesure que les heures passaient, leur fièvre ne faisait qu’augmenter, franchissant la barre redoutée des 41 degrés autour d’une heure du matin… Mais cela ne s’arrêta pas là. La température continua de grimper, jusqu’à se stabiliser à un inquiétant 41,4.
Leurs électroencéphalogrammes, eux, défiaient toute logique. Les données enregistrées lors des pics d’activité neuronale dépassaient les limites de ce que nous pensions biologiquement possible. Et ce n’était pas tout : le parfait synchronisme de leurs hémisphères cérébraux et des symptômes observés était tout simplement stupéfiant. Ce n’était pas une coïncidence. Ils semblaient ne former qu’un seul et même organisme, comme si une connexion invisible les liait au-delà du compréhensible.
Passé deux heures du matin, Anna, Lewis et Yves, épuisés, décidèrent d’aller se coucher, laissant Perthie, Mathias et moi veiller sur les trois malades. Malgré mes efforts pour rester éveillée, la fatigue finit par m’emporter. La tête appuyée contre l’épaule de Mathias, je sombrais peu à peu dans un demi-sommeil, bercée par le bourdonnement des machines.
*
Un “ding” soudain me fait sursauter, brisant l’étrange silence nocturne.
« Bonjour Perthie, bonjour Éria, bonjour Mathias. » La voix neutre de Sarah résonne dans le labo.
« Bonjour Sarah. » Je réponds, ma voix encore pâteuse, la gorge sèche. Je me frotte les yeux, la migraine déjà lancinante. « Qu’est-ce qu’y a ? »
La réponse de l’IA ne se fait pas attendre :
« À 3 h 7, j’ai constaté une augmentation significative du taux de rayons X dans le rayonnement solaire. Il s’agit du premier stade d’une éruption avec éjection de masse coronale. Je prévois une intensité classée X42. J’ai également calculé une probabilité de reconnexion magnétique sur Ir’ Dan à 84 %, avec des orages magnétiques à début brusque, prévus dans 82 heures. »
Je laisse échapper un soupir, encore engourdie par le sommeil.
« T’as remarqué autre chose ?
— Non, Éria.
— Merci Sarah. C’est tout ?
— Oui, Éria. »
Je prends une seconde pour rassembler mes pensées avant de poser la question que je redoute le plus. Je connais déjà la réponse, mais il faut que je l’entende.
« Et quel est ton pronostic pour Ève, Adam et Mel ? »
Il y a une courte pause avant que Sarah ne réponde :
« Mes données sont insuffisantes. Je suis désolée. »
Je hoche la tête, résignée. « Je m’en doutais. Mais merci quand même. »
Le reste de la nuit s’étire dans un silence lourd, seulement ponctué par les sons réguliers des moniteurs. Les perturbations électromagnétiques étant prévues pour samedi soir, nous décidons d’alerter Tchéa dès le début de la matinée, afin qu’elle prenne les mesures nécessaires pour ses vaisseaux.
Mais à cet instant, malgré la gravité de la situation, une seule pensée me hante : que se passe-t-il réellement avec Ève, Adam et Mel ? Nous sommes peut-être les témoins de quelque chose qui dépasse tout ce que nous avions pu imaginer.
*
« Tchéa ! Em’ Tah ! » lance Anna d’un ton résolu.
Une voix à peine réveillée, réplique, encore engourdie par le sommeil :
« Mmh… Plutôt bonsoir. »
Tchéa peine à ouvrir des paupières visiblement alourdies par la fatigue. Sa géolocalisation indique Gandharva, avec un décalage horaire de plus de neuf heures en notre défaveur.
Anna sursaute, comme prise en faute. « Oh ! Pardon ! J’te réveille ?
— Je m’endormais. »
Un bref silence, presque gênant, s’installe avant qu’Anna ne reprenne, le ton plus posé :
« Je t’appelle… pour te prévenir d’un éventuel danger. »
Tchéa fronce les sourcils, ses traits s’animent d’une lueur d’inquiétude.
« Un danger ? »
Anna lève les mains dans un geste apaisant.
« Attends ! J’t’explique ! Il y a une forte tempête sur Ir’ Is. Nous appelons ça une éruption solaire, et ce genre d’éruption perturbe nos appareils. Nous ne savons pas si cela peut affecter les vaisseaux Wa’ Dans, mais nous voulions te prévenir. Peut-être qu’il vaudrait mieux éviter de les utiliser pendant… au moins cinq jours. Tu comprends ? »
Tchéa hoche lentement la tête, comme si une pièce de puzzle venait de s’emboîter.
« Une tempête solaire ? Alors c’est pour ça ? » murmure-t-elle, plus pour elle-même que pour nous.
Anna fronce les sourcils. « C’est pour ça… que quoi ? »
Tchéa semble chercher ses mots, hésitante, avant de lâcher :
« Ben… comment dire ? Il nous arrive, à tous, quelque chose d’incompréhensible. Nous avons tous ressenti… comme une perte. Une solitude soudaine, oppressante… Je n’ai pas compris tout de suite ce qui n’allait pas… »
Anna l’interroge d’un regard insistant. « Et ?
— Notre don de télépathie. En fait, nous l’oublions. C’est si naturel pour nous, que nous ne réalisons même pas à quel point nous en dépendons. C’est comme respirer. Mais depuis avant-hier… rien ne va plus. Nous sommes… comme coupés du monde. »
Le cœur d’Anna semble manquer un battement. « Ir’ Is serait responsable ? »
Tchéa réfléchit, hochant la tête avec une lenteur presque méditative. « Peut-être… Mmm, mmm… Eh bien, j’espère que ça ne va pas durer ! Quant aux perturbations pour les vaisseaux ? » Elle marque une pause, avant d’ajouter : « Mais comment vais-je prévenir les autres ? Vous prévoyez ça pour quand ?
— D’ici deux jours et demi. »
Tchéa lève une main dans un geste vif. « Alors c’est bon ! J’ai le temps. Merci beaucoup ! » conclut-elle avant de couper la communication, nous laissant, Anna et moi, dans une perplexité totale.
Anna siffle entre ses dents, visiblement frustrée. « On n’a même pas eu le temps de lui parler des enfants… »
Pour ma part, un doute plus profond s’insinue. Je suis sceptique quant à l’origine solaire des troubles psychiques des Wa’ Dans. Cette hypothèse me paraît… incomplète. Une autre corrélation, plus subtile, m’effleure l’esprit : et si leurs problèmes télépathiques étaient liés à la maladie des enfants ? Deux phénomènes, unis par un même fil invisible… le virus éthaïre !
Une question plus troublante encore me taraude, une pensée que je n’ose partager ni avec Anna, ni même avec Mathias : nos enfants peuvent-ils être responsables non seulement du désarroi des Wa’ Dans… mais aussi de la tempête solaire elle-même ?
*
L’état des enfants reste quasi stationnaire du jeudi midi au samedi matin. Leur fièvre, redescendue, se stabilise autour des 39 degrés, comme un brasier contenu, mais persistant. Sarah nous recontacte à l’aube pour nous annoncer l’arrivée imminente des particules solaires. Son ton, bien que calme, porte une gravité inhabituelle. Avant l’exposition au vent de plasma, elle met l’ensemble des systèmes en veille pour 36 heures, y compris les deux satellites.
Nous nous apprêtons à vivre une première : une journée entière livrés à nous-mêmes, sans le soutien constant de Sarah. Une solitude technologique qui amplifie le sentiment d’être isolés au milieu de l’immensité…
Les appareils enregistrent une fluctuation du champ magnétique à 26 h 12. Un orage s’abat, et avec lui, un spectacle irréel. D’immenses voiles lumineux déchirent le ciel, ondoyant en vagues hypnotiques de bleu, de violet et de rouge. Les aurores, intensifiées par nos lentilles à réalité augmentée, transforment la nuit en une danse de lumière. Elles semblent presque vivantes, comme si elles chuchotaient un secret ancien et inaccessible.
Nous restons fascinés jusqu’au petit matin, envahis par un mélange d’émerveillement et d’appréhension, conscients que cette beauté cache une force invisible, mais colossale.
Le dimanche après-midi, jour du solstice, un changement subtil s’opère. La température des enfants baisse enfin à 38°. Leurs électroencéphalogrammes, jusque-là chaotiques, s’apaisent progressivement. Pourtant, les perturbations électriques, elles, perdurent, comme une réminiscence d’un événement bien plus vaste que nous.
La nuit venue, le ciel retrouve son obscurité. Les aurores se sont évanouies, laissant derrière elles un silence étrange, presque oppressant, comme si elles avaient emporté avec elles quelque chose que nous ne sommes pas encore capables de comprendre.
Le lundi après-midi, leur température chute enfin pour se stabiliser autour de 37°. Nous guettons chaque signe annonciateur de leur réveil, mais rien ne vient. Leur état reste étrangement stationnaire, comme suspendu dans un entre-deux.
C’est finalement le lendemain, le mardi 30 juin, à 9 h 22 précises, qu’ils s’éveillent, ensemble, comme s’ils obéissaient à une même impulsion invisible. Leurs yeux papillonnent, puis s’écarquillent en découvrant les sangles qui les maintiennent et les moniteurs fixés à leurs corps. Leur confusion est palpable, et leurs premières réactions sont exactement celles de personnes qui s’imaginent s’être simplement endormies la veille.
L’après-midi est à peine entamé quand nous recevons un appel de Tchéa. Cette fois, son visage apparaît lumineux sur l’écran, visiblement reposé.
« Bonjour à tous ! Je suis sur Galaden, à Valène.
— Em’ Tah, Tchéa ! répond Anna avec un sourire. Alors ? Comment ça s’est passé ? Tu as pu prévenir tout le monde ?
— Ben non. Je n’ai pas pu décoller. Mais je suppose que les autres non plus. » Elle marque une pause, et son expression s’adoucit. « Je vous appelais surtout pour vous dire que notre malaise… a disparu ! Pouf ! D’un coup ! Comme c’est venu ! Et nous avons l’impression que tout est rentré dans l’ordre.
— L’orage est passé », annonce Anna en hochant doucement la tête, presque en guise de confirmation intérieure.
Tchéa continue, enthousiaste : « Je m’en doutais. Je me suis réveillée tout à l’heure avec… la pêche, comme vous dites. Pareil pour tous les habitants de Valène. Et nous pressentons que c’est la même chose pour tout le monde.
— Tu parles de la télépathie ?
— Oui. Nous avons retrouvé ce que nous avions subitement perdu. »
Anna, souriante, répond avec chaleur : « Eh bien, on est contents pour vous ! »
Je m’apprête à intervenir, levant un index pour parler des enfants. Mais Anna, attentive, secoue brièvement la tête pour m’interrompre et reprend la conversation sans détour : « Et je te rappelle, Tchéa, que si vous souhaitez vous réunir ici… c’est quand vous voulez !
— Merci, Anna ! Je sais. Bonne journée à vous tous !
— À toi aussi, Tchéa ! »
La communication à peine coupée, Anna grimace et me glisse qu’il vaut mieux attendre et réfléchir avant de tout révéler à Tchéa. La conversation ne fait que renforcer mon pressentiment sur l’implication des enfants dans les événements des derniers jours.
Pourtant, dans l’immédiat, notre soulagement prime. Ils ont repris connaissance, et, à première vue, semblent en parfaite santé. Perthie, elle, est moins convaincue. Ses analyses révèlent des lésions irréversibles au niveau de leur système limbique. Selon elle, leur comportement devrait être profondément altéré. Et pourtant… ils n’en montrent rien. Leur apparente normalité nous désarçonne autant qu’elle nous rassure.
Nous convenons d’attendre quelques jours avant de reprendre nos sorties quotidiennes. Mais à notre grande surprise, les enfants ne s’en plaignent pas. Ils se plongent avec une étrange intensité dans leur jeu de construction Wa’ Dan. Exit le chaos des pièces de bois éparpillées sur la terrasse : désormais, ils les rassemblent méthodiquement dans des sacs, disparaissant avec hors de notre vue.
Ce qui est plus troublant encore, c’est leur silence. Finis les éclats de rire cristallins, les disputes enfantines, les pleurs momentanés. Ils se cachent, évitent nos regards, et restent sourds à nos appels. Mel, d’ordinaire si expressif, a perdu la lumière de ses yeux. Il semble grave, absorbé dans des pensées insondables. Quand je l’interroge, il baisse la tête, muet, comme s’il portait un poids invisible. Ève, elle, n’est plus la petite tornade pleine de vie que nous connaissions. Elle erre, l’air absent, une lueur sombre et dérangeante dans le regard.
Leurs visages sont devenus des masques impassibles, ne laissant transparaître ni joie, ni peine, ni la moindre trace d’empathie. Cette transformation nous glace. Quelque chose en eux a changé, irrévocablement.
Et nous le savons : ce n’est qu’un début.
9 juillet 2392
Après un déjeuner rapide, suivi d’une sieste crapuleuse, une envie soudaine me pousse à dessiner. Je songe à capturer sur papier un village Wa’ Dan au crépuscule… ou peut-être les contours étranges de la forêt de pierre peuplée de pseudolémuriens. Mes pensées vagabondent encore lorsque je franchis la porte de l’atelier.
Et là, je me fige.
Ève est assise par terre, en tailleur, me tournant le dos. Adam se tient sur une chaise, tendu vers quelque chose. Mel, debout, les observe en silence. Mais ce n’est pas leur posture qui me paralyse. Non, c’est cette structure… cette chose improbable qui s’élève devant eux.
Ce n’est plus un simple jeu de construction ni les petits empilements hésitants auxquels je suis habituée. Devant moi, une structure vertigineuse s’élance, presque jusqu’au plafond. Les pièces de bois, agencées avec une précision troublante, forment une double hélice en spirale, qui s’élargit en montant. L’ensemble évoque une fusion improbable entre un modèle d’ADN et un vortex en pleine tornade.
Je reste clouée sur place, incapable de comprendre comment de simples enfants, même à trois, auraient pu bâtir une telle chose. Adam, même perché sur sa chaise, n’atteint pas cette hauteur ! Quelque chose dépasse l’entendement, un mystère qui m’échappe entièrement.
Soudain, sans prévenir, la structure vacille, puis s’effondre dans un fracas assourdissant… Les centaines de pièces de bois s’éparpillent au sol dans un tumulte de claquements secs !
Alors, Ève se tourne lentement vers moi… Son regard me transperce. Noir, profond, presque malsain, il me fige sur place. Je sens un frisson glacé courir le long de ma colonne vertébrale. Mel, immobile, fixe un point au-delà de moi, comme s’il ne me voyait même pas. Adam, quant à lui, descend calmement de sa chaise. Sans un mot, il saisit un sac et commence à ramasser méthodiquement les pièces éparses.
Je tente de briser le malaise qui m’étreint. « Eh ben ! Quel accueil ! On dirait qu’j’vous dérange ! » Mais ma voix sonne creux, comme étranglée par l’étrangeté de la scène.
Ils ne répondent pas. Impassibles, indifférents, ils continuent de ranger leur jeu avec une précision presque mécanique, comme si ma présence n’avait aucune importance.
« C’est vous qui aviez fait ça ? C’était impressionnant ! Allô ? Vous avez perdu votre langue ? Vous pouvez continuer de jouer, je veux juste dessiner. »
Je tente un sourire pour briser la glace, mais Mel lève à peine les yeux. « On va jouer ailleurs, Maman », déclare-t-il d’une voix plate, dénuée de toute émotion. Ce ton monotone, étranger, me frappe plus violemment que je ne voudrais l’admettre.
Je reste figée, incapable de répondre. Ils sortent de la pièce en silence, refermant la porte sans bruit, comme s’ils effaçaient leur passage… Et leur absence laisse un vide presque tangible, un écho oppressant des instants que je viens de vivre.
Je m’affale sur la chaise, hébétée, une main serrée sur le bord de la table pour me raccrocher à quelque chose de concret. Mon esprit s’emballe, repassant en boucle les regards absents, la voix atone de Mel, l’indifférence glaçante d’Ève… Ces enfants que je croyais connaître me semblent soudain inaccessibles, transformés, comme s’ils m’échappaient un peu plus à chaque instant.
L’envie de dessiner s’est évaporée, engloutie par une angoisse sourde, un sentiment de déroute totale. Je suis dépassée par les événements, et un vertige me gagne à la simple idée de ce que tout cela pourrait signifier.
*
… Pourtant, à un moment que je ne pourrais situer, j’ai dû réussir à repousser mes tourments. Peut-être par instinct de survie, ou simplement par fatigue. Me voilà, pinceau en main, devant une toile au format paysage, de quatre-vingts centimètres sur cinquante. Ce n’est ni un village Wa’ Dan ni la forêt de pierres que j’avais imaginé peindre quelques heures plus tôt. Non, c’est une vue d’ensemble de notre plateau, un horizon familier dans ce chaos qui ne l’est plus.
J’ai structuré ma composition en trois zones horizontales distinctes, chacune racontant une partie de ce paysage saisissant. Dans la bande centrale, j’ai dépeint une chaîne de moyennes montagnes. Pour leurs reliefs, j’ai mélangé de la terre de Sienne rouille avec de subtils éclats de bleu outremer, le tout posé sur un fond rouge oxyde, préalablement appliqué pour insuffler une chaleur vibrante et une profondeur quasi tactile. Les cimes, quant à elles, se découpent avec netteté, grâce à un mélange de bleu caeruleum et de blanc de zinc, qui contraste doucement avec les tons chauds du relief.
Au-dessus, le ciel s’étend, vaste et lumineux. J’ai utilisé le mélange brut des mêmes bleu caeruleum et blanc de zinc, étalé en larges mouvements pour donner une fluidité aérienne, presque apaisante, en opposition au sol rugueux.
Le premier plan, en revanche, raconte une autre histoire : celle d’un désert âpre, fait de sable et de rocailles. J’ai travaillé ses nuances à partir d’un mélange de blanc, de jaune de mars et de jaune de chrome, auxquels j’ai ajouté une pointe d’indigo pour dessiner les rocailles. Ces dernières se devinent à travers des touches délicates, appliquées au pinceau rond, qui rappellent la dureté et l’aridité du terrain.
Au cœur de la composition, j’ai esquissé trois demi-sphères. Leur contour, tracé à l’indigo, se détache avec force, attirant inévitablement le regard. Pour leur volume, j’ai utilisé un beige clair, obtenu en mariant du blanc à des soupçons de jaune de mars et d’indigo. J’ai accentué les ombres avec une touche plus marquée d’indigo, tandis que les zones éclairées s’illuminent d’un beige subtilement adouci.
Pour donner vie aux verrières des demi-sphères, j’ai éclairci leurs côtés gauches, créant ainsi une illusion de profondeur. Enfin, avec de délicates touches de noir, appliquées au pinceau fin, j’ai suggéré les contours de la terrasse. Les montants des vitres, tracés avec le beige clair des sphères, viennent compléter le tableau, ajoutant une géométrie discrète qui s’intègre harmonieusement à l’ensemble.
Je recule de quelques pas pour embrasser le tableau dans son ensemble, et un sourire satisfait éclaire mon visage. Le résultat dépasse mes attentes : une représentation presque photographique de notre plateau, sauvage et aride, où la lumière semble danser sur les reliefs. J’ai réussi à capturer cette atmosphère si particulière, mélange d’immensité et de désolation. Le soleil, bas, mais puissant, éclaire la base de face, projetant des ombres longues et allongées. À en juger par leur orientation, nous sommes sans doute en plein mois de juin ou juillet, et l’heure semble osciller entre quatorze et quinze heures.
Mais alors que je détaille les nuances et les jeux d’ombre, un élément me trouble. Mon regard s’accroche à une anomalie : une tache noire, juste au sommet d’un col, là où le ciel rencontre la ligne montagneuse. Je fronce les sourcils. Comment ai-je pu laisser passer ça ?
Armée d’un couteau, je m’approche pour corriger cette imperfection. Avec précaution, j’utilise le tranchant pour gratter légèrement la peinture. Mais à peine ai-je entamé l’opération qu’un soupir d’agacement m’échappe.
« Ah ! »
Au lieu de corriger la bavure, j’ai empiré les choses. La tache s’est étendue, et maintenant elle glisse le long du flanc de la montagne, comme une coulée sombre. On dirait presque une cicatrice.
Inspirant profondément, je choisis une solution plus radicale. Aux grands maux, les grands remèdes ! Je saisis une brosse plate et ma palette, déjà marquée de teintes rouille. Avec des gestes précis, je mélange les restes de peinture qui commencent à sécher, ajustant les proportions jusqu’à obtenir la nuance parfaite. Lentement, je dépose une couche de pâte rouge sombre sur la zone noire, recouvrant avec soin la tache gênante.
« Voilà ! » murmuré-je, satisfaite du résultat, en reposant la brosse et la palette. Mais alors que je m’éloigne pour évaluer le tableau une dernière fois, quelque chose me fait tiquer. Je perds le souffle un instant.
« Ben ! Ça alors ! C’est la meilleure ! »
Ignorant ma tentative d’effacement, la tache noire a réapparu, imperturbable. Pire encore, elle semble animée d’une volonté propre : elle s’étire et se transforme, dessinant un chemin sinueux qui descend des montagnes et se rapproche du plateau ! Quelque chose cloche. Mon instinct me souffle que ce n’est pas une simple maladresse de ma part.
Avec précaution, je saisis la toile par ses bords, prenant soin de ne pas abîmer la peinture encore fraîche. Je retourne le tableau pour examiner son dos, scrutant la surface à la recherche de la moindre anomalie. Rien. Pas de coulure, pas de défaut. Soupirant d’agacement, je repose le tableau sur le socle de mon chevalet, mais à peine ai-je fait un pas en arrière qu’un frisson me parcourt l’échine.
« Ah ! »
Mes mains se relèvent instinctivement, comme si le tableau venait de me brûler. La traînée noire s’est allongée. Elle dépasse maintenant vingt-cinq centimètres et a atteint le désert de sable et de rocailles au premier plan. Mais ce n’est pas tout : elle bifurque, comme si elle cherchait quelque chose.
Je reste figée, partagée entre l’incrédulité et une montée sourde d’angoisse. Que faire ? Réessayer de masquer cette tache semble futile. Avec une lassitude mêlée de résignation, je décide de nettoyer mes outils, rassemblant pinceaux et brosses en un geste machinal. Pourtant, l’idée de tourner le dos à cette peinture me dérange. Je jette un dernier regard sur la toile, et cette fois, je ne suis même plus surprise : la tache s’est encore agrandie !
Elle s’est métamorphosée, prenant une forme d’entonnoir qui s’élargit vers le sommet du tableau. En bas, elle s’étire, rampant jusqu’au cœur même de ma composition. Là, elle s’étale en une étoile grotesque, comme une goutte d’encre s’infiltrant sur du papier buvard. Les demi-sphères et leurs verrières, jadis si nettes, disparaissent sous cette ombre envahissante, englouties par cette marée obscure.
Un vertige me prend, et une pensée sourde me traverse : cette peinture semble… vivante.
Je m’applique au nettoyage, range soigneusement les outils, tentant de chasser l’amertume grandissante qui m’envahit. Ma toile, ma création, saccagée par cette étrange intrusion. Déçue, presque résignée, je m’apprête à quitter l’atelier. D’un dernier regard, je contemple ce qui reste de mon tableau.
Mais ce n’est plus une peinture. La transformation dépasse l’entendement. Là où s’étendaient des cieux lumineux, une tornade noire tourbillonne désormais, gigantesque, dévorant chaque nuance de bleu et de blanc. L’évolution est fulgurante : à ce rythme, le tableau ne sera plus qu’un abîme d’obscurité d’ici… à peine deux minutes. Mon cœur se serre, la frustration laisse place à une étrange inquiétude. Je soupire, accablée, et pose une main sur la poignée pour sortir.
J’appuie… La poignée ne bouge pas. Je fronce les sourcils, incrédule, et réessaie. Plus fort cette fois. Rien ! Je m’y prends à deux mains, exerçant toute ma force, pesant de mon poids sur le métal froid, mais la porte reste obstinément verrouillée.
« Quoi ?! » Un frisson glacé me parcourt. La lumière qui filtrait sous la porte s’éteint soudain, avalée par une ombre qui semble se tapir de l’autre côté.
« Matt ! Matt ! Matt ! » Mon cri résonne dans l’atelier vide. Je martèle la porte de mes poings. « Mathias ! Je suis bloquée ! La porte est coincée ! Au secours ! »
Alors, un bruit… Léger, presque imperceptible. Un frottement étrange, qui me fige sur place. Mon regard se baisse juste à temps pour voir ça. Quelque chose se glisse sous la porte, furtif, fluide. Une matière noire, visqueuse.
Je lâche la poignée d’un geste nerveux et recule instinctivement. La gelée noire rampe, s’étale, puis se gonfle, formant des boursouflures mouvantes qui avancent lentement, implacablement, vers moi ! Son aspect est organique, presque vivant, et une odeur métallique sourde emplit l’air.
Mon souffle se bloque. Il n’y a pas d’autre issue. La seule porte est barricadée par cette chose, et elle progresse, réduisant mon espace chaque seconde. Je suis coincée. Coincée avec… ça !
« Mathias ! Au secours ! Y a quelqu’un ? » Ma voix, étranglée par l’angoisse, se perd dans le silence oppressant. Pas un bruit. Pas un signe de vie de l’autre côté. L’urgence me saisit. Si personne ne vient, il faut que je défonce la porte.
Mes yeux balayent l’atelier avec frénésie, à la recherche d’un outil assez robuste pour m’ouvrir un passage. Mais alors que je pivote, mon regard se pose à nouveau sur le tableau. Mon “œuvre”… Ou plutôt, ce qu’elle est devenue. Ce n’est plus qu’une vision cauchemardesque, une masse d’ombres liquides et vibrantes, comme une flaque d’huile souillée par un souffle malsain !
Une matière noire, visqueuse, suinte de la toile, glissant le long du socle en filets gluants qui se regroupent en une mare sinistre et menaçante. Une odeur de térébenthine flotte un instant, mais elle est vite supplantée. Les relents lourds d’une puanteur morbide emplissent l’air, suffocants. C’est une odeur de pourriture, de putréfaction, de mort.
Je porte mes mains à mon visage, tentant désespérément de filtrer l’air pestilentiel. Mais en vain. Le remugle méphitique s’infiltre, tenace, jusqu’au fond de ma gorge. Je ressens son goût infect, âcre, qui me donne la nausée.
Coincée. Piégée entre la peinture devenue monstrueuse et la matière noire rampante qui envahit peu à peu la pièce. J’observe, horrifiée, les sécrétions maudites du tableau qui progressent lentement, inexorables, sur le sol et le long du mur du fond. La gelée noire s’étend, gagnant du terrain, m’encerclant…
Il ne reste que quelques portions de sol intactes. Quelques maigres refuges. Le cœur battant à tout rompre, je me déplace pas à pas, les mains toujours plaquées sur mon nez et ma bouche. Chaque pas est une tentative désespérée de retarder l’inévitable. Mais l’espace sain rétrécit, grignoté par l’avancée implacable de la matière noire.
Et soudain, l’inimaginable se produit.
Ma botte gauche touche cette chose. Une brûlure immédiate, fulgurante, me transperce comme des milliers d’aiguilles chauffées à blanc ! Je hurle, un cri déchirant qui résonne dans la pièce, mais il n’y a personne pour l’entendre.
Mes paupières se ferment d’instinct alors que la douleur glaciale m’envahit. C’est un froid qui n’a rien de naturel. Un froid implacable, pernicieux, qui semble geler mon âme elle-même. Tremblante, je suffoque, ma bouche scellée par la panique, tandis que j’inspire un air glacé qui brûle mes narines.
Et c’est alors que je réalise… Toute odeur a disparu. Un silence mortel s’installe. Un silence qui n’augure rien de bon.
Je rouvre les paupières et découvre… l’obscurité. Un étrange froid m’enveloppe, mais il n’a rien de naturel : mon corps tout entier est recouvert d’un givre luminescent, une lueur irréelle qui scintille faiblement dans les ténèbres. Mon souffle s’accélère… et chaque expiration produit un nuage de buée qui s’éparpille en paillettes étincelantes, comme des éclats d’étoiles échappées de ma bouche.
Cherchant une issue, n’importe laquelle, je me retourne… et sursaute ! Là, à seulement deux mètres, Mel, Ève et Adam me fixent intensément, figés comme des statues vivantes. Leurs regards, lourds d’une gravité incompréhensible, me clouent sur place.
Mel avance d’un pas, sa voix tranchante brisant le silence :
« Maman, tu ne dois pas nous espionner. C’est pas bien. »
Je vacille sous la stupeur.
« Mais ! Je n’vous espionnais pas ! » Ma voix tremble et semble affaiblie, presque irréelle. « Et puis, c’est la meilleure ! Je n’ai pas à m’expliquer, ni même à m’excuser de quoi que ce soit ! Non, mais ! Et puis quoi encore ? Qu’est-ce que tout ça veut dire ? Je suis où, là ? »
Ève prend la parole, son ton glacial, autoritaire :
« Tu es chez nous. Maintenant, retourne chez toi ! Et laisse-nous tranquilles ! Nous avons à faire. »
Je m’apprête à répondre à cette petite effrontée, mais les mots meurent dans ma gorge. Les enfants disparaissent brusquement, happés par l’obscurité… C’est comme s’ils n’avaient jamais été là.
Avant que je ne puisse comprendre ce qui se passe, le sol sous mes pieds cède… L’équilibre m’échappe et je bascule dans un vide infini… L’air glacé me déchire la gorge alors que je tombe, encore et encore, sans fin ni repère…
Je sursaute violemment… et me retrouve à terre, allongée sur le sol glacé de l’atelier. Mon cœur bat à tout rompre. À côté de moi, ma chaise culbutée témoigne de ma chute. Je me redresse maladroitement, encore engourdie par ce que je suppose être un rêve. Un cauchemar ?
Je frotte mes bras, encore secouée, lorsque mon regard est attiré par un détail qui glace mes pensées : là, au centre de la pièce, trône le tableau. Mon tableau. Celui du plateau, avec ses montagnes, son désert et notre base.
Un frisson me traverse. Le tableau semble intact, pourtant… quelque chose ne va pas. Poussée par une curiosité teintée de méfiance, je m’approche. Mes doigts hésitent avant de frôler la surface peinte. Tout paraît tangible, trop tangible.
Les détails sont d’une précision hallucinante, presque surnaturelle. Jamais je n’ai réalisé une peinture d’une telle minutie. Mais un élément me trouble encore davantage. Dans mon souvenir, les ombres correspondaient à un début d’après-midi, quelque part autour de quatorze heures. Pourtant, sur la toile, elles sont plus longues, plus denses, et le ciel…
Le ciel est teinté d’un orange crépusculaire, comme si le temps avait glissé dans le tableau, emportant avec lui quelque chose d’irrévocable.
