Menestheus Harkos – Astyra Turquie
Quelle nuit ! Obsédé par le temps nécessaire à ces maudits forages, je n’ai pas fermé l’œil. Quarante minutes ! Une éternité quand l’avenir de l’Humanité est en jeu ! Tant de choses peuvent se passer en quarante minutes ! Allons-nous pouvoir terminer avant qu’ils ne s’en aperçoivent ? Manœuvrer à leur nez et à leur barbe, avais-je pensé, bien qu’ils n’aient de système pileux ni sur le menton ni sur les joues.
Et si nous avons un problème technique ?… J’ai, bien sûr, évoqué tout cela avec Sarah. Elle en est consciente, mais pour elle, tout n’est question que de probabilité. Nous devons jouer le tout pour le tout… Je ne peux que lui obéir, même si quelque chose me gêne terriblement dans tout ça.
Nous sommes réunis dans l’espace de réception du Centre qui a été spécialement aménagé pour suivre le déroulement des opérations. Dix écrans géants, répartis sur deux rangées, sont alignés devant nous. Deux écrans pour chaque site. Les cinq écrans supérieurs retransmettent des vues spatiales, les écrans inférieurs, les vues des sites. De gauche à droite, le lac Oahe, le Salar d’Uyuni, tous deux plongés dans une totale obscurité. Baigné d’une belle luminosité matinale, le parc André-Félix. Les détails de la savane arborée sont nets. On devine parfaitement les limites du cercle vitrifié. Même si celui-ci a été recouvert de poussières et de graviers. Aux confins de la Mongolie, de la Chine, de la Russie et du Kazakhstan Oriental, les sommets enneigés de l’Altaï sont enveloppés d’un épais manteau nuageux. La croûte salée du lac Amédée, asséché, luit comme un miroir sous les rayons d’un soleil de fin d’après-midi. L’ensemble de ses îlots, aux formes arrondies, aux tons rouille, ocre, bruns, vert sombre, me fait penser à un amas de cellules. Les stigmates du forage sont manifestes.
Nous sommes une centaine dans la salle… et je ne suis pas le seul à être tendu, crispé. L’ambiance est pesante, le stress intense, palpable. Le compte à rebours est lancé ! Tout le monde retient sa respiration. Moins d’une minute ! Les dernières secondes s’égrènent sur les écrans. Dix-sept satellites sont au rendez-vous, c’est déjà ça…
Dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, un…
Les yeux rivés sur les cinq satellites dédiés au site qui me préoccupe le plus, celui du lac Oahe, j’aperçois le déclenchement simultané des cinq lasers violets ! Des cris de joie sont lancés dans toutes les langues ! Quel soulagement ! L’écran inférieur s’illumine, occupé soudain par un jet de vapeurs violettes !
Mais des cris de stupeur s’élèvent ! Le site africain ! Deux rayons au lieu de trois ! Un satellite est muet !
« Sarah ?
— Problème technique, Menestheus.
— Conséquences ?
— Il faudra plus de temps.
— Oh là là ! »
Un silence de mort s’abat dans la salle…
Deux compteurs défilent dans le bas de chaque écran de la rangée inférieure ; l’un indique la profondeur prévue, le second la profondeur réalisée… Des geysers de boue violacée jaillissent du site d’Oahe. Le forage est en avance sur les prévisions. Sur le site du Salar d’Uyuni, où nous n’observons qu’un gigantesque nuage de poussière coloré par les trois rayons, la profondeur atteinte est conforme aux prévisions. En Mongolie, un nuage de cendres grises s’élève des masses cotonneuses. Comme si un volcan venait de se réveiller en plein Altaï. Pour l’instant, le chiffre du compteur de la profondeur atteinte est légèrement supérieur à celui de la prévision. Le nuage de poussière ocre envahit l’écran du site australien, la profondeur est conforme aux prévisions…
Mais le site africain accuse un retard catastrophique ! La profondeur vient d’atteindre les mille huit cents mètres, au lieu des trois mille cent prévus…
Mon cœur bat la chamade, j’ai l’impression d’avoir commis la pire erreur de ma vie…
