Un grondement sourd, profond, venu des entrailles de la terre, s’élève soudain. Le sol tremble et une onde traverse mon corps, tel un écho vibrant. Avant que je ne comprenne ce qui se passe, un appel d’air puissant surgit de la base de la paroi. Il aspire violemment feuilles, humus et poussières dans une spirale dévorante ! Instinctivement, j’écarte les jambes et me campe solidement pour ne pas vaciller.
L’aspiration s’interrompt aussi brusquement qu’elle a commencé, laissant un vide oppressant… Mais l’accalmie est de courte durée : dans un rugissement qui fait frémir la jungle, le souffle s’inverse. Tout ce qui a été englouti est projeté en une bourrasque furieuse de terre et de débris. Une entité, massive et redoutable, semble se réveiller, comme dérangée dans son sommeil millénaire.
Le grondement s’amplifie, sourd et menaçant, résonnant jusque dans ma cage thoracique. Je ferme hermétiquement la bouche et serre les lèvres, ma main gauche plaquée sur mon nez pour filtrer le nuage dense de poussière et de particules flottantes. À travers mes paupières à peine entrouvertes, je lutte pour percer le voile suffocant qui m’enserre. Brusquement, une lumière éclate, pulvérisant l’emprise des ténèbres.
Un puissant rai de lumière blanche jaillit, transperçant le chaos comme un coup d’épée. La paroi, jusqu’alors immobile et inviolable, se met en mouvement. Une partie de la muraille glisse lentement, se redressant avec une majesté terrifiante. Le halo lumineux s’élargit, révélant un passage béant d’une dizaine de mètres !
Puis, comme si la bête se rendormait, les vibrations cessent… Le grondement faiblit, jusqu’à disparaître, remplacé par un silence presque irréel. Des milliers de feuilles, arrachées à leur sanctuaire, retombent mollement, couvrant le sol d’un tapis mourant.
Mais ce silence n’apporte aucun répit. Un crépitement familier me tire de ma torpeur : nos bracelets s’agitent frénétiquement. L’affichage augmente en intensité, jusqu’à ce que mes yeux captent l’inscription en rouge : 3,4 mSv/h.
Les radiations ! Mon souffle se suspend un instant. Bien plus élevées que ce que nous avions prévu ! La tension monte d’un cran. Je glisse un regard rapide vers mes compagnons : leurs visages tendus confirment ce que je redoute. Nous ne pourrons pas nous éterniser ici.
« Nous n’pouvons pas entrer, les radiations sont bien trop élevées.
— Votre robot ? » demande Vodan, l’air calculateur. Éria grimace, visiblement partagée entre frustration et résignation.
« Alors faudra pas traîner ! reprend-elle. Nous devons localiser les fuites et réfléchir rapidement à une solution. Je vais expliquer la situation à Sarah.
— Sarah ? répète Kidan, les sourcils froncés, le regard suspicieux. Qui est Sarah ? Vodan nous a dit que vous étiez seuls ! »
Anna, toujours prompte à calmer les esprits, lève une main avec assurance, affichant un large sourire apaisant. « Kidan, laisse-moi t’expliquer. Imagine un instant : nous avons traversé les étoiles pour venir jusqu’à Ir’ Dan. Tu te doutes bien qu’il nous fallait un vaisseau spatial pour accomplir ce voyage, non ? Sarah, c’est l’intelligence artificielle qui pilote notre astronef. C’est un robot, tout comme Sphinx, mais infiniment plus sophistiqué. Elle n’est pas un être de chair et de sang, mais elle est essentielle pour nous. »
Kidan semble toujours hésiter, ses traits marqués par le doute, mais Tchéa intervient en riant, frappant doucement l’épaule d’Anna. « Elle dit vrai, Kidan. Tu peux leur faire confiance !
— Ta’ Ath Tchéa », remercie Anna, qui lui adresse un clin d’œil complice.
Xadan, qui avait jusqu’ici observé la scène en silence, prend enfin la parole d’un ton grave, mais ferme. « Approchez-vous, suivez-nous jusqu’à l’entrée. Kidan, c’est la première fois que tu viens ici, mais ce ne sera sûrement pas la dernière. Alors, ouvre grand les yeux et observe… Sois bien attentif. Vodan, ton père, et moi, nous sommes venus ici à maintes reprises. Mais l’avenir, c’est vous. »
Il balaie l’assemblée du regard, s’attardant sur Kidan et Tchéa. « Ce sera à vous de résoudre les problèmes à venir. Et il y en aura, croyez-moi, bien plus que vous ne pouvez l’imaginer ! Vous devez comprendre ceci : il existe trois sortes de sites. D’abord, les ruines, où il ne reste rien à sauver. Ensuite, ceux comme celui-ci, en phase critique, où le temps est compté. Enfin, les sites encore inconnus, ceux qui ne donnent aucun signe… Des bombes à retardement qui n’attendent que d’exploser. Vous devrez les trouver… Vous devrez apprendre à les maîtriser… L’avenir de notre peuple en dépend. »
Le ton solennel de Xadan fait écho à l’étrange atmosphère du lieu, amplifiant la gravité de ses paroles. L’horizon, jusque-là déjà chargé de mystères, semble soudain alourdi par le poids des responsabilités.
Je m’approche de l’entrée, mon bracelet affichant une élévation du taux de radiations : 4,2 mSv/h. Le chiffre rouge semble pulsé par l’urgence, un rappel constant du danger invisible. L’éclairage provient de fines rampes lumineuses, blanches et régulières, qui courent le long des angles de la galerie et projettent des reflets nets sur les surfaces métalliques.
À une quarantaine de mètres, une double porte blindée barre le passage, massive et intimidante. L’air, saturé d’odeurs chimiques âcres, mêlant le soufre, l’ammoniac et des relents indéfinissables, attaque mes narines et laisse une amertume au fond de ma gorge. Le sol, parfaitement lisse et d’un gris acier uniforme, capte la lumière dans un effet de miroir profond, presque hypnotique. Je pose prudemment un pied pour tester son adhérence. À ma surprise, il accroche impeccablement, malgré son apparence glacée et fluide.
Les murs et le plafond, faits d’une structure de béton gris clair, sont recouverts d’une fine couche de résine blanc cassé, écaillée par endroits, révélant des cicatrices sombres. Cette peau artificielle, partiellement usée, trahit l’usure du temps et l’abandon du lieu.
Les Wa’ Dans avancent sans hésitation vers le mur de gauche, où six plaques horizontales sont enchâssées à intervalles réguliers. Mon regard se lève, remarquant leur pendant exact : six plaques identiques incrustées au plafond, formant un réseau symétrique et précis. Je devine, par leur disposition familière, qu’il s’agit des plans du complexe, semblables à ceux que l’on a trouvés dans les thermes.
Vodan s’arrête devant une des plaques murales et sort son appareil aux demi-sphères. D’un geste précis, presque instinctif, il effleure une surface apparemment invisible, comme s’il interagissait avec l’air lui-même… L’effet est immédiat. Un plan tridimensionnel jaillit de la plaque, se déployant dans une lumière douce et iridescente.
Nous sommes au niveau zéro, représenté en détail par des lignes nettes et des blocs étiquetés dans une langue que je ne comprends pas. Le plan dévoile deux niveaux au-dessus, trois en dessous. Six niveaux identiques, chaque étage semblant obéir à une géométrie implacable. Les quatre salles principales occupent des espaces vastes, presque démesurés, et sont reliées par un dédale complexe de couloirs et de petites pièces.
L’ampleur de la structure est écrasante. Une froideur impersonnelle émane de ce réseau, comme si le lieu lui-même avait une mémoire, une présence. Ce n’est pas seulement un vestige technologique : c’est une machine, peut-être encore vivante, et qui nous observe…
« C’est… gigantesque ! s’étonne Anna, ses yeux écarquillés parcourant le plan lumineux suspendu devant nous. Et tout est accessible ? »
Xadan secoue lentement la tête, un soupir grave échappant de ses lèvres.
« Non. Ici, comme dans tous les complexes qui ont résisté à l’anéantissement, les rescapés ont scellé une partie des lieux. Ces zones contiennent des produits dangereux, radioactifs… et peut-être même des armes de destruction massive. »
Un silence pesant s’abat. Nos regards s’entrecroisent, chargés de gêne et d’inquiétude. Un frisson glacé me traverse en songeant à notre imprudence dans les thermes. Nous étions à un souffle d’une erreur monumentale, un enchaînement de circonstances qui aurait pu déclencher une catastrophe.
« Ici, ils n’ont pas pris assez de précautions, poursuit Xadan d’un ton plus sombre. Et, jusqu’à présent, nous n’avons pas les moyens de localiser précisément la source des radiations.
— Attendez ! » intervient Éria, brisant le malaise d’une voix claire. Elle a ce regard vif, électrique, celui qu’elle arbore à chaque fois qu’une idée germe dans son esprit. « J’ai une solution. Écoutez-moi ! Sphinx intègre le plan, j’étalonne les mesures, et Sarah… vous savez, notre robot du vaisseau, rappelle-t-elle à l’intention de Kidan, avec un sourire presque conciliant, n’aura plus qu’à calculer et marquer les sources de radiations sur le plan. C’est simple ! Oui ? Non ? Promis, ça ne me prendra que quelques minutes. Mais sortez tous en attendant ! Ne restez pas là à vous faire irradier comme des idiots ! Oui, vous aussi, les Wa’ Dans ! »
Le visage de Kidan se ferme, oscillant entre scepticisme et curiosité, mais il ne dit rien. Xadan, quant à lui, hoche la tête avec lenteur, approuvant en silence.
Anna se tourne vers Éria, le regard méfiant, mais résigné.
« Alors tu fais aussi vite que possible, grimace-t-elle. Pas question de jouer à la kamikaze. »
Éria sourit, mais c’est un sourire forcé, tendu, qui dément la confiance qu’elle feint.
« Qu’est-ce que tu crois ? réplique-t-elle d’un ton sarcastique. J’ai pas l’intention d’prendre racine ici, crois-moi.
— Venez, on s’éloigne ! » nous intime soudain Lewis, d’un geste autoritaire. Sa voix tranche l’air comme un ordre irrévocable. Il pointe les Wa’ Dans du doigt avec insistance. « Vous aussi ! Allez, tout le monde dehors ! »
L’atmosphère est chargée, presque électrique. Tandis que nous reculons vers la sortie, je jette un dernier regard à Éria, déjà absorbée dans ses réglages. Elle ne montre rien, mais je devine la pression pesant sur ses épaules. Nous lui faisons confiance, mais l’angoisse reste palpable : le moindre faux pas ici pourrait signer la fin de notre expédition… et bien plus encore…
Nous patientons cinq longues minutes, l’air chargé d’une tension palpable. Chacun garde le silence, sauf quelques soupirs nerveux. Lorsque Éria revient enfin, le pouce droit levé et un sourire triomphant aux lèvres, l’atmosphère s’allège brièvement.
« Alors ? » demande Mathias, visiblement soulagé.
Éria hoche la tête, confiante.
« C’est fait ! Sarah scanne la montagne. On aura les résultats dans quelques instants. »
À peine a-t-elle prononcé ces mots que son bracelet bipe. Elle le consulte rapidement, mais son visage se fige presque aussitôt. Le sourire s’efface, laissant place à une expression troublée. Ses lèvres se pincent, ses sourcils se froncent, et son front se plisse sous l’effet d’une soudaine inquiétude. Elle souffle bruyamment, croisant un instant nos regards interrogateurs avant de prendre la parole.
« Bon… Par quoi je commence ? Les bonnes ou les mauvaises nouvelles ? demande-t-elle, mais elle enchaîne sans nous laisser répondre. Alors, la bonne : le stockage principal des produits les plus dangereux est situé dans le complexe le plus éloigné, au niveau moins trois, entre 48 et 67 mètres de profondeur. Bonne nouvelle, pas d’infiltrations ni de risques de ce côté. C’est parfaitement sécurisé. »
Un bref soupir de soulagement parcourt le groupe. Mais Éria ne nous laisse pas nous reposer sur cette maigre satisfaction.
« Maintenant, les mauvaises. Premièrement, un silo d’acide fuit au niveau moins un, à trois cents mètres de l’entrée. Et pas une petite fuite : ce truc menace directement plusieurs cuves voisines. Si elles pètent, on se retrouve avec un joli feu d’artifice chimique. »
Une vague de malaise nous traverse, mais Éria continue, son ton devenant plus grave, presque théâtral.
« Et j’ai gardé le meilleur pour la fin ! Un lieu de stockage au niveau deux a déjà explosé. Les cloisons et le plancher ont cédé. Résultat : les produits toxiques se sont répandus au niveau un, à environ soixante mètres de l’entrée. Voilà pourquoi les radiations sont si élevées. »
Un silence lourd s’installe, mais Éria ne s’arrête pas là. Elle lâche l’information finale comme un couperet.
« Ah, et l’analyse spectroscopique de l’acide qui fuit ? Un joli cocktail organominéral fluoré. Ses vapeurs dissolvent littéralement le silicium. Pas juste corrosif, mais carrément dévastateur. Bref, c’est la fête. »
Elle marque une pause, son regard balayant nos visages tour à tour, cherchant un soutien ou une idée brillante qui pourrait sauver la situation. Puis elle soupire, un sourire sarcastique sur les lèvres.
« Franchement, je ne vois pas comment Sphinx va s’en sortir là-dedans. Si quelqu’un a une idée, c’est le moment de parler. »
Un silence tendu lui répond. Chacun semble peser le poids de cette situation critique.
« Les radiations d’abord ! intervient Mathias d’un ton pressant. Vous avez le détail des circulations ? Des couloirs, des accès ? Il y a des ascenseurs, des monte-charges ? »
Vodan incline légèrement la tête. « Oui. À trente pas de l’entrée, il y a un monte-charge. Nous avons de quoi neutraliser l’acide dans les salles de contrôle, mais le hic, c’est qu’on ne peut pas agir à distance. Votre robot devra d’abord dégager les niveaux un et deux. »
Il s’approche de Mathias et d’Éria, qui étudient le plan projeté devant eux, et pointe une salle située à notre niveau.
« J’ai désactivé les fermetures automatiques des portes. Elles s’ouvriront devant votre robot sans problème. Dans cette pièce, il trouvera six détonateurs : des rectangles jaunes de cette taille. »
Il mime avec ses mains un petit rectangle d’environ dix centimètres sur quatre, tandis que son regard balaie le groupe pour s’assurer qu’il est compris.
« Ensuite, dans une autre salle, il y a des bidons verts marqués de ces signes. » Il désigne une série de caractères Wa’ Dans gravés sur son bracelet. « Votre robot devra placer un détonateur sur six bidons, puis les transporter jusqu’au monte-charge. »
Un instant de silence, comme si chacun tentait de visualiser l’opération complexe.
« Et ensuite ? » demande Éria, les sourcils froncés.
Vodan continue, imperturbable : « Une fois sur le monte-charge, il devra monter au niveau un, puis déplacer les bidons. Trois bidons seront à poser au niveau un, et les trois autres au niveau deux. Pour chaque bidon, il appuiera sur le côté rouge du détonateur. Une fois les six bidons positionnés, les détonateurs activés, votre robot reviendra ici, au niveau zéro. Alors, et seulement alors, je déclencherai l’explosion. »
Un silence dense s’installe, comme suspendu dans l’air lourd. Chaque détail de l’opération résonne comme une pièce d’un puzzle qu’il faudra assembler avec une précision chirurgicale.
« Et… que va-t-il se passer exactement ? » s’inquiète Mathias, les bras croisés, le regard perçant.
Vodan prend une inspiration avant d’expliquer, d’un ton calme, mais assuré : « Les bidons contiennent un produit expansif. Lorsqu’ils exploseront, une mousse dense envahira l’espace contaminé. Puis, en se rétractant, elle se transformera en une résine compacte que Sphinx pourra découper facilement. »
Il marque une pause, balayant nos visages d’un regard appuyé avant de poursuivre : « Il la descendra jusqu’à notre niveau, franchira la double porte, puis ira au fond du couloir central, à environ huit cents pas. De là, il empruntera l’accès vers le niveau moins trois. J’ouvrirai les portes du complexe étanche, et il y déposera les résidus contaminés. »
Un silence plane quelques instants, avant qu’Éria ne rompe l’atmosphère : « Et c’est tout ? » demande-t-elle d’un ton mi-sarcastique, mi-déconcerté.
Un sourire imperceptible effleure les lèvres de Vodan. « Pour l’instant.
— D’accord. Bon ! 15 h 52, c’est parti ! » tranche Éria, d’un geste précis, en programmant les instructions.
Sphinx s’anime aussitôt, quittant la zone holographique pour s’approcher d’une porte pliante composée de deux vantaux métalliques. Il disparaît dans l’ouverture tandis que nous retenons presque notre souffle.
Sur l’écran holographique, nous suivons son avancée. Quelques secondes plus tard, il réapparaît, traînant deux imposants bidons verts qu’il dépose avec une précision mécanique au centre d’une plateforme de monte-charge, délimitée par un X gris anthracite. Sans perdre de temps, il retourne chercher les autres bidons, répétant l’opération avec une efficacité implacable jusqu’à en grouper six.
La plateforme s’élève lentement, emportant Sphinx et son chargement vers le niveau supérieur… L’écran affiche une vue extérieure du monte-charge, maintenant vide.
Quelques minutes plus tard, Sphinx réapparaît. « C’est bon, lance Vodan en ajustant quelques commandes. Déclenchement. »
L’explosion se produit en silence. Pas de détonation, pas de secousse. Rien d’autre que l’image d’une mousse blanche et dense qui commence à s’étendre sur l’écran.
« C’est tout ? » murmure Mathias, presque incrédule.
Mais les Wa’ Dans ne semblent pas troublés. Leur calme stoïque est contagieux, et, malgré nous, nous respirons un peu plus librement.
« Voilà, annonce Vodan d’un ton calme. Si tout s’est déroulé comme prévu, la résine aura suffisamment refroidi pour la deuxième phase de l’opération d’ici une de vos heures. Nous avons le temps de nous préparer. »
Il nous désigne, à Lewis, Mathias et moi, le parcours à suivre, ses explications ponctuées de gestes précis : avancer jusqu’au monte-charge, descendre au niveau moins un, continuer tout droit et prendre la première porte à gauche. Une fois dans le couloir secondaire, nous devrons entrer dans la deuxième salle sur la droite.
Vodan se tourne ensuite vers Anna, Éria et Perthie, son regard empreint de gravité. « Pour votre sécurité, et celle des fœtus, vous resterez isolées dans un autre local », précise-t-il, sans laisser de place à la discussion.
À 17 h 4 précises, Éria initie la récupération de la résine contaminée… Sur l’écran holographique, nous suivons les mouvements de Sphinx. Le compteur de radiations, intégré à mon champ de vision, devient mon obsession : il oscille frénétiquement au fil des opérations, s’emballant chaque fois que Sphinx réapparaît, chargé de résine.
Chaque retour du robot avec sa cargaison amplifie cette tension sourde. Les chiffres montent en flèche, puis redescendent dès qu’il s’éloigne. Six allers-retours sont nécessaires pour vider complètement les lieux.
Lorsque Sphinx s’immobilise devant l’entrée du complexe, il est 20 h 40. Je vérifie le cumul de mon exposition aux rayonnements. En bas à droite de mon champ de vision, le chiffre clignote : 20 millisieverts. Encore vingt et nous atteindrons la limite critique.
À l’entrée, les radiations ont chuté à 1,1 mSv/h. Une flèche rouge clignotante, orientée vers le bas, confirme que le taux continue de décroître. C’est une lueur d’espoir, mais ténue.
Vodan nous accorde un répit : jusqu’à demain. La tension retombe d’un cran, mais l’épuisement n’apporte aucun réconfort. Je sais que la nuit sera longue. Les chiffres, eux, continueront de danser devant mes yeux fermés…
Nous laissons Sphinx surveiller les abords du complexe et pénétrons dans le gigantesque labyrinthe… J’ai l’étrange impression de fouler un monde futuriste, et non les entrailles d’un édifice millénaire. Tout semble à la fois hors du temps et terriblement précis dans sa fonctionnalité.
Arrivé sur la plateforme du monte-charge, Xadan se retourne vers nous, son expression grave. « Vous trois, Anna, Perthie et Éria, n’irez pas plus loin. Je vais vous conduire dans une salle sécurisée. Vous y serez à l’abri. Suivez-moi si vous le souhaitez », ajoute-t-il à l’intention des hommes.
Lewis n’hésite pas. « Ep’. On y va ! »
Xadan avance jusqu’à la porte de gauche, son blindage croisé évoquant une lourde protection. Dans un chuintement métallique, elle se soulève et disparaît dans la cloison, révélant un couloir secondaire. Celui-ci est austère, jalonné de neuf portes : quatre de chaque côté et une dernière, massive, au fond.
« Ces portes latérales mènent aux salles de contrôle, explique Vodan. Quant à celle du fond, elle donne sur un entrepôt isolé par un double verrouillage. Vos compagnes y seront en sécurité », promet-il, son regard insistant.
La porte du fond s’élève à son tour, dévoilant un vaste hangar faiblement éclairé par des alignements de tubes lumineux aux teintes blafardes. L’espace, aux trois quarts vide, est un chaos ordonné de matériaux hétéroclites : des poutrelles empilées à la hâte, des tôles froissées, et des caisses synthétiques colorées qui montent jusqu’au plafond. L’air est lourd, chargé d’une odeur aigre, presque corrosive, mêlant des relents de rouille et de sel.
« Là, dans ce renfoncement à gauche, vous trouverez des installations sanitaires », indique Xadan d’un geste rapide.
C’est alors que Lewis, l’air préoccupé, pointe du doigt un nouvel avertissement qui s’affiche dans notre champ de vision. Cette fois, ce n’est pas le taux de radiation qui alarme. Une icône rouge clignote, accompagnée d’un chiffre qui fait monter la tension d’un cran : taux d’oxygène : 18,8 %.
Un silence tendu s’installe. Nous échangeons des regards inquiets, sentant l’atmosphère se resserrer imperceptiblement autour de nous.
« Qu’est-ce que ça signifie ? » demande Anna en désignant une série de caractères Wa’ Dans inscrits en violet sur des caisses couleur citrouille.
Vodan hausse les épaules, indifférent. « Ne pas manipuler. Une simple mise en garde. »
Anna n’est pas convaincue et, fronçant les sourcils, pointe une autre série de caractères, cette fois jaunes, marqués sur des caisses violettes. « Et ça ?
— Ne pas renverser. »
Elle grimace, visiblement peu rassurée, mais Vodan ne semble pas s’en formaliser. À côté d’elle, je serre Perthie dans mes bras et l’embrasse tendrement. Elle tente un sourire, mais son regard la trahit : elle sait que cet éloignement, même temporaire, n’a rien d’anodin. Avec mes camarades masculins et les Wa’ Dans, je quitte la pièce… à contrecœur. La lourde porte se referme derrière nous dans un claquement sourd, comme une déchirure scellant notre séparation…
Voyant nos expressions fermées, Xadan lance, d’un ton presque amusé : « Vous devriez moins vous inquiéter pour elles et davantage pour vous-mêmes. » Une phrase qui laisse un goût amer, mais qui nous pousse à avancer.
De retour dans le couloir principal, nous progressons sur deux cents mètres avant d’arriver devant une nouvelle double porte blindée. Elle se déverrouille dans un cliquetis sec et s’ouvre sur un grincement métallique affreusement aigu, brisant le silence comme une lame sur du verre…
Le corridor suivant est similaire : quatre portes latérales et, au bout, une double porte encore plus massive. Nos guides Wa’ Dans montent sur la plateforme d’un élévateur. Nous les imitons, nous entassant à leurs côtés. L’espace est exigu, et les murs rapprochés amplifient le bourdonnement mécanique lorsque Vodan effleure l’écran holographique pour activer la descente…
La plateforme s’abaisse lentement, révélant un niveau presque identique au précédent. La première porte à gauche s’ouvre sur un long couloir secondaire. Le silence ici est lourd, presque palpable, comme si nous étions engloutis par l’édifice lui-même.
Nous marchons jusqu’à la deuxième porte à droite. Elle se relève avec une lenteur oppressante, dévoilant une salle à plafond bas, faiblement éclairée par des spots encastrés. L’air est vicié, saturé d’une odeur puissante et désagréable de renfermé et de moisi. Un instant, j’ai l’impression d’avoir quitté cet univers alien pour me retrouver sur Terre, dans les restes poussiéreux d’un bureau abandonné depuis des décennies.
L’espace est un enchevêtrement complexe de cloisons jaunies et parcheminées, couvertes de ce qui ressemble à des champignons ou des lichens blancs, proliférant dans chaque fissure. L’ambiance est suffocante, entre la lumière blafarde et l’odeur qui s’infiltre dans les narines.
Chaque recoin est encombré : meubles de rangement effondrés, étagères bancales, espèces de bureaux surchargés d’appareils inconnus, recouverts d’une épaisse couche de poussière. Nous zigzaguons lentement entre les cloisons, évitant de frôler les murs, jusqu’à nous arrêter devant une section murale vierge…
Le panneau est lisse, beige pâle, mat. Il tranche nettement avec le chaos environnant, presque anachronique dans cette pièce délabrée. Un silence pesant s’installe. L’attente devient presque insupportable, chaque seconde rallongeant cette impression d’être observés par l’ombre de quelque chose qui ne devrait pas être là.
« Nous y voici. Prêts ? » demande Vodan, sa main droite suspendue, hésitante, près d’un rectangle gris encastré dans le mur.
Nous échangeons un regard, troublés par son ton presque solennel. Puis, à l’unisson, nous acquiesçons.
D’un geste lent, Vodan presse la forme grise. Instantanément, l’intensité lumineuse de la pièce décroît, comme si l’air lui-même s’alourdissait. Alors, quelque chose d’inattendu se produit : la surface du mur se met à onduler, comme si elle s’éveillait d’un long sommeil. Sur une hauteur d’un peu plus d’un mètre, la matière se liquéfie, adoptant une texture étrange, entre le gel et le verre. Un rectangle noir émerge, lisse et profond.
Un premier éclair déchire l’obscurité, projetant une lumière vive et irréelle, puis d’autres suivent, en une cascade chaotique.
« Vous voyez ça ? » murmure Lewis, pétrifié devant la transformation. Ses mots résonnent dans l’espace silencieux, accentuant la tension.
« On voit ! » répond Anna, presque dans un souffle, comme si elle craignait que parler plus fort ne brise le sortilège.
Le rectangle noir devient une baie vitrée monumentale, d’une longueur impressionnante, bien une vingtaine de mètres. Ce que nous découvrons au-delà nous coupe le souffle…
Un espace titanesque s’étend sous nos yeux, baigné d’une lumière diffuse qui semble émaner des structures elles-mêmes. D’énormes silos, imposants comme des cathédrales industrielles, s’élèvent jusqu’à disparaître presque dans l’obscurité du plafond. Ils sont reliés à des cuves et citernes gigantesques par un réseau complexe de tuyaux. Ces conduits, de diamètres variés, s’entrelacent comme les veines d’un organisme vivant.
L’ensemble est un labyrinthe mécanique : des escaliers métalliques, des échelles rouillées, et des passerelles suspendues s’entrecroisent dans un chaos organisé. Tout semble conçu pour une fonctionnalité précise, mais l’ampleur de la structure dépasse l’entendement.
« Ce n’est qu’un des vingt-quatre éléments de cette usine… » murmure Vodan, sa voix presque inaudible, mais chargée d’un respect palpable pour l’ouvrage devant nous.
Nous restons figés, fascinés et intimidés par l’envergure de ce complexe, cette œuvre d’ingénierie colossale qui semble vibrer d’une énergie silencieuse, presque vivante.
« Vous m’entendez ? » La voix d’Anna résonne dans nos communicateurs, teintée d’une urgence mal dissimulée.
« Anna ? répond Lewis, immédiatement sur le qui-vive.
— Le taux d’oxygène continue à chuter, et Perthie… Perthie ne se sent vraiment pas bien. »
Un silence pesant s’installe. Je croise le regard de Vodan, mais son expression reste impassible.
« Mince ! Vous allez devoir sortir, tranche Lewis, sa voix plus sèche qu’il ne le voudrait.
— Éria a étudié le plan, reprend Anna, cherchant manifestement une solution. Elle a repéré l’emplacement d’une gaine de ventilation au plafond…
— Oui ? Et ? » Je sens la tension monter, chaque seconde amplifiant notre impuissance.
« On ne la voit pas. Il y a un tas de caisses empilées juste en dessous, jusqu’au plafond ! Comme si quelqu’un avait volontairement cherché à la condamner.
— J’appelle Sphinx pour qu’il déplace les caisses, intervient Éria, d’une voix qui se veut calme, mais trahit une pointe d’angoisse.
— Tenez-nous au courant. Au moindre souci, vous sortez immédiatement, insiste Lewis, serrant les poings comme s’il pouvait agir à travers le canal de communication.
— O.K. », conclut Anna, avant que la transmission ne se coupe.
Le silence qui suit est assourdissant. Dans mon esprit, des images surgissent : Perthie, affaiblie, luttant pour respirer, tandis qu’Anna et Éria improvisent des solutions au milieu de cette prison de métal et de poussière…
« Et si elles n’y arrivent pas ? demande Mathias à mi-voix, exprimant ce que nous n’osons pas formuler à haute voix.
— Elles réussiront », répond Vodan, aussi froid qu’une lame. Mais dans son regard, un éclat fugace trahit une ombre d’incertitude.
Xadan attire notre attention sur une flaque inquiétante : un liquide fumant, jaune verdâtre et fluorescent, s’étale lentement, rongeant tout sur son passage.
« L’acide en question… » murmure Xadan, d’un ton grave.
Je suis son regard et repère la source de cette menace : une gigantesque cuve noire, à une soixantaine de mètres sur notre gauche. Sa base est méconnaissable, rongée et déformée, boursouflée de pustules purulentes qui suintent l’acide en continu.
« Pourquoi ne pas utiliser la même mousse expansive pour absorber l’acide ? » demande Mathias, toujours prompt à chercher une solution.
Xadan secoue la tête. « La pression exercée par l’expansion ferait éclater les cuves, et le mélange des produits… » Il s’interrompt, le regard sombre. « Une véritable catastrophe. »
Mathias, à contrecœur, hoche la tête. « Bon… Alors on oublie. »
Xadan lève la main pour nous désigner quelque chose au-dessus de nos têtes. « Vous voyez les rails au plafond, et les grues qui y sont accrochées ? »
Nous levons les yeux. Le plafond est en piteux état, strié de larges coulées sombres, témoins d’infiltrations anciennes. Les rails, rouillés et déformés, semblent à deux doigts de céder. Pourtant, quelques grues s’accrochent encore, comme des insectes fatigués.
« Nous allons déplacer une grue pour prélever un échantillon d’acide », annonce Xadan, sûr de lui.
Il disparaît derrière une cloison, et revient quelques instants plus tard avec un boîtier muni d’un double joystick. Son expression est concentrée, presque austère.
S’approchant de la vitre, il actionne une commande. Nous suivons son regard : l’une des grues s’ébranle lentement, grinçant sous l’effort. Elle avance en hésitant, les rails menaçant à chaque instant de s’effondrer. Xadan manœuvre avec précision, dirigeant la grue vers un amoncellement de bidons vides empilés dans un coin.
D’un geste sûr, il manipule la seconde commande. Une main mécanique aux quatre doigts articulés descend et saisit l’un des bidons avec une dextérité impressionnante, sans faire bouger les autres.
« Pas son premier essai », murmure Lewis, admiratif malgré lui.
Xadan dirige ensuite la grue vers la flaque d’acide. Lentement, la main pivote, abaissant le bidon dans le liquide bouillonnant. Des éclats jaune vif jaillissent sous l’impact, et la main tremble légèrement. L’acide fume en remplissant le bidon, et nous retenons tous notre souffle, conscients que la moindre erreur pourrait déclencher un désastre.
Lorsque le bidon est enfin soulevé, gouttant encore de cette substance corrosive, Xadan le fixe avec une satisfaction froide. « Voilà. Échantillon prélevé. »
Xadan souffle, soulagé. Mais à peine la grue amorce-t-elle son déplacement que le bidon cède. Le liquide, libéré, retombe au sol dans un bruit sinistre, éclaboussant et rongeant tout sur son passage.
« Raah ! grogne Vodan, frappant la vitre du poing. Si quelqu’un a une idée… »
Nous restons un instant figés, tandis que l’acide continue à s’étendre, gagnant inexorablement du terrain.
« L’acide attaque le silicium, indiqué-je, les yeux rivés sur le plancher en train de se désagréger. Regardez ! Il ronge la surface. Le sol est sans doute composé de roches pulvérisées puis reconstituées. Y aurait-il du sable, ou de la poudre de roche, quelque part dans le complexe ? »
Vodan secoue la tête, pris au dépourvu. « Je ne sais pas. Pourquoi ?
— L’idée est simple : si l’acide attaque le sable, on pourrait en déverser jusqu’à le neutraliser. »
Un silence tendu suit sa proposition, brisé par Xadan, qui claque des doigts, ses yeux s’éclairant soudain. « Haan ! Attendez ! Je suis certain d’en avoir vu de l’autre côté du complexe. Il se tourne vers Vodan avec un air d’urgence. Toi, tu restes ici. Nous allons te guider grâce à l’un de leurs boîtiers de transmission. »
Puis, s’adressant à Lewis : « Viens avec moi ! Nous allons dans une autre salle d’où nous pourrons localiser le sable et diriger Vodan. Allez, Lewis ! »
Lewis hésite une fraction de seconde, balayant la scène du regard, avant d’acquiescer d’un mouvement rapide. Il se détourne de nous, prêt à suivre Xadan.
L’atmosphère est lourde, chaque décision paraissant s’abattre avec un poids écrasant. Je serre les poings, partagé entre l’envie de m’impliquer davantage et la nécessité de leur faire confiance. Un faux pas pourrait nous coûter bien plus que ce simple échantillon.
« Vous me recevez ? demande Anna, sa voix un peu tremblante.
— Anna ? » Je réponds, tendu.
« Les caisses sont déplacées. On voit clairement une grille, mais le conduit… il est bouché.
— Mince ! Alors, sortez tout de suite ! »
Un bruit métallique résonne, coupant le silence. « Schh… Clong !
— C’était quoi, ça ? demandé-je, le souffle court.
— Il y a quelque chose dans le conduit ! répond Anna, la voix paniquée.
— Scan thermique ! » lance Éria d’une voix ferme.
Un moment de flottement, puis la réponse tombe : « C’est étrange… la forme est floue.
— Scrrchh… » Un autre bruit déchire l’atmosphère.
« Ça bouge ! Ça se déplace ! » s’écrie Anna.
Je me tourne vers mes compagnons, le cœur battant.
« On arrive ! dis-je, presque en criant.
— Dépêchez-vous ! » hurle Anna, et la communication se coupe, laissant un silence assourdissant.
