Chapitre 5-36

5.2.4 TERRE

Menestheus Harkos – Golfe d’Edremit

La houle passagère s’est calmée, comme l’impétueux bouillonnement, seule manifestation témoignant du naufrage du jet. Bloqué dans mon speedglide dont la coque refuse de s’ouvrir, je suis surpris de ne voir aucun signe des secours.

Totalement impuissant, j’ai beau regarder autour de moi, je ne distingue que quelques voiliers à l’horizon, et des vols de grues cendrées, dont les puissants “krouh… krouh” me parviennent malgré l’isolation phonique de l’habitacle.

Je suis à moins de cinq milles nautiques des côtes, entre Küçükkuyu et l’île de Cunda, mais je n’ai pas de jumelles pour voir ce qu’il se passe à terre. Cette tranquillité apparente est sidérante. J’ai des amis, des collaborateurs, des collègues dans le jet. J’aurais même dû être avec eux !

Un “bip-bip” me sort de mes considérations. Le speedglide a enfin l’air de revenir à lui. Je tente l’ouverture de la coque qui se dégage aussitôt, laissant l’air frais me balayer le visage.

« Liaison avec l’aérogare d’Akçay !

Aucune liaison possible, pas de connexion réseau. »

Il n’y a pas de temps à perdre en réflexion stérile, j’essaie un redémarrage… et le moteur repart ! Je referme la coque pour filer plein nord vers le port de Küçükkuyu…

Je franchis la digue, où flottent mollement quelques drapeaux turcs, la lune décroissante et l’étoile à cinq branches en blanc sur fond rouge. Je poursuis vers la Capitainerie du port, située au bout du débarcadère, et déclenche l’ouverture de la coque. Il y a un attroupement devant l’entrée. L’agitation est perceptible, ça discute ferme, des personnes désignent le large de leurs bras tendus. Je saute sur le ponton et cours les rejoindre.

« Une urgence ! Où est le capitaine ?

— C’est moi ! » Un moustachu trapu, qui porte une chemise blanche largement ouverte sur un torse velu, lève le bras droit.

« J’ai été témoin du naufrage du jet de la ligne Mantamados-Akçay !

— Vous n’êtes pas le seul !

— Ah ! » Je suis un brin soulagé de ne pas porter seul le fardeau du témoignage. « Les secours sont en route ?

— On n’arrive pas à les joindre ! On n’peut prévenir personne !

— Comment ça ?

— Y a pas de liaison ! Pas de réseau !

— Tout est tombé en panne en même temps ! insiste un jeune en jean et chemise noire.

— Je sais, mon speed aussi.

— La technologie nous lâche ! surenchérit un vieux pêcheur qui porte une casquette et une veste matelassée.

— Mais bon sang, qu’est-ce qui s’passe ?

— Capitaine ! » lance une voix féminine provenant de la Capitainerie. « J’ai une liaison ! »

Pris dans le mouvement général, je fonce à l’intérieur du petit édifice vitré. Nous nous pressons devant un comptoir en bois clair qu’occupe une secrétaire visiblement soucieuse d’être ainsi envahie…

Ce sont des conversations, de très mauvaise qualité, qui résonnent dans la pièce. Des radioamateurs, de plusieurs nationalités… Tous parlent de la panne qui semble avoir affecté la terre entière ! Tous les continents ont été frappés par de multiples catastrophes ! Une panique générale règne parmi la population… Je pense immédiatement à mon beau-fils, Renaud, qui prenait un jet pour Stockholm ! Qu’avaient prévu Yelena ? Stéphane ? leurs familles ?

« Liaison rétablie », informe soudain une voix synthétique. Nous échangeons des regards surpris.

« Capitaine ! Demandez l’aérogare d’Akçay ! » Il hoche la tête, l’air entendu, et s’éclaircit la voix.

« Aérogare d’Akçay !

Tous les postes de vos correspondants sont occupés.

— Hmm ! Que devient la dernière navette de la ligne Mantamados-Akçay ?

Le N4M 127 de la ligne régulière Izmir-Istanbul s’est abîmé en mer par 39° 27′ 57″ de latitude Nord et 26° 36′ 38″ de longitude Est.

— Bon… Le système est au courant, lance le capitaine. C’est déjà ça.

— Des rescapés ? questionne la secrétaire.

Les signes vitaux des 45 passagers sont stables et corrects. Liaison avec l’aérogare d’Akçay.

Aérogare d’Akçay ! intervient une voix féminine.

— Bonjour ! reprend le capitaine. Enfin, si je puis dire… Je suis le capitaine du port de Küçükkuyu. Le jet de la ligne Mantamados-Akçay a fait naufrage au large !

On est au courant ! Mais c’est pas l’seul accident. Les secours sont débordés.

— Comment ça, débordés !? Y a urgence ! Y a 45 passagers à bord !

Leur état n’est pas critique, et la liaison avec l’appareil est rétablie. Ils vont patienter.

— Comment comptez-vous vous y prendre ? demande le capitaine.

Avec le concours de scaphandriers. Le club de plongée de l’île de Cunda a été alerté.

— Sur zone, la profondeur avoisine les 80 mètres, précise le capitaine.

Tout à fait. Ils sont équipés et entraînés à la plongée profonde. On est en train de leur fabriquer des boudins qu’ils positionneront autour de la coque de l’engin.

— Ça suffira ? s’étonne le capitaine.

On s’en occupe. Un gros porteur a été dérouté, il est à l’entrée de la rade d’Izmir, il sera sur zone d’ici six heures.

— Un gros porteur ?

Un navire de transport équipé de grues. Nous ferons un check-up précis du N4M 127 lorsqu’il arrivera sur zone.

— Et ça s’présente comment ? demande le capitaine.

Un renflouage… c’est toujours délicat. Qui plus est, avec des rescapés… Le jet gîte légèrement et la visibilité est très mauvaise. Lorsque la coque sera ceinturée et les boudins remplis d’air, ils remonteront l’appareil et le remorqueront jusqu’à terre.

— Bien… Merci.

Restez dans les parages. On vous contacte au besoin.

— O.K. »