Éclairé par les quatre projecteurs de mon saltis, le paysage défile à toute allure ! Je fuse au-dessus de la surface tourmentée des eaux noires du Yangara, l’un des fleuves souterrains d’Estémon, une lune d’Askari, la planète rouge.
À cette vitesse, je dois anticiper les courbes des méandres pour ne pas m’écraser contre les parois rocheuses… Et si j’effleure la surface tumultueuse, je vais rebondir et m’abattre contre le plafond rocheux !
J’ai mémorisé le parcours, je devrais presque pouvoir le franchir les yeux fermés, mais wôw ! Ostie qu’c’est hot !
Ça y est ! La muraille rocheuse est devant moi ! Je plonge aussitôt ! et accompagne les flots d’une gigantesque cataracte… Un nuage de vapeur m’enveloppe. J’éteins les projecteurs et me laisse guider par la faible lueur violacée qui imprègne le lieu… Un coude ! Je récupère immédiatement une assiette horizontale. Le bout du tunnel est en vue ! J’accélère à fond ! et sors à l’air libre ! Wôw !…
Je n’ai jamais réussi à arriver jusqu’ici ! Je découvre un paysage fantastique : Askari, gibbeuse, domine un ciel rose parcouru d’aurores flottantes jaunes, bleues, violettes… Je distingue les masses nuageuses bleutées d’Askari, sa surface au camaïeu de rouges ! Un immense canyon s’offre à mes yeux, véritable labyrinthe de roches aux strates ocre, crème, brunes…
Mais le répit est de courte durée : une alarme sonore retentit ! Je déclenche l’écran radar en surimpression de la vitre bombée du cockpit… Des signaux lumineux ! Ils viennent de partout ! Ils foncent sur moi ! Je dois réagir ! Vite ! Qu’importent les menaces, j’en choisis une, au hasard, et m’élance vers elle ! C’est une sphère métallique auréolée d’éclairs bleutés ! Nous allons nous télescoper ! Je monte en piqué ! L’écran radar indique qu’elle me piste ! Elle se rapproche ! J’inverse la propulsion ! plonge brusquement ! Le contact ! Le saltis est violemment secoué par le choc ! Mais le bouclier tient bon ! La menace a explosé ! propulsant d’innombrables projectiles… Et les autres cibles disparaissent de l’écran radar… Quelque chose s’est scotché sur la vitre du cockpit. Je redresse l’appareil et remonte… On dirait quelque chose de vivant, une espèce de pieuvre, mi-animal, mi-robot. De son cœur jaillit un laser bleu-violet ! Le laser entame la vitre blindée ! et un gaz gris anthracite est pulsé à l’intérieur de l’habitacle… Un air de brûlé, âcre, me prend à la gorge, je me sens mal, je suffoque…
Stop ! Assez pour ce soir ! J’m’en vais retirer le casque… mais, câlisse de tabarnak, impossible ! Je n’y arrive pas ! Même la visière est bloquée ! Une épaisse fumée noire, étouffante, m’enveloppe… Je crois m’évanouir…
Dans le lointain, il me semble deviner une lueur… Elle bouge, elle s’intensifie lentement… C’est une silhouette de lumière, elle avance doucement vers moi…
« Nathan Gosselin ! » Une voix féminine résonne en écho… C’est une jeune femme brune aux longs cheveux lisses… Ostie, qu’elle est belle ! Un ange ! Elle porte une longue robe blanche lumineuse au décolleté… Wôw !
« Nathan Gosselin. Je viens chercher ton oncle, Mathieu. J’ai besoin de lui… et de toi, si tu t’en sens le courage.
— De moi ?
— Oui, Nathan. Le moment est venu pour toi. Comme pour la chenille qui se métamorphose en papillon. »
Je sens des vibrations, j’entends le vrombissement de réacteurs, tout proches… L’ange s’évanouit, comme dilué par les ténèbres. Dans le noir total, je retire le casque… cette fois sans difficulté. Les lampes de ma chambre sont allumées, et tout vibre dans la pièce ! Un appareil vient de se poser tout près ! Je me relève et sors en urgence. Laurie, en pyjama, les cheveux ébouriffés, est sur le seuil de sa chambre.
« Qu’est-ce qui s’passe ? » Son regard se pose sur moi. Elle se fige, l’air interdit.
« Oh ! Quelle tête tu fais ! T’as les yeux qui t’sortent des trous ! Maman !
— Les enfants ! appelle Maman qui monte l’escalier.
— Maman, qu’est-ce qui s’passe ? demande Laurie.
— Elgie Gosselin ! » reprend la voix de l’ange. Une grimace de surprise s’affiche sur le visage de Maman.
« Je viens chercher ton frère, Mathieu, et ton fils, Nathan… Si Nathan souhaite m’accompagner.
— Nathan ? Mais que ?
— Gigi ? » La voix de mon oncle Mathieu. Mathieu l’affreux, comme Laurie et moi le surnommons en cachette.
« Je dois vous quitter. Je suis appelé pour une mission !
— Une mission ? répète Maman.
— Oui, Gigi. Ils ont besoin de moi.
— Mais qui, “Ils” ?
— Je suis Sarah, l’IA d’Alpha Cent, réplique la voix de l’ange. Mathieu possède l’expérience et les compétences requises.
— Et moi ?
— Pour toi, Nathan, je te propose une expérience exceptionnelle.
— Mais… son père n’est pas là, répond Maman, la voix hésitante. Je n’sais pas si…
— J’entends bien, Elgie. Alexis sera informé conjointement avec Juan Ortega, Cathlyn Jones et Carlos Ibañez.
— J’prends mes affaires ! » Je suis fermement décidé à me jeter dans l’aventure. En plus, Mathieu vient avec moi… ou c’est moi qui vais avec lui.
« Ne vous encombrez pas. Vous trouverez tout ce dont vous aurez besoin, là où je vous emmène.
— Mais où ça ? s’inquiète Maman.
— En lieu sûr, Elgie. »
Je dépasse Laurie, lui décoche un clin d’œil, embrasse Maman sur la joue, elle ne réagit pas, et vais rejoindre Mathieu dans l’escalier. Nous fonçons vers l’entrée. Nous enfilons les bottes, un pull à col roulé, un manteau, une chapka et des gants. Maman et Laurie nous ont rejoints. Je les embrasse avant d’ouvrir la porte.
« Fais bien attention à toi, mon chéri, me murmure Maman à l’oreille. Mathieu ! ajoute-t-elle sur un ton autoritaire. J’te l’confie ! Tu fais gaffe à mon fils ! S’il lui arrive quelque chose… ce s’ra toi le responsable !
— Inquiète-toi pas, ma Gigi ! répond Mathieu qui embrasse Maman sur le front. Il ne nous arrivera rien. »
L’appareil est au bout de la jetée, à quelque cent cinquante mètres. Je descends les marches prudemment, et saute dans la poudreuse qui recouvre la pelouse. L’atterrissage a ameuté le quartier et les voisins nous observent. Je leur fais signe de la main. Ils me répondent. Ils sont habitués à ce genre d’évènement. Papa est secrétaire de la Fédération depuis plus de deux ans et demi, et ce n’est pas la première fois qu’ils sont ainsi dérangés.
À la limite du terrain, je me retourne une dernière fois vers la maison. J’envoie un baiser des deux mains. Laurie et Maman me répondent…
Le vaisseau est un biréacteur N2M, tous feux éteints. Une porte s’ouvre sur le côté, l’intérieur de l’appareil est éclairé, une échelle descend…
« Nathan ! À toi, l’honneur ! »
J’empoigne les rampes et entame l’escalade. Avant d’entrer dans le vaisseau, je jette un dernier regard en arrière sur le lac Saint-Pierre… gelé, comme toujours à cette période de l’année. Je m’attarde un instant sur le paysage nocturne hivernal… L’embouchure de la rivière du loup, les silhouettes des cabanes de pêche… J’ai un drôle de pressentiment, comme si je les observais pour la dernière fois…
« Allez ! » Mathieu interrompt ma rêverie. « Tu t’décides ?
— Bienvenue à bord, annonce la voix de l’ange Sarah.
— Viens ! J’vais t’présenter au pilote », m’annonce Mathieu. Il passe devant moi, remonte le couloir… Je le suis… Tous les sièges sont vides. Derrière, j’entends la fermeture automatique de la porte. Il n’y a aucun passager… ni membre d’équipage… Les réacteurs accélèrent et couvrent le ronron de la ventilation. Mathieu ouvre la porte du cockpit… Il est vide !
« Veuillez vous asseoir, intervient Sarah.
— Pas d’pilote ? s’étonne Mathieu. Le système est rétabli ?
— Le système est à 92 % sous contrôle.
— Oh ! Tiens, assois-toi, me dit Mathieu qui m’indique le fauteuil de droite. Et attache ton harnais. Tu vas y arriver ? » Il s’installe à ma gauche.
« Je devrais… » L’appareil décolle !
« Plan de vol, Sarah ?
— Je vous conduis en Turquie.
— Wôw ! Où ça en Turquie ?
— À Astyra.
— Astyra ? Le département d’Astrophysique ?
— L’ex-département d’Astrophysique de la Confédération, l’ex-Centre de Recherches d’Astyra, le nouveau Centre Opérationnel des Armées.
— Des armées ? répète Mathieu.
— Oui. Une offensive se prépare.
— Câlisse !… C’est ti quoi qu’on est censé faire ?
— Nathan est invité en tant que spectateur.
— Ben t’en as d’la chance ! » lance Mathieu qui me dévisage de sa face cassée. Je suis heureusement du bon côté…
« Pour toi, Mathieu, rien de plus que tu ne maîtrises déjà.
— C’est déjà ça. Et je s’rai… seul dans mon job ?
— Non, Mathieu, tu ne seras pas seul. Je forme une équipe de quatre personnes.
— Ah ? Et qui sont les trois autres ? Les heureux élus ?
— Des collègues des services de surveillance et de gestion du trafic aérien et spatial. Tous trois astropilotes. Patricia Hernandez, du centre spatial de Quito, Betty Getachew, du centre spatial d’Addis-Abeba, et Paul Strickland, du centre spatial de Puncak Jaya.
— Paul ! s’exclame Mathieu. Paul Strickland ! J’le connais !
— Je sais, Mathieu.
— Mais qu’est-ce que tu sais pas ?
— Je ne sais pas tout, hélas. Des zones d’ombre subsistent. Et c’est aussi pour ça que j’ai besoin de vous. Je devrais logiquement intervenir seule, mais si la situation m’échappe, c’est à ce moment que vous serez mis à contribution. Pardonne la malheureuse expression, mais vous êtes… l’une de mes roues de secours.
— Et Anna ? et Lewis ? l’équipage d’Alpha Cent ? Ils deviennent quoi ?
— Ils vont bien. Ils sont à bord d’Upsilon.
— Upsilon ! La station ?
— Oui, Mathieu.
— Wôw ! »
