Mel
Et nous voici repartis ! Incroyablement requinquée par son aventure nocturne, notre guide est méconnaissable. L’air sûre d’elle, les sourcils froncés, un sourire amusé aux lèvres, Ève reste muette à nos interrogations.
Nous avons longé la plage de galets, avant d’escalader une pente de cailloux roulants et de poussière noire. De l’autre côté d’un col escarpé, nous avons découvert des collines en terrasses irriguées par des ruisseaux de fonte des neiges.
Nous arrivons dans une suite de vallées, au fond desquelles s’étendent des champs cultivés. Éoïah remarque la présence d’ultrasons. En guide éclairé, Ève précise qu’ils sont diffusés intentionnellement dans le but d’éloigner les animaux. Le premier champ est un verger d’arbustes plantés sur des buttes de cailloux. Les arbustes, à la végétation dense et aux petites feuilles étroites jaune foncé à orangé, sont reliés, par groupe d’une trentaine, à un système de treillis qui les secoue à intervalles réguliers. Des petits fruits ronds, violacés, tombent des branches pour être récupérés par un voile qui ondule et les fait rouler jusqu’à des tuyaux évasés qui s’enfoncent dans le sol. Ces fruits juteux, sucrés, légèrement acidulés, ont un goût prononcé que nous reconnaissons, celui des bâtonnets de pâte de fruits de nos colis nocturnes.
*
Après plusieurs jours de marche à travers des vergers et des cultures étagées, nous quittons les champs pour prendre une direction sud. Dans une gorge encaissée, Ève nous demande de grimper au sommet d’un escarpement rocheux. Une ascension délicate qui nous conduit sur une terrasse panoramique naturelle en surplomb d’un plateau aride de roches polies bleutées. D’immenses gravures, aux motifs d’arabesques, recouvrent l’ensemble des roches. Les courbes vont et viennent, elles creusent des sillons qui se rejoignent vers d’obscures cavités.
Ève nous apprend que ce plateau est un site historique. Un lieu de recueillement toujours fréquenté. Elle ajoute que les sillons étaient autrefois recouverts d’or, et que chaque cavité aboutit dans un réseau souterrain qui pourrait nous conduire vers notre destination. Mais elle estime que nous avons mieux à faire en poursuivant notre chemin à l’air libre…
Nous quittons l’observatoire pour reprendre la descente de la gorge. Elle s’élargit en vallée à la végétation d’arbustes torturés et de plantes rampantes. Une brume bleutée nimbe l’horizon. Elle nous cache le plateau suivant que nous découvrons au couchant. Couvert d’un étrange paysage crénelé, il est constitué d’une succession de pyramides tronquées beige clair. La lumière rasante renforce les ombres et accentue le caractère sauvage du lieu.
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Le lendemain, nous retrouvons un paysage de savane sèche ponctuée d’arbustes. La savane précède une vaste étendue de dunes de sable ambre, où d’étonnantes épines rocheuses noires émergent de l’horizon lointain. Les rivières que nous découvrons coulent au fond d’étroits canyons aux parois verticales. Les grands animaux de la région sont des quadrupèdes à deux cornes droites torsadées. Leur pelage est brun, strié de beige, et gris sur le ventre et les pattes. Ils ont un anneau de poils plus pâles autour des yeux, et des oreilles dressées nervurées.
« Ces bestioles feraient d’excellentes montures, remarque Adam. Non ?
— On pense tous la même chose, sourit Ève. Mel ? On va leur demander gentiment ?
— O.K. On y va. Mais rien que nous deux ! Les autres, vous restez ici. » Le groupe compte une vingtaine d’animaux de tous les âges. Nous marchons vers eux, à pas lents, mesurés, ils nous repèrent aussitôt. Trois adultes sortent du groupe et s’avancent pour nous barrer le passage. Ils frappent et frottent le sol poussiéreux de leurs sabots. La tête baissée, les cornes en avant, ils sont prêts à se ruer sur nous. Nous stoppons.
« Oh là ! On se calme… Nous n’allons pas vous faire de mal. Nous ne sommes que des voyageurs… de passage. » Ils sont surpris, mais restent sur leurs gardes.
« Dis-leur que nous allons vers la grande eau salée, me chuchote Ève. Ils connaissent.
— Nous allons jusqu’à… la grande eau salée.
— Demande de l’aide.
— Doucement, je n’veux pas les brusquer.
— Dépêche-toi ! Ils s’apprêtent à partir.
— O.K. Vous pouvez nous aider. Vous pouvez nous conduire jusqu’à la grande eau salée. » Ma remarque surprend, intrigue.
« Nous sommes… légers. Et si vous nous laissez monter sur votre dos… alors ensemble… nous arriverons vite à la grande eau salée.
— Ça n’a pas l’air de leur plaire. Exploite leur fierté.
— Nous pensons que vous êtes forts ! Puissants ! Courageux ! Bien plus que nous ! Non ? On se trompe ? Vous n’arriverez pas ? Oooh ! Comme c’est dommage…
— C’est mieux. C’est dans la poche ! » ajoute-t-elle, avec un clin d’œil, le sourire en coin.
Nous partageons le quotidien des “deux cornes” pendant quatre jours. Quatre jours d’une fantastique chevauchée à travers des paysages de savanes ondoyantes, herbeuses, arbustives, et des plaines au sol sableux ou caillouteux, avec comme horizon, les dunes dorées hérissées des étonnants pics noirs. Quatre jours de sensations extraordinaires, à ne faire qu’un avec l’animal, la tête baissée tout contre l’encolure. Ces “deux cornes” sont bien plus vifs et plus agiles que les Oragors. La cadence de leurs bonds est si rapide que le battement de leurs sabots devient un roulement. Ils amortissent les bosses du relief comme les bateaux zadars avec les lames de l’océan.
Dans la matinée du cinquième jour, après la traversée d’une zone humide de prés salés, c’est presque à regret que je découvre le cordon dunaire du rivage paisible de cette mer pourtant attendue. Les eaux, vert opaline, ondulent sous une faible brise marine. Sur notre droite, en avant de la chaîne de pics acérés, miroite l’embouchure d’un fleuve aux eaux olivâtres. Nos montures s’immobilisent au sommet de la dune.
Je caresse l’encolure de mon étalon, et mets pied à terre. Je tapote son poitrail, embrasse sa joue rugueuse, le caresse une dernière fois, avant de transmettre nos remerciements :
« Merci à vous tous. Merci de votre aide. Longue et douce vie pour vous tous. »
Et c’est encore avec le cœur gros que je dévale la dune. Les animaux nous suivent du regard un moment, avant de se retourner et de disparaître… Et nous revoilà tous les six à longer le rivage sur un sol sableux qui se transforme en banc de vase près du fleuve. Les berges sont couvertes de roseaux et de broussailles. Et c’est avec prudence que nous remontons le fil du fleuve… Nous nous enfonçons dans un sol marécageux, gorgé de l’eau des ruisseaux qui affluent de toutes parts. Les oiseaux sont nombreux. Comme ceux en robe blanche qui nous surveillent, immobiles, prêts à décoller à la moindre alerte. Ou ces petits volatiles en habit de clown, vivement colorés, qui cherchent leur proie au-dessus des eaux. Ou encore ceux, au plumage blanc et noir, lourds et maladroits, qui se dandinent en queue-de-pie. Nous croisons même un reptile impressionnant sorti tout droit de la préhistoire terrestre. Dissimulé dans les hautes herbes, et dérangé par notre passage, il montre les crocs et grogne, avant de regagner les roseaux.
La journée avance… et la vallée se resserre. Elle se transforme, lentement… mais sûrement, en un canyon étroit dominé par de sombres falaises noires. La végétation s’épaissit, et l’ombre gagne le paysage. Nous décidons de faire une halte pour la nuit sur une plage de sable tapie au creux d’une anse du fleuve devenu rivière. Des rideaux de lianes à grandes fleurs rouges, et d’épais buissons aux petites fleurs blanches très odorantes, donnent un air de jardin enchanteur à ce petit coin perdu. Avant la nuit, nous cueillons des fleurs pour tresser des colliers rouge et blanc.
*
Le lendemain, nous poursuivons vers l’amont, sur un chemin en pente qui se rétrécit. Le vrombissement sourd d’une chute d’eau couvre bientôt le chant des oiseaux. Trempés par les embruns d’un nuage de vapeur, nous découvrons une véritable marmite géante en ébullition. Dans le tumulte des eaux torrentielles qui chutent, je lève la tête pour apercevoir un gigantesque déversoir creusé au cœur de la falaise. De sa gueule rectangulaire jaillit une puissante cascade qui vrombit comme un réacteur à pleine puissance.
« Vous savez d’où vient l’eau ? » crie Ève, l’œil malicieux, le sourire en coin. Elle rejette ses cheveux trempés en arrière.
« Non, répond Thomas. Mais tu vas nous l’dire.
— Elle vient du sous-sol… du sous-sol… d’Ayet Arès ! lâche-t-elle, le ton triomphant.
— Ayet Arès ? reprend Adam. Ça y est ?
— Oui ! On est presque arrivés !
— C’est pas trop tôt, termine Jade. J’en ai plus que marre. »
Sur un sentier étroit de pierres moussues glissantes, nous entamons une escalade périlleuse de la muraille. Le vacarme est assourdissant. Nous dépassons la cascade, et nous poursuivons notre vertigineuse ascension. Le ciel commence à rougir lorsque nous arrivons sur un plateau verdoyant. L’horizon est hérissé de crêtes et d’aiguilles rocheuses.
Je suis claqué, vidé. Je voudrais m’allonger… comme Jade et Thomas, et rester là pour la nuit ! Mais Ève, Éoïah et Adam, en pleine forme, ne veulent pas que l’on s’arrête ! Nous n’avons le droit qu’à quelques minutes de pause !
Deux bonnes heures plus tard, Ève, en tête, nous stoppe en levant les bras. Sous la lueur blafarde d’une lune dans son premier quartier, Ève se tourne vers nous… Elle s’étire… soupire d’aise et claque des mains.
« Venez ! » Elle se retourne. « Je vous présente… Ayet Arès ! »
En léger contrebas, un nouveau plateau est percé de nombreux puits d’où s’échappent des cônes de lumière jaune verdâtre à l’aspect irréel.
« Ayet Arès ? C’est quoi ? C’est où ? demande Jade.
— Ayet Arès est en dessous. Tous les puits mènent à Ayet Arès.
— Alors quoi ? On y va ?
— Attends ! On vient nous chercher. »
