Mes quatre collègues, des opérateurs scientifiques polaires, ont décidé de prolonger la soirée autour d’un jeu de cartes… Pour ce soir, je préfère profiter du spectacle de la mer déchaînée.
Arrivé en fin d’après-midi, j’ai juste eu le temps de déposer mes affaires dans ma cabine, au niveau -2, de reprendre mes marques et de dîner. Je viens à l’Observatoire de l’Arctique, un centre d’observation scientifique multidisciplinaire, une fois par mois. Le site occupe une ancienne plate-forme gazière offshore flottante, Onisime. Nous sommes en plein océan Arctique, par 140° 44′ 26″ de longitude Ouest et 76° 2′ 54″ de latitude Nord.
Météorologue, je suis chargé de l’entretien et de l’étalonnage des appareils de mesure de la station météo. Installés sur le toit de la plate-forme, ils sont soumis à des conditions extrêmes. Une mission de routine, je ne reste ici que jusqu’à lundi, jour de la prochaine rotation.
Un centre dépressionnaire s’est formé cet après-midi en mer de Beaufort, au sud-sud-ouest de notre position. Ça nous promet de fortes rafales de vents de nord pour cette nuit. J’ai du coup envie de monter à la vigie, le poste d’observation établi au sommet du phare, la seule tour de l’édifice qui culmine à 28 mètres au-dessus de l’océan.
Je rate le concert des White Magic Angels de ce soir, alors pas question d’aller m’enfermer dans ma cabine. Il sera bientôt 20 heures, une heure de plus qu’à Honolulu ; le concert doit débuter aux alentours de 19 h 30, d’ici une demi-heure… Kaili et Malia doivent être déjà arrivées à l’Aloha Stadium… J’imagine qu’elles sont en train de se frayer un chemin parmi la foule, à moins qu’elles n’aient déjà trouvé leurs places… Pendant que moi, au niveau 0, je revêts une combinaison de survie, l’équipement obligatoire à chaque sortie des quartiers de vie.
La plate-forme est un vrai dédale de couloirs qui courent autour d’un grand monte-charge central. De l’extérieur, elle se présente comme une espèce de pavé métallique grossier, disgracieux, de quatre étages, basé sur un énorme flotteur cylindrique.
Le dernier niveau de la station, le niveau -3, repose sur le flotteur, une bouée au centre évidé. Il renferme le matériel lourd ainsi qu’un sous-marin. Nos appartements et le laboratoire d’océanographie polaire sont situés au niveau -2. Au niveau -1 se trouvent les pièces de vie et les labos de sismologie et de biologie. À l’abri des vents, le cœur du niveau 0 est occupé par une zone dégagée réservée aux rotations. Ce secteur n’est accessible que par houle modérée. Il est sinon protégé par un toit amovible. À ce niveau, je dispose d’un vaste local de météorologie et de climatologie qui centralise les informations fournies par les appareils de mesure, et les transmet aux laboratoires du monde entier. Les renseignements sont variés, de la météorologie polaire classique, à de la météorologie chimique, avec le suivi attentif de l’ozone stratosphérique.
Les grues mobiles qui couronnaient autrefois l’édifice ont été démontées. Il ne reste que la tour octogonale du phare que je m’apprête à escalader.
La combinaison d’immersion enfilée, je teste, avec les moufles, les différents dispositifs de sécurité : l’étanchéité, l’isolation thermique, la flottabilité, la localisation… Ce modèle, d’un affreux orange fluo, avec des bandes lumineuses et rétroréfléchissantes, est conçu pour être directement hélitreuillé.
Tout est O.K., je peux maintenant déclencher l’ouverture de la porte blindée. Ce que je provoque en pressant le bouton noir situé à droite de l’accès… Les rampes lumineuses de la salle adjacente s’allument automatiquement. J’enjambe le seuil pour m’engouffrer dans la pièce vitrée de l’angle nord-est de la plate-forme. Localisée sous le phare, elle renferme un escalier métallique qui conduit au niveau 1. Je ne vois aucune trace d’humidité, la salle est étanche. Je referme la porte, enlève les épaisses moufles et relève la visière. Un frisson d’aise me parcourt l’échine. Entendre les fortes pluies qui tambourinent contre les vitres souples, découvrir les paquets de mer qui s’abattent sur les parois, sentir la houle qui berce l’édifice… Les sensations, tout là-haut, seront décuplées… Ici, la visibilité est médiocre, intermittente. Je n’aperçois l’océan que lorsque les flashes rouge-orangé qui ceinturent le flotteur s’illuminent.
J’attaque le premier escalier en colimaçon… et atteins la base du phare, une salle octogonale sans fenêtre qui ne contient que du matériel de sécurité et une porte donnant sur le niveau 1.
Je prends le second escalier hélicoïdal, et les trois rampes lumineuses qui filent jusqu’au sommet s’animent… J’entame la montée des 68 marches… J’aime entendre les inquiétants grincements qui témoignent du travail de l’ossature métallique… Des grincements qui s’amplifient avec la hauteur. Je dois avancer prudemment, les bottes de sécurité ne sont vraiment pas faites pour ça… Elles ne glissent pas, mais elles sont plutôt encombrantes.
Voici la vigie, une petite salle entièrement vitrée. Je m’engage sur la coursive, et demande l’extinction de l’éclairage du phare… Je peux ainsi, dans l’obscurité, le nez à la vitre, mieux apprécier les lumières du dehors.
Le périmètre du niveau 1 est signalé par des rampes bleues discontinues, tandis que la zone circulaire réservée aux rotations est balisée par des spots jaunes. Les vagues sont impressionnantes ! Elles sautent par-dessus le pont du niveau 1 ! Les instruments de mesure, même protégés par leurs cabines, sont soumis à rude épreuve ! La visibilité est réduite, ciel et mer se confondent en un horizon bouché. La pièce tangue dans un va-et-vient continu, l’eau ruisselle de tous côtés, les structures gémissent sous les assauts du vent arctique qui rugit, soupire, en sinistres hululements… Je m’imagine aventurier solitaire, perdu en pleine mer démontée, à la merci de la furie des éléments… Le tableau a un aspect brutal, sauvage, intensément jouissif.
Je redresse l’un des quatre plateaux tactiles accrochés devant les vitres et en effleure la surface. Je parcours brièvement les menus pour choisir le dossier météo symbolisé par l’icône du soleil rayonnant à demi caché par un nuage… Je me retrouve dans mon élément. L’animation des images satellite montre que le système dépressionnaire se déplace vers le nord, à quelque 22 km/h. Le vent va s’orienter au nord-nord-ouest et se renforcer pour les prochaines heures. Je contrôle la cohérence des relevés… lorsque l’écran s’éteint ! Non seulement l’écran, mais la totalité de l’éclairage de la plate-forme ! C’est bien la première fois, à ma connaissance, que ça arrive. La plate-forme est principalement alimentée par une hydrolienne fixée sous le flotteur, et par le flotteur lui-même qui produit de l’électricité à partir de l’énergie des vagues… Ce n’est pas la tempête qui peut causer une rupture d’alimentation, bien au contraire… À moins qu’un câble soit rompu… Mais il y a plusieurs systèmes de relais de sécurité, ils auraient automatiquement compensé…
Et j’ai déjà assisté au déchaînement de nombreuses tempêtes bien plus violentes ! Bizarre…
À considérer les ombres fantastiques des éléments déchaînés dans la pénombre, perdu dans mes réflexions, perplexe, hésitant, sceptique, il me semble entrevoir une lueur sur ma droite. Je tourne la tête pour découvrir un front lumineux rouge, provenant de l’est et se propageant à une vitesse extrême. Faisant fi du ciel bouché, l’extraordinaire phénomène optique envahit l’intégralité de mon espace !
Je n’ai jamais assisté à une telle manifestation. Ce n’est pas l’habituel rideau mouvant d’une aurore boréale, mais plutôt un front d’onde atmosphérique d’une intensité exceptionnelle. Iridescent, de dominante rouge, je le vois s’éloigner vers l’ouest aussi vite qu’il s’est abattu sur Onisime…
L’explication scientifique, rationnelle, du phénomène auquel je viens d’assister, m’échappe… Il ne peut s’agir, autant que je sache, d’une ionisation atmosphérique naturelle, mais plutôt de conséquences d’un évènement artificiel, recherché ou accidentel… Un test, une expérience ?… Les effets d’une nouvelle arme à énergie dirigée ?… Ce qui expliquerait la panne !… Quand même ! Ils auraient pu nous prévenir !
