Chapitre 4-06

Ève

Je me réveille, avant Mel, qui dort paisiblement. Je me lève, dans l’obscurité, à la recherche de la commande murale qui contrôle l’aspect de la cloison. Je l’effleure, la paroi devient translucide… puis transparente. Thaïty se lève. Le ciel se teinte à l’horizon, et quelques nuages gris sombre se colorent de rouge groseille.

Je ne suis pas la première levée. Adam et Éoïah prennent leur petit déjeuner en compagnie de Lewis et d’Anna. Je sens qu’ils n’ont pas encore l’esprit très clair. Ils viennent de se réveiller. Je décide de me renseigner sur la localisation de Gwydyan Maté.

« Kalept ? » Kalept n’est pas joignable. Elle doit se régénérer.

« Lepte ? » Lepte est réveillée : « Bonjour, Lepte.

Bonjour, Ève.

Je n’arrive pas à joindre Kalept.

Kalept est au Centre de Régénérescence.

C’est ce que je pensais. Je souhaitais en avoir le cœur net.

Tu voulais lui demander ? Les coordonnées de Gwydyan Maté ! Pour vous déplacer en voyage extracorporel ? Ah ! Mauvaise idée. Je suis désolée, mais ce n’est vraiment pas le moment. Nous appareillons pour le Conseil dans deux jours.

Le conseil ? Je n’le savais pas.

Je ne l’ai su qu’hier soir.

Alors on pourrait se balader sur Éthaï d’ici là ? Qu’est-ce que tu nous conseilles ?

Vous n’avez que l’embarras du choix. Je te propose que nous voyions ça tous ensemble. Venez chez moi dès que vous êtes prêts.

Ça marche ! À tout à l’heure. »

*

C’est surprenant de prendre le même chemin qu’il y a trois ans, et de constater que rien n’a changé ! Lepte et Septier nous accueillent, et nous nous installons sur les deux banquettes. Lepte fait apparaître un hologramme sphérique, une représentation d’Éthaï.

« Les jeunes, si vous vous souvenez, je vous ai présenté ma planète la veille de votre sortie de quarantaine.

— Pfutt… siffle Mel. C’est loin tout ça ! Une piqûre de rappel, s’il te plaît.

Volontiers. Les quatre continents, annonce-t-elle en effleurant l’hologramme pour qu’il accélère sa rotation. Celui de l’hémisphère sud, avec son île, à l’ouest, Kyrta Priep. Limité au nord par l’océan des Narkèses, au niveau de l’équateur. Voilà. Ici. Nakou Éti. Plus à l’est, cette grande île continentale, Pyra Dakep, et les deux continents situés dans l’hémisphère nord, Neïssaouk et Seï Kéri. Vous êtes déjà allés à Seï Kéri.

— À Anou Naki ! annonce Jade.

Tout à fait, Jade. Anou Naki, notre capitale. Et ce grand océan, à l’ouest de Kyrta Priep, l’océan de Kari Byep. Je peux vous proposer un circuit… en commençant par le cœur de Pyra Dakep. Une étape culturelle et historique incontournable.

— C’est-à-dire ? demande Anna.

Alors vous avez le choix. Soit je vous donne ici tous les détails, soit je ne vous dis rien… et vous avez la surprise. Les jeunes, je sais bien que je ne peux rien vous cacher. Alors, choisissez…

— La surprise ! La surprise ! » s’écrie Thomas. Des hochements de tête affirmatifs accompagnent son cri du cœur.

« Alors je vous donnerai les détails une fois sur place. La deuxième étape, la région du détroit, entre Pyra Dakep et Neïssaouk. Vous connaissez son nom.

— Karta Seki ! s’exclame Jade.

Tout à fait, Jade. Mais tu n’as aucun mérite. Tu lis mes pensées. Vous souvenez-vous de la particularité de cette région ?

— J’ai oublié, répond Thomas. Tu vois… moi je n’triche pas !

— Je m’souviens, intervient Papa. Et sans lecture de pensée… s’il vous plaît ! ajoute-t-il avec le sourire. Tu nous avais parlé de maelströms qui se formaient dans cette région.

C’est exactement ça. Nous nous arrêterons au nord-ouest de Pyra Dakep, sur la côte, au bord du détroit. Ici même. Et nous terminerons par une dernière halte à Akou Tari, une ville située au sud de Neïssaouk. Ici… au bord de l’océan. Une objection ?

— Il faut l’entendre pour le croire ! s’étonne Éria, le ton sérieux. Tu donnes même des infos aux touristes ! Pff… Qu’est-ce que tu n’ferais pas ? ajoute-t-elle, l’air faussement étonné.

Je vous conseille de prévoir un vêtement chaud pour notre première étape. Une étape en altitude. Je viendrai vous chercher vers midi. »

Je souhaite, moi aussi, avoir la surprise, mais des flashes me viennent à l’esprit à chaque explication de Lepte. Je lis en elle comme dans un livre d’images.

*

De retour au Centre, nous passons des sous-vêtements chauds, dénichés sur les étagères, avant d’enfiler la robe éthaïre… Nos parents ont également suivi les conseils de Lepte : ils portent des pantalons de toile et un pull sur les épaules ou autour de la taille.

Lepte nous conduit à l’astroport, et nous montons à bord d’un altaref. Un même vaisseau de ligne sans pilote que lors de notre voyage à Anou Naki. Mais cette fois rien que pour nous treize. L’appareil est aussi silencieux, et rapide, que lors de notre précédent vol.

Un tintement retentit et un souffle accompagne l’ouverture de la passerelle. Un air humide et froid pénètre dans l’habitacle, ce qui fait gémir Éria. Nos parents enfilent illico leurs pulls, et se lèvent. Lepte descend en compagnie de Jade et Thomas. Mel et moi, nous les suivons.

Il fait encore nuit, et nous sommes dans la brume, mais je devine que nous venons d’atterrir sur une plate-forme artificielle. Provenant du sommet de la dérive de l’altaref, des séries de trois flashes bleus forment des halos qui éclairent vaguement le site. La lueur blafarde provenant de l’habitacle et le chant lugubre du vent glacial, donnent au lieu une atmosphère angoissante, oppressante, de solitude et de désolation.

« Suivez-moi », nous prie Lepte lorsque Mathias, le dernier, met pied à terre. Lepte s’avance dans l’obscurité… et des rampes verticales s’allument devant elle… Une onde de lumières éclaire un chemin qui s’engage dans une montée à faible pente. Il mène à une double porte métallique, massive, gris acier, qui se dresse, à une cinquantaine de mètres à peine, à flanc de montagne.

« Où est-ce que tu nous amènes ? s’inquiète Éria. Tu sais où tu vas ?

Bien sûr ! Je suis venue ici de nombreuses fois.

— Alors ! » répond Éria. Mel sourit et me jette un clin d’œil.

Lepte s’arrête à une dizaine de mètres du portail, une composition monumentale en parfait état de conservation, richement sculptée en bas-reliefs. Je découvre la fidèle reproduction de la première image interceptée malgré moi. Sur la porte de gauche, un Éthaïre souriant est représenté, assis sur une pyramide renversée, les bras ouverts vers le ciel. Au-dessus de sa tête, une sphère est gravée de symboles. Le modèle est inversé sur la porte de droite. Un Éthaïre, qui nous salue des deux mains, est assis sur une sphère aux symboles différents. La pyramide, gravée dans la partie supérieure, apparaît comme un énorme couvre-chef.

« Voici le premier passage d’un voyage temporel dans l’Histoire d’Éthaï. Bien avant que les Zulémis nous contactent, bien avant la conquête spatiale de notre système stellaire. Alors même que nos sciences n’en étaient qu’aux balbutiements. Oui, les symboles que vous apercevez correspondent à l’une des dernières formes d’écriture éthaïre. L’akep de Pyra Dakep, un mélange d’alphabets. Un alphabet runique de trente-six lettres. Vingt-six pour dix-neuf consonnes et dix pour neuf voyelles.

— Une écriture cunéiforme, précise Éria.

Je pense que développer la symbolique des sculptures est inutile ?

— Euh… hésite Thomas. Si, si. Penses-y, ça nous ira très bien.

Bien. La symbolique est évidente. La porte de gauche représente le féminin. La sphère, Yves, c’est Ar Aïn, notre lune. La porte de droite…

Le masculin ! coupe Éoïah. C’est drôle, nous avons les mêmes représentations sur Ligurande.

— Hem, intervient Anna. Sur Terre également.

Cela peut vous paraître surprenant, mais ce n’est que logique. Nos racines sont identiques et nos trois civilisations se sont développées sur le même schéma.

— C’est marrant comme vous devenez plus humains d’un coup, remarque Éria.

Comme vous avez pu vous en apercevoir, il n’en est pas de même pour tous les peuples de la Communauté. Oui, Lewis, c’est aussi pour cette raison que nous avons été choisis pour suivre votre évolution. Et pourquoi pas les Ligures, Éoïah ? Parce que vous êtes trop proches des Humains. »

Éoïah sourit et blottit la tête contre l’épaule d’Adam. Lepte s’avance, et les portes pivotent, sans grincement, dans un bruit sourd, libérant un large passage… Un tunnel, creusé dans la roche, s’enfonce dans la montagne. Il s’élève pour former un escalier de larges marches basses. Une rampe lumineuse se prolonge au plafond. À la suite de Lepte, nous pénétrons dans le tunnel, et les portes se referment derrière nous, stoppant le courant d’air. Une odeur de fumée, de suie, mêlée à des parfums de plantes brûlées, règne dans le souterrain. Les marches, comme les parois, sont polies. Du marbre veiné beige, pense Papa. L’arrière des portes est sculpté des mêmes représentations, mais les deux Éthaïres nous tournent le dos.

Nous entamons une lente… interminable… montée qui se poursuit… pendant près d’un quart d’heure ! Nous stoppons au premier palier. L’escalier, devant nous, poursuit son ascension…

Sur notre gauche, comme sur notre droite, se trouvent deux portes, forgées dans un métal bronze, fermées à deux battants. Celle de gauche, aux sculptures qui nous tournent le dos, est protégée par une paroi de verre. Elle semble condamnée. Les représentations des portes de droite nous font face, comme pour nous inviter à entrer.

« Voici l’entrée d’origine. Si vous êtes à bout de souffle, sachez qu’il fallait… autrefois… dix jours pour parvenir jusqu’ici !

— Dix jours !? s’étonne Éria.

Avant nos moyens de transport actuels. On poursuit l’ascension. Vous comprendrez bientôt pourquoi », lâche mystérieusement Lepte. L’escalier se prolonge indéfiniment… Mais je distingue une faible lueur… Et nous débouchons sous la voûte céleste étoilée, au cœur d’une grande terrasse à ciel ouvert.

Les exclamations d’émerveillement viennent rompre l’étrange silence extatique du lieu. L’espace, devant nous, comme derrière nous, est dégagé. Mais sur notre gauche, comme sur notre droite, se dressent deux imposantes masses sombres. Dans un ténébreux jeu d’ombres, je devine des temples, ou palais, aux façades baroques, asymétriques, garnies d’innombrables détails architecturaux. De nombreuses colonnes sculptées soutiennent des suites de terrasses étagées. Je sens la présence de huit Éthaïres à l’intérieur des deux monuments. Ils dorment.

« Non, Lewis. Les temples ne sont pas dédiés à des dieux tels que vous l’entendez. Ils symbolisent plutôt l’évolution du vivant, le cycle de la vie, les éléments. Un hymne à la nature, à la recherche spirituelle. Suivez-moi… » Lepte s’avance sur la terrasse, une esplanade dallée, carrée, dont les quatre angles sont occupés par des arbres gigantesques. Nous nous dirigeons vers une balustrade… pour découvrir un panorama grandiose !

Nous sommes au sommet d’une montagne, comme à la proue d’un extraordinaire vaisseau amiral qui flotte sur un océan de nuages ! L’horizon est se teinte d’un dégradé pastel. Thaïty va bientôt se lever.

« Vous comprenez maintenant la différence de température ! Oui… Vous êtes sur le toit de Pyra Dakep. Oui, Perthie, l’orientation n’est pas choisie au hasard. Nous arrivons vers le levant pour repartir vers le couchant. Le cycle de la vie, de la naissance à la mort. Oui, Mathias. L’architecture des temples ? Leurs schémas structurels sont complexes. Ils renferment chacun deux grandes salles principales, accessibles par un dédale de couloirs, reliés à plusieurs salles circulaires. Elles sont agencées spécialement pour faire perdre toute orientation au visiteur. Un véritable labyrinthe, chargé de passages secrets, de cachettes, où sont gravées légendes et prophéties en tous genres. L’atmosphère y est explicitement lourde, obscure, mystérieuse. Le but est de parvenir, dans chacune des salles principales, déconnecté des vicissitudes de la vie quotidienne. Chaque salle principale est un lieu de recueillement, de prières. Un lieu où chacun se retrouve face à lui-même, face à sa propre dimension spirituelle…

— On peut y aller ? demande Jade.

Ah ? Intéressés ? questionne Lepte qui feint la surprise.

— Oh oui ! s’exclament Jade et Thomas.

La visite est prévue au programme. Pour ne pas y passer la journée, nous allons être guidés par des habitués des lieux. Mais nous allons devoir attendre quelques instants, ils se réveillent à peine. Oui, Anna, les temples sont habités. Par quatre couples. Uniquement. Oui, ils ont choisi de venir vivre ici. »