3.3.0
C’est maintenant à l’intérieur de cabines pentagonales aux parois miroir que nous nous déplaçons en extracorporel. Une pratique qui nous permet une matérialisation correcte.
Nous sommes sur Kylèn, dans le système d’Abdès, sur la périphérie d’Upèr Igrèn, une galaxie d’Aïné, l’univers qui nous a vus naître, Ève, Mel, Thomas, Jade et moi. L’occasion de revoir les lieux de notre enfance, et de présenter notre planète natale à Éoïah. Cela fait pratiquement huit ans que nous avons quitté Ir’ Dan. Mel souhaite revoir Pangou, Ève et Thomas, Baïamé.
Kalept, qui suit nos discussions, nos pensées, est intervenue pour nous faire renoncer au projet. Elle ne parvient pas à “quantifier correctement les risques”… Devant notre insistance… et notre assurance, probablement exagérée, elle finit par baisser les bras, en nous faisant promettre… la prudence.
Tous les six en robe éthaïre, assis confortablement au cœur de nos cellules miroir, nous nous projetons sur Jèmaté… et nous formons le cercle…
« Comment va-t-on retrouver Émi Wahé dans tout ce bazar ? demande Thomas, perplexe devant l’immensité qui nous entoure.
— Laisse-toi aller, répond Ève. Laissez-vous aller. On n’a qu’à traîner autour d’Upèr Igrèn. Je suis sûre qu’on finira par sentir quelque chose. C’est quand même là qu’on est nés !
— Tu y crois, toi, à l’appel des origines ? questionne Jade, l’air sceptique.
— Euh… intervient Mel. J’veux pas vous déranger, mais…
— Mais quoi ? demande Thomas.
— T’as senti quelque chose, répond Ève. Moi aussi ! Venez ! »
Ève nous entraîne dans une course folle, au travers d’un fantastique spectacle de cortèges d’objets célestes aux formes et couleurs extraordinaires. À mesure que nous progressons, je sens ce quelque chose d’indéfinissable grandir… le lien avec notre passé !
Le cœur beige rosé d’Émi Wahé apparaît. Ses deux bras spiraux, d’un même brun noisette que nos yeux, Jade et moi, sont constellés de lueurs roses et bleues. Les souvenirs de nos premiers déplacements extracorporels me reviennent.
« Émi Wahé ! » Nous plongeons vers le système binaire d’Ir’ Is Ob’ Is… et nous ralentissons.
« Ça vous dit d’jouer un peu… les touristes ? propose Ève.
— Les touristes ?
— Oui. Vous voyez cette petite planète… là-bas ? La plus proche d’Ob’ Is, l’étoile jaune-orangé.
— Ob’ Dan ! grimace Thomas.
— Oui. Eh ben quoi ? s’étonne Ève.
— Tu sais bien qu’la planète est interdite !
— Justement ! C’est ça qu’est intéressant ! rétorque Mel.
— À l’époque, j’avais pas pensé faire un tour, remarque Ève. Là, j’ai envie d’rattraper le temps perdu.
— Mais… si la planète est interdite, juge Éoïah, c’est qu’il y a une raison.
— Il paraît qu’il y a une plante aux vertus spéciales. Elle immuniserait contre le virus !
— Hein ?! Alors c’est trop dangereux ! s’exclame Éoïah qui semble tomber des nues. Et si on perdait nos pouvoirs ?
— On ne risque rien sous la forme d’esprit, réplique Mel.
— Qu’est-ce que t’en sais ? riposte Éoïah.
— On n’en sait rien, mais on est curieux, rétorque Ève.
— Mmm… » Éoïah hoche négativement la tête. « J’la sens vraiment pas c’t’histoire.
— Ou alors… on s’approche juste un peu… pour voir, propose Jade.
— Juste un peu, alors, accorde Éoïah. Et doucement ! »
Ob’ Dan se présente en planète bleue, sombre, à l’atmosphère chargée d’épais nuages. La main d’Éoïah se raidit à l’approche de la face ensoleillée. Une pensée puissante vient nous apostropher :
« Que faites-vous ici ?
— Du tourisme ! répond Mel.
— Mel ! Fils d’Éria Paniandy et de Mathias Hayden ! Ce secteur est interdit ! Et tu le sais ! Vous le savez tous !
— Tu nous connais ? T’es qui ? » demande Thomas. Sa question fait grimacer Ève qui serre les dents.
« Thomas ! Fils de Perthie Anderson et d’Yves Rémond ! Tu sais qui je suis ! Je suis Zand ! » Thomas grimace, l’air penaud. Éoïah est pétrifiée.
« Pardon, Zand ! intervient Ève. C’est moi la responsable. J’étais curieuse de voir à quoi ressemble Ob’ Dan. Nous n’insistons pas. Nous reprenons notre route vers Ir’ Dan.
— Et ne revenez pas ! Ce secteur est protégé, aussi bien psychiquement que physiquement.
— Physiquement ? s’étonne Mel. Comment ?
— Par une barrière de sécurité.
— Mais je n’vois rien, réplique Ève.
— Vous vous sentez tout-puissants ! Mais vous n’êtes pas encore prêts ! » Huit vaisseaux gigantesques, au corps de pieuvre, brun, parsemé d’ocelles beiges, surgissent de nulle part ! Leurs immenses tentacules ciliés sont parcourus d’éclairs bleutés.
« Wouah ! C’est quoi, ça ? demande Jade.
— Un aperçu de la barrière qui maintient le blocus d’Ob’ Dan.
— O.K. Zand ! Je ne les avais pas détectés, reconnaît Ève. Autant pour moi. Nous n’restons pas là. »
À mon grand soulagement, comme à celui d’Éoïah qui desserre la poigne, Ève nous éloigne d’Ob’ Dan. Nous dépassons Ob’ Is pour foncer vers Ir’ Is.
« Voilà Ir’ Dan, la petite planète bleue ! Ir’ Is éclaire l’océan Noun. À droite, tu aperçois Gandharva et Baïamé. Et le long continent à gauche, c’est Pangou.
— Je prends la direction de Baïamé », annonce Ève qui nous dirige vers la côte rocheuse du nord-ouest.
« Thomas, tu t’rappelles ?
— Vaguement.
— Regardez ! Les trois rochers alignés. Ils nous servaient de point de repère. Et les plages, et la pointe ! La voilà ! Avec les trois terrasses et les baies vitrées. C’était ici ! Ça n’a pas changé ! Je vous amène vers la cascade.
— Je m’rappelle ! s’exclame Thomas. Là ! Les roseaux ! Les bambous ont tout envahi !
— Et là ! poursuit Ève. La clairière au cristal ! Les plantes sont en fleurs ! Génial ! Regardez ! » Nous survolons en rase-mottes de grandes fleurs violettes qui rougissent subitement sous le courant d’air de notre déplacement.
« Wouah ! s’écrie Jade. C’est chouette !
— C’est ici même qu’il devait y avoir un cristal. Mais on n’l’a jamais vu. Mel ! Direction… Pangou ! »
Mel opine de la tête et cligne de l’œil. Le cap à l’ouest, nous survolons un océan qui scintille sous les rayons d’une belle journée.
« Voilà Pangou. On va remonter ce fleuve, vers ce grand lac vert.
— Je n’connaissais pas le coin, s’étonne Mel. Les montagnes ! Le désert ! Ça, ça me rappelle quelque chose. Ralentis ! Les forêts, les oasis ! C’est là qu’j’ai rencontré les rorhs ! J’prends les commandes.
— Vas-y ! Tu diriges. » L’océan Téthys apparaît à l’horizon. Mel ralentit au-dessus d’un relief de canyons, il stoppe près d’une oasis.
« Derrière les arbres ! Les rorhs !
— Là ! La meute !
— Ils n’ont pas l’air commode, lâche Éoïah.
— Peut-être, mais j’ai été l’un des leurs. Ryah ! C’est moi ! Je suis super content de te revoir ! De tous vous revoir ! La meute s’est agrandie ! Bonjour les nouveaux ! Oui… je vais bien. Mais non, nous ne faisons que passer. Longue vie à vous tous ! » Les animaux tentent de nous suivre, mais nous les semons avant la pointe rocheuse de l’appartement de Mel. Nous retrouvons la nuit, et la silhouette sombre des côtes de Taranis, après la traversée de l’océan Téthys. Nous survolons un paysage d’obscures collines, de zones désertiques, avant d’arriver au-dessus de la base. Les demi-sphères sont illuminées, encerclées par une armada de vaisseaux !
« La base est éclairée ! Et les Wa’ Dans sont là ! s’exclame Ève.
— Super ! s’écrie Jade. Allons les voir !
— On débarque par la terrasse », propose Mel.
Nous stoppons, en lévitation, devant la baie vitrée. Les Wa’ Dans sont nombreux, et l’effet de surprise énorme ! Une silhouette, de dos, se lève et se retourne. À la vue de nous six, elle s’immobilise, bouche bée.
« Tchéa ! s’écrie Ève.
— Ève ? C’est toi ? C’est vous ? Mais ? Comment est-ce possible ? Je rêve ?
— Non, Tchéa, tu ne rêves pas. Bonjour à tous. Pour tous ceux qui ne nous connaissent pas, je précise que nous sommes les enfants des humains qui ont construit cette base. Nous souhaitions revoir Ir’ Dan.
— C’est un hologramme que vous nous transmettez ? demande Kidan, le voisin de Tchéa que je reconnais.
— Non, Kidan. Nous sommes en voyage extracorporel avec matérialisation de notre image. Nos corps physiques sont sur Kylèn, dans une autre galaxie de cet univers.
— Mmh ? lâche-t-il, l’air perplexe.
— Je vous présente mon amie, Éoïah. Éoïah est Ligure, un peuple ami des Éthaïres.
— Bonjour à vous tous ! déclare Éoïah.
— Éoïah ! Je suis enchantée, répond Tchéa.
— Et moi donc ! réplique Éoïah. Adam m’a tellement parlé de toi. Je suis ravie de faire votre connaissance !
— Mais comment avez-vous pu vieillir aussi vite ? s’étonne Tchéa.
— Aussi vite ? Ça fait huit ans qu’on a quitté Ir’ Dan, répond Mel.
— Huit ans ? Non ! À peine deux ans ! En tout cas pour nous. Mais vos parents ? Comment vont-ils ?
— Ils vont bien, répond Ève. Enfin, je pense. Ils sont sur Éthaï, la planète des Éthaïres. Et comment se passe votre… révolution ?
— Nous avançons. Le progrès est en marche.
— Super ! Les Éthaïres n’ont pas menti. Maintenant on est bien placés pour vous le certifier. Et ils ne sont pas seuls ! On connaît quelques peuples de leur Communauté, n’est-ce pas… Éoïah ?
— Tout à fait. Mon peuple, le peuple ligure, fait partie intégrante de la Communauté. Mon père est d’ailleurs délégué de la Communauté, un poste qu’il occupe à travailler pour le bien de tous.
— Mais c’est quoi… ce p’tit ventre ? » demande Ève, le sourire en coin. Tchéa sourit.
« Je suis enceinte.
— C’est génial ! Et le Papa ? » Tchéa regarde Kidan.
« Toutes nos félicitations ! Nous avons été très heureux de vous revoir, mais nous devons rentrer sur Kylèn.
— Déjà ! Moi aussi j’ai été très heureuse de vous revoir, répond Tchéa qui a les larmes aux yeux.
— Bonne continuation… et bonne réussite ! Nous nous reverrons un jour prochain ! Et cette fois… en chair et en os ! J’te l’promets, Tchéa. On est parti ! »
Le retour est fulgurant. Ir’ Dan, Ir’ Is, disparaissent, Émi Wahé rétrécit, et Upèr Igrèn investit les alentours. Nous passons près de Jèmaté, avant de retrouver Abdès, Kylèn et Ayet Arès. Je reprends possession d’un corps avachi devant les miroirs. Une immense fatigue me submerge. Je me sens exténué, à bout de forces, assoiffé, affamé. J’ai les traits tirés, les yeux cernés. Je pousse la porte et retrouve les camarades dans un même état d’extrême fatigue.
« Il était temps ! Grand temps ! s’exclame Kalept. Vous êtes restés inconscients, sans manger ni boire, pendant plus d’une journée ! Une journée de Kylèn ! Je commençais à m’inquiéter ! Venez vous restaurer, ensuite vous vous reposerez. Je ne veux plus vous voir faire du zèle ! »
*
Quatorze jours se sont écoulés. De véritables vacances passées à reprendre des forces et à partager notre quotidien, et nos distractions, avec Kalept et les Kylèniens. Nous profitons d’agréables baignades dans le lac central d’Ayet Arès, aux côtés des amatrices de farniente que sont les maîtresses des lieux. Et toujours sous la surveillance de Kalept qui surplombe le site dans sa petite rotonde aménagée tout spécialement pour l’abriter des rayons d’Abdès. Mais Kalept, assez douée dans son rôle de rabat-joie, s’acharne maintenant à nous rappeler qu’il est temps de poursuivre notre apprentissage sur Irod, la planète des Heibirods. Nous allons étudier leur faculté d’absorption des ondes psychiques, une disposition que nous allons devoir maîtriser. Réussir à communiquer avec eux est notre nouveau challenge…
Et c’est à regret que nous quittons Kylèn et ses Kylèniens.
Vêtue de sa combinaison spatiale, Kalept nous rejoint dans notre appartement. Nous sommes en train d’ajuster nos combinaisons. Mes mains remontent doucement la chevelure d’Éoïah coincée par l’encolure.
« Bonjour les jeunes ! Vous êtes prêts ?
— Bonjour Kalept. Presque, répond Jade qui enfile ses bottes.
— C’est bon ! » sourit Ève. Kalept se contente de hocher la tête. Prêts et décidés, nous sortons de l’appartement. Une plate-forme automatique nous conduit au niveau de l’astroport… où nous attend… un Heibirod en combinaison noire.
« Est-ce… Cui-cui ? Not’ vieille connaissance ? demande Mel.
— C’est bien lui.
— Sacré Cui-cui ! Toujours fidèle au poste ! sourit Mel, les mains sur les hanches.
— Et le vaisseau ? grimace Thomas. C’est le même ?
— Oui. C’est bien le chawk qui vous a déposés sur Kylèn. Il a bénéficié d’un rafraîchissement.
— Ça n’risquait pas d’lui faire du mal ! » reprend Mel.
Les parties oxydées ont été remplacées, et la dérive est étincelante. Les deux sphères des propulseurs latéraux sifflent toujours autant, mais je ne vois, cette fois, qu’une fumée blanche.
« Bonjour Cui-cui ! lance Thomas qui lève la main droite.
— Il vous souhaite le bonjour. Il me prie de vous préciser que sa “casserole” vole toujours, et qu’il se nomme Uirni.
— Alors, Uirni ? Cette fois… pas de bêtise ! Tu nous conduis à bon port ! » Mel agite l’index droit tendu.
« Vous pouvez lire en moi. Cette fois, je ne vous prépare aucun coup fourré. Nous allons à… Gulkiuri. »
Nous montons à bord avec nos casques, et nous prenons place sur les fauteuils fatigués bleu sombre. Uirni enclenche la fermeture de la passerelle sous de sinistres grincements et des sifflements. La pressurisation effective, le Heibirod s’installe dans le cockpit aux côtés de Kalept.
« La distance à parcourir est minime, le voyage sera rapide. Les compensateurs inertiels seront suffisants pour atténuer les effets de l’accélération, le chaps n’est pas prévu au programme. Mais mettez tout de même votre casque. Vous êtes prêts ? Alors c’est parti.
— Mon kiki », ajoute Mel à voix basse.
Le chawk s’élève, et l’astroport disparaît. La triste lumière du plafonnier circulaire se substitue aux lueurs atmosphériques de Kylèn que nous quittons définitivement.
