Chapitre 04

1.1.1

8 juin 2384

Vaisseau porte-conteneurs et tanker Sidereus Nuncius Jovio.

Propulsion : fusion deutérium-hélium 3.

Vitesse de croisière : 300 km/s

Cargaison : dioxyde de plutonium et hélium 3.

88e jour de mission : maintenance de la flotte de sondes joviennes et des robots extracteurs de minerai. Récupération et stockage de dioxyde de plutonium et d’hélium 3.

Trajet retour d’Io, satellite de Jupiter, vers Mars.

Anna Zeed, commandante du Sidereus Nuncius Jovio, porte en elle l’héritage de deux fédérations. Née à Amsterdam le 2 février 2356, elle est la fille de Maarten Zeed, astropilote néerlandais au sang-froid légendaire, et de Chung-Ae Kim, physicienne coréenne dont les découvertes ont redéfini les lois de l’énergie spatiale. Eurasienne à la beauté austère, Anna affiche un teint mat, des yeux en amande marron et une chevelure lisse, châtain mi-longue, souvent attachée de manière pratique.

À 28 ans, Anna incarne la nouvelle génération de commandants.

Après avoir intégré l’A3 (Académie spatiale d’Addis-Abeba) à 18 ans, elle s’est distinguée dans des missions exigeantes, gravissant les échelons grâce à une combinaison rare de sang-froid, de discipline et d’une intuition aiguisée.

Malgré une expérience encore relativement récente, Anna impose le respect par sa rigueur et son pragmatisme. Aujourd’hui, sa mission consiste à transporter une cargaison critique depuis les mines volcaniques d’Io jusqu’aux colonies martiennes, après avoir assuré la maintenance des sondes joviennes. Pourtant, même dans une routine bien rodée, l’espace garde ses mystères, et chaque manœuvre porte en elle une part de risque que seule une vigilance absolue permet de maîtriser.

Anna

C’est notre cinquième jour en vitesse de croisière, et nous entamons la traversée de la ceinture d’astéroïdes.

La transition se fait en silence, un silence lourd, presque oppressant. Cette phase de la mission se déroule sous une microgravité générée par la rotation des conteneurs et des réservoirs, un effet mécanique auquel je suis habituée, mais qui n’en reste pas moins étrange. Les objets flottent autour de nous, dérivant comme des spectres. La moindre secousse, le plus petit ajustement de trajectoire, pourrait provoquer des réactions en chaîne incontrôlables.

Nous avons quitté l’orbite martienne le 13 mars. Après 54 jours de trajet, nous avons atteint Io, satellite de Jupiter. 16 jours d’accélération, suivis de 22 jours en vitesse de croisière, puis encore 16 jours de décélération, le vaisseau retourné, pour amorcer la phase de ralentissement. Le 19 mai, nous avons quitté Io, entamant notre retour vers Mars, avec une arrivée prévue le 12 juillet.

Je partage mon temps entre le sport, mes tours de garde et le peu de repos qu’il me reste. Ma cabine, spartiate, ne mesure guère plus de six mètres carrés. Une simple couchette, une niche pour les effets personnels et un cabinet de toilette : l’essentiel, ni plus ni moins. Ma fonction de commandante n’accorde aucun luxe, aucun privilège particulier. Les responsabilités, oui, mais aucun confort supplémentaire. Mes compagnons vivent dans les mêmes conditions. Nous sommes six : Kurt Shelter, mon second, un homme de confiance dont la sérénité implacable est un atout inestimable ; Élise Seghin, l’astronavigatrice, une virtuose du pilotage spatial ; Matteo Vosgueritchian et Kinsada Nakamura, les opérateurs de transbordement, efficaces et silencieux comme des ombres ; et Keshia Atassi, la médecin, dont le regard perçant semble toujours sonder plus profondément qu’il ne le faudrait.

La vie à bord, rythmée par des horaires de travail bien définis, n’a guère de place pour le superflu. Nous ne sommes pas là pour chercher des plaisirs, mais pour exécuter la mission. Pourtant, dans ces silences de l’espace, même les gestes les plus anodins prennent un poids étrange. Le vide autour de nous n’est pas que celui de l’espace ; il est aussi celui qui s’installe entre les membres de l’équipage, imperceptible, mais présent.

Le tour de garde terminé, je regagne ma cabine, et je me laisse tomber contre la couchette, m’étirant comme une bienheureuse.

Un soupir m’échappe, lourd de soulagement.

Je retire précautionneusement mes lentilles, des instruments à réalité augmentée, mes chaussons, et me débarrasse de la combinaison, de la brassière et de la culotte.

J’aime être nue et profiter de ces moments d’intimité pour me détendre, me caresser, faire jouer mon imagination et me laisser aller au plaisir. Ces moments de solitude sont précieux, essentiels même, pour évacuer le stress de la mission et relâcher les tensions.

Un cadre holographique, ma touche personnelle à la déco, projette un cliché tridimensionnel pris lors de mon dernier passage à Amsterdam, ma ville natale. Je suis avec mes parents. Papa, grand, blond, aux yeux bleus, qui sourit largement devant l’objectif, et Maman, petite et menue, qui me tient la main et sourit doucement. Nous sommes sur le pont de la Sint Jansbrug, côté Sint Jansstraat. Les ginkgos, jaune beurre, commencent à perdre leurs feuilles. Notre maison, avec ses fenêtres familières, se devine à l’arrière-plan. Un lieu chargé de souvenirs que je ne souhaite pas oublier.

Je me détourne de l’hologramme et ouvre la porte coulissante de la niche, ma niche, un réduit matelassé qui me sert de sanctuaire. À l’intérieur se trouve un récipient en polycarbonate : une étonnante carafe éthiopienne, richement ornée de motifs africains rouges et orangés. Je la détache de son support, ainsi que l’ustensile enchâssé à sa droite, un verre arrondi, à fond concave, muni d’une paille rétractable. J’emboîte délicatement le verre sur le goulot de la carafe et appuie un peu, un peu plus, juste assez pour obtenir une mesure raisonnable du divin nectar contenu dans la carafe.

Une liqueur éthiopienne, sirupeuse, à la couleur jaune verdâtre, au nom imprononçable, “Kunymiungu”…

Le “Kunymiungu” a un goût unique et un arôme gourmand que j’affectionne particulièrement, même si, en apesanteur, il perd un peu de sa richesse. Son goût évoque la mangue, l’ananas, le miel et le chocolat… Un mélange sucré et réconfortant, presque onirique. Je détache le verre, tire la paille et la porte aux lèvres. Une aspiration douce. Je ferme les yeux, savourant chaque seconde de ce plaisir simple…

Mais le dong de l’interface de contrôle me ramène brusquement à la réalité.

« Audio seul ! » Je choisis de ne pas perturber mon interlocuteur.

« Anna ! » La voix posée de Kurt. « Désolé d’te déranger, mais j’ai besoin de toi.

 Oui, qu’est-ce qui s’passe ?

 Le taux de rayons X ! Le dérèglement solaire se confirme.

 Mince ! J’arrive ! » Je termine la liqueur d’un trait, la douceur de l’arôme engloutie par l’urgence. Je replace la paille, réajuste verre et carafe à leurs places respectives, et ferme la niche en un mouvement précis. Puis, dans une hâte presque mécanique, je renfile la combinaison et les chaussons. Tant pis pour les lentilles connectées, les sous-vêtements resteront en suspens, et tant pis pour la fraîcheur du textile moulant qui marque mes seins, les mamelons pointant dans la précipitation du moment.

*

Salle de contrôle du Sidereus Nuncius Jovio.

Anna est en compagnie d’Élise et de Kurt.

Élise Seghin, une Caucasienne d’1 m 72 aux cheveux châtain clair, mi-longs, et aux yeux gris-vert, scrute l’holographe central.

Kurt Shelter, un Martien d’origine américaine, se tient à ses côtés. Il est grand, 2 mètres 08, mince, avec un visage carré et osseux, marqué par une barbe qui accentue ses traits durs. Ses cheveux châtain, coupés court, font ressortir son regard concentré.

Tous trois sont figés, l’air perplexe, face à l’holographe central qui présente le soleil en gros plan. Un compteur clignote : “36 : 27″. Les images datent de quelque 36 minutes. Le silence dans la pièce est lourd, comme si chaque seconde devenait plus précieuse, plus menaçante.

Les tourbillons qui agitent la photosphère sont la source de nos inquiétudes depuis notre départ d’Io.

« Aïe ! Vous pensez comme moi ?

 Les tourbillons s’amplifient… » Élise me lance un regard lourd de sens, une grimace contrite « … ça ne présage rien de bon. »

À peine a-t-elle terminé sa phrase qu’un phénomène spectaculaire se produit : de longs filaments de masse coronale sont soudainement éjectés du cœur de la couronne solaire ! Le mouvement est rapide, presque trop rapide pour qu’on puisse le saisir complètement.

Je fixe l’écran, glacée, tandis qu’une notification apparaît sous l’holographe, me pétrifiant sur place : X27. Une éruption phénoménale. La plus intense du siècle. La tension dans la salle est palpable, l’air semble se figer autour de nous, comme si l’univers entier retenait son souffle.

Lancé à pleine vitesse vers Mars, le vaisseau… une bombe thermonucléaire en puissance… ne pourra pas échapper au flux de particules de hautes énergies qui va croiser notre route. Et ce, en pleine ceinture d’astéroïdes !

La proue du vaisseau est notre bouclier principal. Nous devons donc absolument faire face au soleil pour minimiser l’impact ! Le moindre écart nous exposerait aux effets dévastateurs des radiations. Il pourrait même être fatal.

« L’angle de notre trajectoire par rapport au soleil ? »

Kurt fixe son écran, les sourcils froncés. « 25,27 ! » Il hoche la tête, devinant immédiatement ma pensée. « Ivy ! Changement de cap ! Direction, l’origine de l’éruption ! »

Ivy, l’IA de l’astronef, répond aussitôt d’une voix métallique parfaitement androgyne : «Engagement de correction de trajectoire»

Un compte à rebours s’enclenche. Chaque seconde devient un défi, chaque chiffre une menace potentielle.

« Ivy ? Combien de jours avant l’impact ?

 Sept jours. Approximation, douze pour cent.

 Matteo ? Kinsada ?

 Anna ?

 Venez nous rejoindre en salle de contrôle.

 Qu’est-ce qui s’passe ?

 Une éruption solaire. Le flux va croiser notre route…

 On arrive.

 Keshia ? Keshia ?

 Mmh ? Anna ?

 Je t’attends en salle de contrôle pour un nouveau briefing. »

 

*

15 juin 2384

Les six membres de l’équipage, tous équipés de leur combinaison de sortie extravéhiculaire, sont assis en salle de contrôle. L’atmosphère est oppressante, saturée de silence, chaque respiration résonnant comme un écho dans l’espace clos. Le compte à rebours, implacable, s’étire devant eux, chaque seconde s’égrenant avec une lenteur presque insupportable : 180 secondes…

«Élise?

 Magnétosphère à puissance maxi.

 Ivy?

 Tous les systèmes auxiliaires vont être stoppés dans… quarante secondes. » Les lumières s’éteignent brutalement, et le compte à rebours disparaît à 120 secondes. Je poursuis le comptage… 119, 118, 117… À 10, j’inspire profondément et m’agrippe aux accoudoirs. Un léger soubresaut secoue le vaisseau, suivi de grésillements dans le casque. Je ferme les paupières, et pour la toute première fois, je perçois les flashs rétiniens…

*

Jeudi 15 septembre 2388

Vaisseau Alpha Cent. Module d’hypersommeil.

Les flashs rétiniens s’intensifient, un mal de crâne fulgurant me saisit. La douleur est sourde, profonde, et chaque respiration devient un combat. Le nez me brûle, ma gorge est en feu. Allongée, je me sens aspirée dans un tunnel, flottant dans un vide épais. Chaque mouvement est une torture. Mes épaules, mes genoux, mes articulations… tout me fait souffrir. Les troubles articulaires, les douleurs musculaires ! Bon sang… Io, l’éruption ! Je rêvais !

Sarah, c’est elle… C’est Sarah qui vient de déclencher mon réveil…

Sarah est l’intelligence artificielle du vaisseau Alpha Cent.

L’éruption de juin 84 ! Deux mois avant que j’intègre le programme Alpha Cent.

La magnétosphère avait parfaitement joué son rôle, et, malgré quelques dégâts mineurs, rien n’avait entravé notre trajectoire. Nous avions repris notre cap, et, après huit jours de retard, nous étions parvenus à destination. L’équipage et la cargaison étaient indemnes, mais la mémoire de l’incident restait ancrée, tenace.

C’était un an avant de quitter Mars à bord d’Alpha Cent, cet extraordinaire vaisseau, premier astronef conçu pour le voyage et l’exploration interstellaires.

Mon corps engourdi, mon esprit flottant entre rêve et réalité, je me réveille d’hypersommeil… Et si Sarah vient de me réveiller, c’est que nous avons franchi les limites du système d’Alpha du Centaure et que nous approchons de la naine rouge Proxima. Niry, notre destination, une planète lointaine et pleine de mystères, est désormais tout près, prête à dévoiler ses secrets.

Nous sommes les premiers explorateurs de l’infini sidéral, les pionniers d’un avenir sans frontières. Nous héritons des audacieux, ces lointains ancêtres, des hommes armés de torches et de gourdins, qui s’aventuraient dans les profondeurs de grottes obscures. Cette insatiable curiosité, qui brûle en nous, nous pousse à dépasser nos limites, à repousser les frontières de l’inconnu. Après avoir conquis notre planète, exploré l’espace, foulé la Lune, et transformé Mars en un monde habitable, nous voilà en route, déterminés, vers l’au-delà du système solaire.

Nous sommes les acteurs privilégiés des instants qui, pour l’éternité, bouleverseront l’Histoire de l’Humanité. Parfaitement conscients des risques et des dangers multiples qui nous attendent, et pourtant délibérément inconscients. La volonté de transcender nos limites, ce désir insatiable de nous surpasser, semble l’emporter sur la raison, plus puissant que la peur elle-même.

Nous ne détectons rien autour de Niry. Alors qu’allons-nous découvrir ? Qui est à l’origine du contact ? Un peuple à la civilisation avancée ? Avancée à quel niveau ? Et quelles sont leurs motivations ? Sont-ils réellement pacifiques ? Allons-nous tomber dans un traquenard ? Tant de questions qui trouveront bientôt leurs réponses.

Le sifflement s’est estompé, remplacé par le bruit apaisant de vagues venant mourir sur une plage, accompagné de quelques notes de piano. La Première Arabesque de Debussy flotte dans l’air, légère, comme un rêve suspendu… La capsule d’hypersommeil, sorte de tube articulé, s’incline lentement vers l’avant, me tirant doucement de ma torpeur.

Un faible éclairage rouge s’allume, baignant la pièce d’une lueur tamisée et inquiétante. Six capsules d’hypersommeil sont alignées dans le silence métallique. Quatre restent à l’horizontale, immobiles, tandis que deux sont inclinées, signes d’une réactivation en cours. Anna, encore à demi engourdie, est bardée de fils, de sondes et de perfusions, son corps prisonnier d’un réseau technologique qui semble à la fois la maintenir en vie et l’enchaîner.

Je perçois une lueur à travers mes paupières. Des paupières lourdes, collées, que je parviens à relever avec effort, juste assez pour distinguer un brouillard rougeâtre. Mon esprit lutte pour émerger, mais mon corps réclame du temps. Engourdi, il se réveille dans une tempête de fourmillements et de brûlures lancinantes. Chaque mouvement réveille une douleur sourde, comme si mes articulations étaient saturées d’aiguilles de verre, prêtes à se briser au moindre geste.

Après quelques instants de répit, je rouvre les paupières. Le brouillard s’est dissipé, révélant un environnement encore flou, mais plus net. À ma droite, Lewis, incroyablement chevelu et barbu, s’éveille à son tour. Il m’adresse un clin d’œil maladroit, hésitant, mais cette simple expression suffit à briser l’isolement oppressant de l’instant. Un réconfort inattendu qui apaise, un peu, les douleurs, les malaises et les vertiges qui m’assaillent. Dans cette solitude pesante, ce geste, si humain, semble tout changer.

Lewis Taylor, né à San Diego le 17 septembre 2351, est le fils de Yang Taylor, d’origine chinoise, et de Sakari Louie, d’ascendance amérindienne. Mesurant 1 m 73, avec une carrure trapue, il arbore une peau brun pâle, des cheveux noirs et des yeux en amande assortis, encadrant un visage ovale au nez fin. Second d’Anna, il veille avec rigueur sur la sécurité et l’armement embarqué, un rôle qu’il endosse avec une assurance discrète, mais inébranlable.

« Bonjour Anna, bonjour Lewis. » La voix chaude et suave de Sarah résonne, enveloppante, presque maternelle. « Votre module de rafraîchissement vous attend. »

Sarah, notre mère, notre déesse, omniprésente et bienveillante, assiste à la naissance d’une nouvelle ère. Nous sommes les premiers humains éveillés de ce système stellaire, les premiers à fouler ce territoire inconnu, à ouvrir les yeux sur l’infini d’Alpha du Centaure.

D’un geste hésitant, je m’affranchis des branchements du tube, comme un nouveau-né qui quitte le cocon pour affronter un monde encore flou, mais rempli de promesses et de mystères.

«Bonjour Sarah.» Ma voix est rauque, ma bouche affreusement pâteuse. «Intégrité du vaisseau? Nous sommes tous sains et saufs?

 Intégrité de la coque, 100 %. Étanchéité, 100 %. Oui, Anna. » La réponse de Sarah, précise et rassurante, résonne dans l’air lourd.

Lewis et moi nous relevons péniblement, nos mouvements encore gauches. Le champ gravitationnel artificiel est opérationnel, mais notre corps semble hésiter, comme s’il cherchait à réapprendre la simple action de se tenir debout.

Ce champ est généré par un tronc central, une sorte d’arbre à cames géant composé de trois générateurs de champ couplés à des supraconducteurs rotatifs. Il exerce une force d’attraction vers le noyau du vaisseau, plutôt que vers l’extérieur. L’intensité du champ décroît rapidement à mesure qu’on s’en éloigne, créant une zone de gravité artificielle stable, mais fragile, en constante interaction avec les systèmes du vaisseau.

Il me faut réapprendre à utiliser mon corps, chaque geste étant un défi pour me remettre d’aplomb, avant de m’accroupir pour reprendre une respiration haletante. Lewis, le premier à se lever, tend une main secourable pour m’aider. Qu’allons-nous découvrir, tous deux nus, main dans la main, tels Adam et Ève, prêts à explorer un monde vierge ? Le Paradis ? L’Enfer ? Le Bien ? Le Mal ? Et qui sont ces “anges” qui attendent notre arrivée ?

Mais, en cet instant, ce n’est clairement pas le Paradis. Chaque mouvement est une épreuve. Les nausées me tenaillent, tandis que mes battements de cœur résonnent avec fracas dans mes tempes.

Lewis jette un regard attentif aux capsules de nos quatre compagnons. Les tubes semblent fonctionner correctement, ils sont encore plongés dans le sommeil artificiel.

« Sarah ? Tu n’as pas réveillé les autres? s’étonne Lewis, une note d’inquiétude dans la voix.

 Pas encore, Lewis. Vous pourrez choisir de les réveiller lorsque vous serez prêts.

 Choisir? Prêts? Prêts à quoi, Sarah?

 Opérationnels. » La réponse tombe, claire, mais déstabilisante. Un silence lourd s’installe entre nous. Choisir… Prêts… De quoi parle-t-elle exactement ? L’incertitude s’installe, rendant chaque seconde plus pesante.

La porte du module de rafraîchissement s’ouvre. Nous avançons de quelques pas, et une agréable tiédeur nous enveloppe. Je me positionne au centre d’un carré bleu lumineux, et les parois de la douche montent lentement autour de moi. Un brouillard de fines gouttelettes me baigne.

Je reste immobile, les bras pendants, les paupières fermées, tandis que je laisse mon corps se réapproprier lentement ses mouvements. Mes mains effleurent ma peau, remontent doucement le long de mes jambes, de mon ventre, et se posent sur mes seins. Un frisson parcourt mon corps, et, d’un geste presque automatique, je passe les mains derrière mes oreilles pour ramener mes cheveux en arrière.

Sous la caresse bienfaisante de l’eau tiède, je frissonne, chaque parcelle de ma peau vibrant d’un bien-être profond. Je rouvre les yeux au moment où la ventilation démarre. La vapeur se dissipe lentement, et les parois de la douche se transforment en miroirs. Mes cheveux ont sacrément poussé, mais j’ai conservé mon poids, ma taille, fine. Une cambrure qui met en valeur mon joli petit postérieur, des seins fermes aux tétons remontés, une peau douce couleur miel, une douceur de traits qui me rappelle Maman. Je me regarde, me trouve belle, un sourire effleurant mes lèvres.

Les parois descendent lentement. Sous-vêtements, combinaison gris-vert et mocassins m’attendent dans mon casier vitré. Je remonte la fermeture de la combinaison lorsque les parois de la cabine de Lewis s’escamotent. Lewis est rasé de près, les cheveux en brosse, tout frais, tout beau, le Lewis d’avant. Je reste figée, incapable de détourner les yeux du corps nu de cet Apollon. Ses épaules carrées, son torse musclé et imberbe, son sexe prometteur, son fessier rebondi… tout en lui m’électrise. Un trouble m’envahit, inexplicable et soudain. Un trouble que je n’avais pas anticipé, étrange, déplacé. Effet secondaire de l’hypersommeil ?

« Anna, Lewis, vous allez pouvoir vous restaurer. » Merci, Sarah, de venir à mon secours.

«Le moment de vérité!» lance Lewis, s’habillant à la hâte. Tout excité, un sourire d’enfant impatient étire ses lèvres.

«Tu te rends compte?!

 Non. J’arrive pas à imaginer ce qui nous attend.

 Allons déjà déjeuner. J’ai la dalle, j’avalerais n’importe quoi!» Il ouvre de grands yeux, presque comme un gamin.

«Moi j’ai les jambes en coton. Sarah? La pesanteur?

2,4 m/s² au plancher. »

Je m’attendais à plus… beaucoup plus.

La porte des toilettes s’ouvre sur la droite. Nous traversons le module pour rejoindre la salle de restauration. Les odeurs, d’ordinaire alléchantes, devraient normalement me mettre en appétit, mais aujourd’hui, ce n’est pas le cas. Pourtant, Sarah, qui connaît parfaitement nos goûts, m’a préparé une tasse de soupe de pois cassés… Une petite assiette avec une boulette de viande, deux frites et un soupçon de moutarde… Et pour finir, un dessert qui ressemble à un mini gâteau de crêpes avec une bille de compote. Un repas frugal, pensé pour nous réadapter doucement à la nourriture solide.

Toute cette nourriture est synthétique, issue de notre “Grand Chef”, le surnom de la machine à repas. Cette dernière fonctionne grâce à des recharges de nutriments de base : protéines, lipides, glucides, mais aussi des cartouches de colorants alimentaires, de parfums, de fibres, de vitamines, de sels minéraux et d’oligo-éléments. Tous ces produits, ainsi que notre réserve d’eau, sont stockés au-dessus de nos têtes, autour du module de vie. Il nous suffit de choisir, sur un écran tactile ou simplement par commande vocale, le goût, l’arôme, la texture, le degré d’assaisonnement, puis la forme et la couleur. “Grand Chef” se charge du reste, veillant à respecter notre équilibre nutritionnel et nos besoins alimentaires.

«Tout va bien Sarah? demande innocemment Lewis, qui remplit un pichet d’eau.

 Bon appétit, Anna. Bon appétit, Lewis. »

Lewis me lance un regard surpris. L’IA n’a pas répondu à sa question, un phénomène pour le moins étrange.

«Merci Sarah.» Je fais de mon mieux pour adopter un ton aussi naturel que possible. «Tout se passe euh, normalement?

 Anna, Lewis, mes données sont insuffisantes. »

Sa phrase me frappe comme un électrochoc, un froid soudain dans la pièce.

«Hein?! proteste Lewis. Comment ça, données insuffisantes ?

 Vous finissez votre repas, ensuite vous viendrez en salle de l’holographe. »

Lewis, frappé de stupeur, reste bouche bée. Je repose ma tasse d’un geste brusque, un frisson glacé parcourant ma nuque. Sans un mot de plus, nous nous précipitons vers la salle de l’holographe, toute proche, nos pas précipités résonnant dans le silence du vaisseau.

Située à l’avant du vaisseau, la salle de l’holographe est une sphère majestueuse, son plancher convexe reflétant la lumière tamisée. Six fauteuils pivotants sont disposés autour d’un vaste pupitre central. Le plafond, haut de quatre à cinq mètres, semble se déployer en une voûte imposante. Deux mains courantes mènent vers une ouverture en demi-cercle dans le plafond.

Lewis, en bon second, attend, silencieux, que je prenne la parole. Ce moment de flottement est étrange, presque palpable. Il connaît bien la règle : c’est à moi de diriger, de poser les questions, de maintenir le cap. Mais là, quelque chose ne va pas. Je le sens. L’atmosphère est dense, tendue, comme si l’air lui-même hésitait à circuler. Le silence est insupportable.

«Sarah, ton rapport!» Mon ton est plus pressant, une pointe d’agacement perce sous ma voix. Mais c’est l’inquiétude qui domine, palpable, incontrôlable.

« Le vaisseau est totalement opérationnel. »

La réponse de Sarah est clinique, sans aucune émotion. Elle est là, simple, brute, inaltérable. Mais ça ne suffit pas. Pas cette fois. Pas dans cette situation. Rien n’est assez clair, tout est trop flou. Je fronce les sourcils, une sourde inquiétude commençant à m’envahir.

«Oui, et?

 Je n’ai pas d’autres données. »

La voix de Sarah reste impassible, mais l’absence de précision dans sa réponse nous frappe de plein fouet. Un froid glacial me parcourt. Comment ça, pas d’autres données ? Rien pour expliquer la situation ? Rien pour éclaircir ce silence pesant qui s’installe autour de nous ? Un frisson parcourant ma nuque, je sens la confusion se transformer en un vertige lourd, pressant.

«Comment ça, pas d’autres données? Nous sommes bien, euh, arrivés à destination?»

Mes mots me semblent étouffés, noyés dans l’incertitude. Une question bête, mais nécessaire. Mais l’angoisse commence à tordre mes entrailles. Et si… Un horrible doute m’envahit, et je n’arrive plus à le chasser. Une sensation glacée se répand dans tout mon corps, comme si l’inconnu, ce vide intersidéral autour de nous, nous engloutissait déjà.

« Je n’ai pas de donnée. » Le couperet tombe. Cette réponse résonne dans ma tête comme une sentence. Les mots flottent dans l’air comme un écho, s’éteignant dans une chape de silence oppressant. Qu’est-ce que ça veut dire ? Je n’arrive pas à comprendre. Une IA aussi sophistiquée que Sarah… impossible. Elle ne peut pas se tromper, ce n’est même pas envisageable. Et pourtant, là, dans cet instant suspendu, je suis forcée de me demander si nous n’avons pas franchi un seuil où même l’intelligence artificielle se perd.

Lewis se tourne vers moi. Son regard, d’abord perplexe, reflète une confusion qui s’alourdit chaque seconde. Puis, l’ironie, presque désespérée, perce dans sa voix.

«Ben nous v’là bien!» Le ton est mordant, mais son visage trahit l’inquiétude. Il est sur le fil du rasoir, à la frontière de l’ironie et de l’épuisement nerveux. Je ne peux plus attendre.

«Sarah! Où sommes-nous?»

Ma voix est tranchante, mue par une urgence que je ne tente même plus de masquer. Elle doit savoir. Elle DOIT savoir. C’est sa fonction. Son but.

Mais la réponse de Sarah tombe à nouveau comme un coup de marteau : « Je n’ai aucune donnée. » Ces mots me frappent de plein fouet. Aucune donnée ? Mais alors… que se passe-t-il ? Comment avons-nous atterri dans cette situation absurde, cette dérive ?

Lewis explose, la tension bouillonnant dans ses mots. «Pas d’autres données, pas d’donnée, aucune donnée!» Il frappe du poing contre le pupitre central, comme si cela pouvait dénouer ce mystère. «J’le crois pas! C’est pas possible!?»

Je serre les poings, une brume de panique me gagnant, prête à déborder. Mais ce n’est pas possible ! Ce n’est pas… Je lutte contre ce qui monte en moi, ce tourbillon d’incertitude et d’angoisse. Mais il faut garder le contrôle. Pas question de céder. Je dois comprendre.

«Sarah! Affiche-nous l’espace environnant!» Ma voix se fait plus incisive, mais une part de moi doute. Est-ce que cette demande changera quoi que ce soit ?

Une vidéo holographique, nette et précise, s’affiche au centre de la pièce, projetant l’image de notre salle dans une réalité virtuelle aussi tangible qu’une vision réelle. Un zoom arrière dévoile l’immensité de l’espace autour de nous. Alpha Cent, majestueux, ses voiles déployées, apparaît en grande taille, flottant dans le vide stellaire. Puis l’image se contracte encore, et Alpha Cent disparaît au cœur de l’hologramme, laissant place à un système stellaire binaire.

Mais soudain, quelque chose capte notre attention. Un frisson glacial me parcourt le dos, mes muscles se tendent. Lewis et moi restons pétrifiés, incapables de détourner le regard. L’espace autour de nous se déforme de manière alarmante. Une portion de l’univers semble s’être volatilisée, l’espace se tord sous l’effet d’une distorsion inimaginable. Et au centre de ce chaos émerge un phénomène terrifiant : un gigantesque trou noir ! Le vide s’élargit autour de lui, engloutissant tout sur son passage.

Alpha Cent fonce droit dans cet abîme cosmique ! La peur me saisit ! Ce trou noir, inéluctable et dévorant, est sur le point de nous engloutir !

«Sarah! Demi-tour! Vitesse maximum!» Je hurle, dans un réflexe primitif, ma voix perçant l’air avec la force de l’instinct de survie.

«Nous allons être absorbés! Distance du point de non-retour?»

Un fol espoir, déraisonnable, extravagant, presque désespéré, m’envahit. Peut-être n’avons-nous pas encore franchi la barrière critique ? Peut-être ?

« Nous nous en éloignons, Anna.

 Mais… Nous ne sommes pas dans son champ d’attraction?

 Aucun champ d’attraction, Anna. Alpha Cent est retourné, le vaisseau décélère. » Je croise le regard de Lewis. Il doit sûrement voir la même stupéfaction dans mes yeux, comme si nous étions pris dans un tourbillon d’incompréhension totale.

«Notre vitesse actuelle, Sarah?

63 240 km/s, en décélération constante. »

La certitude de l’anéantissement s’éloigne, mais une étrange sensation persiste. Calmée, mais insatisfaite, je scrute la portion d’espace que Sarah nous présente, et un malaise s’installe. Je devrais reconnaître immédiatement Proxima et les deux étoiles d’Alpha, A et B, mais il n’y a que deux étoiles qui brillent faiblement. Proxima… aurait-elle été engloutie par un trou noir ? Impossible ! Ou alors, ce trou noir pourrait-il altérer l’hologramme, déformant l’image de manière si radicale ?

«Sarah, agrandis le champ!»

Une portion de galaxie se déploie sous nos yeux… Mon cerveau s’emballe, tentant de trier les informations, mais l’absurdité de ce qui se présente devant nous me laisse sans repères. Je me prends la tête dans les mains, envahie par un vertige irrationnel. Je suis perdue. Rien de ce qui apparaît ne correspond à ce que je devrais reconnaître. Impossible d’identifier quoi que ce soit, comme si tout avait été réécrit, tiré d’une réalité parallèle.

«Sarah, agrandis le champ!» répète Lewis, l’urgence perceptible dans la voix. Un nouveau frisson glacial me parcourt l’échine, m’envahissant tout entière. C’est comme si toute chaleur, toute énergie m’échappait. Un vertige m’envahit, et je réalise que je suis sur le point de m’effondrer. Il faut que je m’assoie.

La majestueuse galaxie spirale qui s’étale devant nous n’est pas la Voie lactée ! Le mal de crâne se ravive, me dévorant les neurones. Mon esprit, en ébullition, vacille sous la pression. Il va bientôt céder. Aucun doute n’est possible : cette galaxie, d’une beauté vénéneuse, n’est pas la nôtre ! Ni aucune de celles que je connaisse. Lewis est figé, les yeux écarquillés, la bouche ouverte, comme pris dans un sort, hypnotisé par l’apparition.

«Sarah, quelle est cette galaxie?» Ma voix tremble, trahissant l’effroi qui m’envahit.

« Cette galaxie m’est inconnue, Anna. Je n’ai trouvé aucune concordance dans mes bases de données. »

L’IA répond, d’un ton d’une sérénité glaciale, comme si la question n’avait aucune importance. Sa réponse me sidère. Une galaxie inconnue ? Pourquoi n’y aurait-il aucune concordance dans ses bases de données ?

« Quel nom souhaites-tu, ou souhaitez-vous, lui donner ? »

Cette suggestion absurde de lui attribuer un nom me laisse sans voix. L’incongruité de la situation me frappe de plein fouet, comme un coup de poignard.

«Nous réfléchirons à ça plus tard.»

Une terrible idée me traverse l’esprit, glaçant mes pensées. Et si nous venions de nous réveiller après des siècles d’errance dans le cosmos, oubliés, perdus dans l’infini de l’espace, comme des âmes condamnées à une solitude éternelle ?

«Sarah! Combien de temps avons-nous dormi?

 Je n’ai pas de donnée, Anna. »

Mon esprit se fige. C’est comme si la réalité elle-même se dérobait sous nos pieds.

«Nom de Dieu!s’écrie Lewis, sa voix tremblante de frustration. J’vais m’réveiller d’ce putain d’cauchemar?!»

Il explose. Lewis, habituellement si calme et impassible, est désormais au bord de la rupture. Je le vois, la mâchoire serrée, les poings tendus. Je ne peux le blâmer. Notre situation défie toute logique. Étonnamment, un calme étrange s’installe en moi. Une fois le choc passé, que reste-t-il à faire, sinon accepter l’incompréhensible ? Nous résigner ? Nous avons été projetés dans un abîme qui semble sans fond.

«Données temporelles, Sarah!

 Lundi premier janvier an zéro, trois heures vingt-sept minutes. J’ai déclenché votre réveil à zéro heure, une minute.

 O.K.» Ma voix vacille, trahissant le choc de la réponse.

«Putain, mais qu’est-ce qui s’passe? C’est impossible! Nous ne pouvons quand même pas nous retrouver dans une autre galaxie? un autre temps?

 Sarah, as-tu contacté la Confédération?

 Oui, Anna. J’ai transmis l’intégralité de mes nouvelles mesures et données à zéro heure, zéro minute, quarante-cinq secondes. Cependant, la probabilité de recevoir une confirmation de réception est nulle.

 Non! Anna, dis-moi qu’c’est pas vrai! J’fais un cauchemar! Sarah est devenue dingue?!» Il hésite entre question et affirmation, la voix brisée par la confusion.

Je lève les bras, impuissante, et hausse les épaules, cherchant une réponse qui m’échappe. Mais, peu à peu, les pièces d’un étrange puzzle, les briques d’un scénario improbable, commencent à s’assembler dans mon esprit.

«Non, c’est impossible», répète Lewis, sa voix brisée.

Son seuil de tolérance est atteint. Mon Apollon, d’habitude impassible, semble avoir subitement vieilli de dix ans. Responsable de la mission, je me dois d’assurer, de garder mon calme, d’assumer mon rôle.

«Viens! Suis-moi.» Je lève l’index et la tête, puis me dirige vers les mains courantes suspendues au plafond.

«On monte au poste d’observation.» Je plie les genoux, donne une impulsion pour sauter et m’agrippe à une rampe une main après l’autre. Cinq mètres à parcourir, la pesanteur s’estompant à chaque mouvement.

Le poste d’observation, circulaire, est coiffé d’une grande coupole hémisphérique. Des volets de protection masquent la vue extérieure. Le décor du revêtement du plancher figure un œil, dont l’orifice d’accès forme la pupille.

«Prêt?» Je fixe Lewis d’un regard intense. Il inspire profondément, l’air marqué par l’inquiétude, avant de demander : «Sarah, rabaisse les volets.» Les lumières s’éteignent, et le mécanisme à diaphragme, constitué de lames métalliques en corolle, se met en mouvement. Lentement, les lames s’abaissent, et, à mesure qu’elles se retirent, un spectacle à couper le souffle se dévoile devant nous.

La fantastique et silencieuse réalité dépasse toute fiction : à l’avant du vaisseau, le trou noir, cyclopéen, se déploie, auréolé d’un halo lumineux où se superposent plusieurs images fantômes de l’espace environnant. À la suite de ce halo, la lumière est distordue, défléchie, tourbillonnant dans un vortex annulaire. À l’opposé, un regroupement d’étoiles d’un blanc bleuté éclatant brille intensément. Un frisson me traverse. Avant d’annoncer ma théorie à Lewis, je dois vérifier quelque chose.

«Lewis, on redescend. Sarah, referme les volets.»

Je me lance la tête la première et me retourne avec le retour de la pesanteur.

«Sarah? As-tu enregistré notre environnement depuis l’heure zéro?

 Oui, Anna.

 Montre-nous.»

Un éclat blanc intense jaillit au cœur de la salle. Une tache sphérique d’une lumière presque aveuglante se forme, éclatante de pureté.

«Accélère, s’il te plaît.»

La sphère de lumière se déploie, s’étirant progressivement, pour révéler sa véritable structure. Des milliers d’étoiles, éclatantes comme des diamants sous un soleil de glace, éclosent, scintillant avec une intensité aveuglante. Un anneau galactique se forme avant de se tordre, s’aplatir, et se fondre dans l’immensité. Finalement, une galaxie spirale entière s’étend sous nos yeux, majestueuse et infinie.

La distorsion que nous avons traversée se profile maintenant à l’avant du vaisseau retourné. Ce n’est pas un trou noir… mais un trou blanc ! Un trou de ver, un passage hypothétique, que nous venons de franchir !

«Un trou de ver! lâche Lewis, livide. Alors, ça existe vraiment!?

 Il faut croire.

 Nous l’avons traversé, et nous avons survécu!» Il secoue la tête, l’air éberlué. «Alors, nous serions dans un ailleurs?!

 Un ailleurs lointain… et totalement seuls.

 Alors on est perdus à jamais. On ne rentrera jamais chez nous.

 Alors, plus rien n’presse.»

Nous reprenons le chemin de la salle de restauration en silence, comme deux zombies. Je me sens trop épuisée pour réfléchir, trop accablée par le réveil difficile et par ce que nous venons de découvrir. Nous décidons de patienter, le temps d’encaisser le choc, avant de réveiller nos compagnons.

*

Nous avons terminé le repas, l’estomac noué, avant de regagner nos cabines respectives. Ces cabines que nous avons quittées pour la salle d’hypersommeil il y a… un certain temps. Ou plutôt, un temps certain.

Nous ne sommes pas à bord d’un simple vaisseau de transport de fret ou de passagers. Ma “cabine”, comme celles de mes compagnons, est un studio de près de 23 m² que nous avons pu personnaliser à notre guise. Les cloisons sont dans un camaïeu de bordeaux et de gris, avec un plancher et un plafond, blancs. J’ai aménagé une penderie face à l’entrée, adossée à une bibliothèque garnie, composée avec la collaboration des services culturels de la Confédération : d’anciens magazines scientifiques, des livres anciens, des manuscrits et de vieilles cartographies. Le lit trône au centre de la pièce. À gauche, un fauteuil en vieux cuir bordeaux, acheminé spécialement de ma maison d’Amsterdam, est installé près d’une paire de faux-semblants de doubles rideaux, que j’imagine être là pour masquer un vaste panorama. À droite, un simple bureau. La porte du fond mène à la salle d’eau, avec une cabine de douche, une vasque sous un grand miroir et des toilettes. Je me laisse choir dans le fauteuil, comme une masse, épuisée.

*

« Anna. Anna. »

Sarah me réveille en plein rêve, plaquée contre la paroi de douche par Lewis en train de me faire l’amour. L’horloge m’apprend que je me suis assoupie une petite demi-heure.

« Je détecte un phénomène surprenant. L’objet céleste est en régression.

 Hein? Quoi? 

 L’objet céleste se contracte.

 L’objet céleste?

 Le trou de ver, Anna.

 J’arrive! Préviens Lewis.

 Il est prévenu, il t’attend. »

Le souffle court, je me lève difficilement, tentant de reprendre un semblant de maîtrise avant de sortir de la cabine. La porte s’ouvre sur Lewis, l’air sombre, qui hoche la tête.

«Je sais, dit-il. Allons-y.»

Nous arrivons en salle de l’holographe pour voir le trou de ver se concentrer en un point ! Un flash intense déchire l’espace, puis tout se stabilise. Le trou de ver, avec ses distorsions optiques, a complètement disparu. Nos regards se croisent, lourds d’une incompréhension partagée.

«Wôw!» Lewis grimace. «Maintenant, c’est sûr. On est coincés! Quelque part dans cet ailleurs, dans cette galaxie.»

Son regard perdu, presque désespéré, me transperce. Une part de moi voudrait m’y fondre, me jeter dans ses bras, trouver refuge contre cette réalité insensée.

«Seuls, ou p’t-être accompagnés? ajoute-t-il soudain, les sourcils froncés, laissant planer une inquiétude nouvelle, plus sournoise.

 C’est-à-dire?

 J’ai une étrange impression.

 Une impression?

 L’impression qu’on n’est pas seuls dans le vaisseau.

 Oh!

 Et si quelqu’un, ou quelque chose, était monté à bord pendant notre sommeil?

 Sarah nous l’aurait dit!

 Ses données ont été réinitialisées. Peut-être l’a-t-elle oublié… ou peut-être qu’elle nous le cache.

 Oh! Sarah?

 Je lui ai déjà demandé : scan thermique, détection de mouvement… Négatif.

 Anna ?

 Rien, Sarah.»

Lewis plisse les yeux, méfiant. «La confiance aveugle, tu sais, c’est pas vraiment mon truc. Et encore moins mon rôle! J’ai déjà inspecté le module de vie, les cabines : rien à signaler. L’accès au reste du vaisseau est verrouillé. Je ferai une inspection complète quand nos compagnons seront réveillés.»

Je hoche la tête. «Sarah, réveille nos compagnons. Je leur annoncerai les nouvelles dès qu’ils auront repris des forces.»