Chapitre 7-26

Mel – Indonésie

Les deux vaisseaux mères, ou plutôt leurs fragments, ont été dirigés vers le nord du lac Singkarak. Les modules individuels ont été regroupés à l’opposé. En vol stationnaire, nous observons la situation. Les drones que nous avons demandés viennent d’arriver. Équipés de missiles, ils sont au nombre de huit. Ils vont surveiller la zone, prêts à intercepter d’éventuels allulakas survivants. Les vaisseaux ont atteint le fond du lac, mais je pense qu’il n’est pas assez profond pour les noyer. Les parties émergées sont en flamme. Les lueurs animent les points sphériques noirs agglutinés, les modules. J’ai l’impression d’observer une concentration d’œufs de poisson… Une belle portion de caviar… Du caviar éclairé à la bougie… Sarah nous informe que cinq allulakas ont survécu au crash, muselés à bord d’A P 4. Sur les quarante-huit créatures identifiées comme des Vesphéris que comptait le vaisseau mère, il n’en reste qu’un groupe de douze. Ils sont immobiles, inertes, mais vivants, dans un état de transe hypnotique. Pas de doute, ce sont bien des Vesphéris. Sarah reste hésitante sur le sort des créatures de Katöla. Les secteurs du vaisseau confinés avant le crash sont dispersés, mais tous immergés.

« Bon ! Tant qu’l’incendie fait rage, on s’occupe des modules, décide Ève. Y en a combien, Adam ?

— Un paquet ! réplique Adam, défiguré par l’effort qu’il vient de fournir.

— Éoïah ?

92… Et le caviar est en train d’éclore !

— Ah ! On les étourdit à la Sipséis, propose Ève. À moins qu’vous n’voyiez une autre solution ?

— Non. » Je n’ai pas envie de me creuser la tête. « Comme ça, on n’sort pas d’ici.

— Ça fait… 23 chacun ! grimace Adam.

— Tant qu’t’es chaud.

— Kyaw Win ! Préparez-vous à les récupérer ! On va les étourdir.

Nous sommes prêts.

— On s’donne la main. » propose Ève.

… Comme l’a fait remarquer Adam, j’ai regretté l’absence de musique pendant ces quelques minutes d’allées et venues d’Emnos en Emnos… J’aurais bien aimé entendre les accords d’une valse entraînante aux allures alternées, moderato, allegro, vivace, presto… au fur et à mesure de l’éclosion des modules, suivant la résistance de son occupant…

Nous n’avons pas cherché à savoir qui était qui. Qui était Palaïd, ou qui n’était qu’un membre de l’équipe technique du vaisseau. Nous laissons la Confédération s’en charger. Ils auront la collaboration des équipages des Tanacé 4, 5, d’Origni, et celle, plus discrète, de l’Organisation… Si les Palaïds leur donnent du fil à retordre, comme nous le prévoyons, nous leur faisons confiance pour trouver un moyen de leur laver le cerveau dans leur local de haute sécurité.

Les Emnos embarqués, les humains hors du périmètre de sécurité, nous choisissons de nous consacrer à la neutralisation des allulakas.

J’en garde un mauvais souvenir. De sales bêtes, des espèces de mille-pattes géants, volants, vifs, coriaces, à la queue effilée armée d’un dard de scorpion ! Nos némadous et yortalks sont inefficaces. Ils égratignent à peine leurs ailes, d’étroits hémiélytres membraneux. Les missiles auront sans doute plus d’efficacité… Dans le doute, nous sommes prêts à intervenir.

Jade et Thomas absents, Ève est la plus à même de les anéantir. Le temps étant compté, nous n’allons pas les observer en extra. Nous nous contentons des descriptions de Sarah. Les monstres sont maintenus par des liens magnétiques, dans des cages métalliques adaptées à leur morphologie. Sarah confirme qu’ils portent quatre colliers et deux anneaux. Comme celui que nous avons rencontré sur Nayasis. Des bestioles de douze à quatorze mètres de longueur ! Par souci de prudence, nous demandons à Sarah de ne libérer qu’un seul allulaka…

Je ferme les paupières et me concentre, à l’affût des activités psychiques… Est-ce dû au rayonnement des flammes, aux champs électromagnétiques environnants, aux radiations nucléaires provenant des moteurs des vaisseaux, à l’eau du lac ou à tout autre chose ? Toujours est-il que je ne perçois qu’un embrouillamini de bruits confus, d’échos discordants, de résonances équivoques…

Je rouvre les paupières, une grimace sceptique au visage, lorsqu’un bouquet de fréquences et de modulations d’ultrasons caractéristiques me parvient ! Des résonances d’une sauvagerie inouïe !

« Sarah ? » appelle Ève. La contrariété s’entend autant dans sa voix qu’elle se lit sur son visage.

« Oui, Ève. Les relais n’ont pas fonctionné. Le crash a détruit le système de sécurité. Débloquer les liens électromagnétiques d’un allulaka revenait à détacher les cinq conjointement.

Bien ! » Éoïah grimace. « Tu peux encore te rattraper.

J’y compte bien. Éloignez-vous de la zone.

— Quand ça part comme ça…

— Mieux vaut prévenir, complète Adam. Les combinaisons ! »

Adam aide Éoïah à enfiler la sienne, il lui positionne le casque, le collier, puis la ceinture. Ève et moi, nous nous entraidons, sans un mot. Je suis tendu, les mâchoires crispées, les lèvres serrées. Ève fronce les sourcils, le visage grave, l’air soucieux. Éoïah reprend les commandes et élève la soucoupe… Nous allons suivre les évènements d’en haut. Tandis que j’aide Adam à s’équiper, les épaisses fumées noires de l’incendie, qu’un vent de nord pousse vers le sud, nous masquent la zone sud du lac !

« Non ! C’est pas vrai ! » Ève fronce les sourcils. « Tant pis ! Redescends sous le nuage ! »

Éoïah lui jette un regard hésitant, avant de hausser les épaules avec une moue fataliste. La soucoupe retraverse le nuage funeste… pour se stabiliser à la hauteur des drones. Les pensées des allulakas sont proches, mais je ne vois toujours rien.

« Sarah ? Comment ça s’passe ?

Les allulakas s’acharnent contre le blindage du vaisseau. L’eau s’est infiltrée dans les quartiers des Vesphéris.

— Mince ! » Adam grimace. « Ils risquent la noyade ?

Certainement, réplique Sarah, d’une voix toujours aussi détachée.

— Alors qu’est-ce qu’on fait ? demande Adam.

— C’est trop risqué, réplique Ève. Les dés sont jetés.

Le blindage d’Alak Palaïd 4 cède… L’eau s’engouffre dans le vaisseau. » Je sens, au même instant, la sortie imminente d’un monstre. Une résonance claire, distincte, puissante.

« Ça y est ! C’est parti ! »

Un remous suspect apparaît contre la carcasse d’Alak Palaïd. Et j’entrevois la bête ! Elle sort de l’eau, elle rampe contre les parois du vaisseau… Deux flashes simultanés annoncent le lancement de deux missiles, aussitôt suivis par un éclair éblouissant. Le site est éclipsé par une lumière blanche aveuglante…

« Première cible… détruite. » Si un monstre a été atomisé, je sens la présence de deux autres !

« Un drone détruit », signale Sarah. Abasourdi, je lâche un “quoi ?” ahuri.

« Deux drones détruits. » Le ton est froid, indifférent. J’ai peine à croire ce que j’entends. J’ai l’impression d’être dans un cauchemar. Des éclairs éblouissants illuminent la scène. Aveuglé, j’ai du mal à suivre. Je devine des mouvements brusques, vifs, rapides. Ils sont quatre, enragés, furieux… Non, trois !

« Deuxième cible… détruite. Trois drones détruits. Quatre drones détruits. »

Le compte est vite fait. Il ne reste que quatre drones contre trois allulakas. À la vitesse à laquelle s’enchaînent les évènements, je devine que nous allons devoir intervenir. Ève me regarde, elle joint les deux mains et grimace, l’air désolé. De nouveaux éclairs jaillissent…

« Cinq drones détruits. Troisième cible… détruite. Six drones détruits… Les deux dernières cibles s’enfuient. »

Je dois plisser les paupières pour mieux comprendre ce qu’il se passe. Les halos bleutés des réacteurs des deux drones rescapés filent… Ils s’éloignent vers le sud-ouest et entament une courbe ascendante…

« Suis-les ! » ordonne Ève. Un nouvel éclair illumine une zone forestière montagneuse.

« Quatrième cible… détruite… Cinquième cible… » J’ai une amorce de soulagement ! « … hors de portée.

— Comment ça, hors de portée ? » Éoïah et Adam font de grands yeux ronds, Ève reste stoïque. La soucoupe suit les deux drones. Ils survolent une épaisse canopée équatoriale qui part à l’assaut des hauteurs.

« L’allulaka s’est réfugié sous le feuillage. Le drone ne peut descendre. » Arrivés au sommet de la crête, les deux engins poursuivent leur raid et descendent l’autre versant… pour stopper au-dessus d’un torrent. Je dois me ressaisir, me reconcentrer ! Je ferme les paupières… Les ondes psychiques de l’animal sont contradictoires, discordantes. Il s’est arrêté, il se cache… Il est blessé, il a peur. Il se sent en danger, acculé. Qu’y a-t-il de plus dangereux qu’un animal blessé ? J’entends le bruit d’une cascade… dans l’obscurité.

« Alors ? me demande Adam.

— Une cascade, une grotte.

— Ouvre les paupières », me conseille Ève. La soucoupe est à l’arrêt devant une superbe chute d’eau.

« Il est derrière. Il est blessé.

— Sarah, tu retiens tes drones. J’m’occupe de lui, annonce Ève.

— Je viens avec toi !

— Non, Mel, tu restes ici.

— Pas question ! Nous avons été si longtemps séparés de corps ! Je n’te quitte plus !

— Comme tu veux… »

Nous étanchéifions nos combinaisons miroir, et Adam abaisse la plate-forme jusqu’au lit du torrent. La vision nocturne me permet de distinguer clairement la cascade qui dévale la muraille rocheuse… Avec ses projections d’eau scintillantes sur les rochers luisants, l’abondante végétation qui ploie et se redresse sans cesse sous les gouttes…

« J’engage le camouflage ! Sur la gauche ! » Ève saute sur un gros rocher couvert de mousses, et disparaît… Je presse le disque noir, saute à mon tour… et la retrouve.

« Attends… Tu sens ?

Oui… Il se demande ce qu’il fait là… La prison de métal… Les tortures… Les ténèbres… La capture… Le brouillard jaune-gris ! Il repense à Édora… Il n’a rien demandé. »

Ève s’avance de côté, bien droite, les mains contre la roche. Son petit ventre rond m’émeut… Je voudrais lui dire de faire bien attention, mais ça ne servirait qu’à la déconcentrer. Elle passe de l’autre côté de la cascade… Je lui emboîte le pas.

La grotte est étroite ! L’allulaka s’est enroulé sur lui-même. Il lèche une queue sanguinolente.

« Laisse-moi faire. » me dit Ève. Elle s’avance dangereusement devant l’animal… et désactive le camouflage en lançant un puissant “Je viens te délivrer !” L’allulaka, surpris, relève la tête ! Les antennes dressées, puis repliées au contact du plafond de la grotte. Ses terribles pièces buccales gluantes s’agitent. De ses gros yeux à facettes argentées, il observe Ève qui devient luminescente… Je désactive la vision nocturne. Ève, de plus en plus lumineuse, se métamorphose en un concentré d’énergie. Une sphère éblouissante, rayonnante, qui s’étend, s’intensifie… brutalement projetée autour de la tête de l’animal qui explose ! Projetant des monceaux de chair, d’os et de liquide épais… L’obscurité revient dans la grotte. Je réactive la vision nocturne et désactive le camouflage. Les ultrasons se sont tus.

« Sarah… C’est fait ! Tu demandes à Kyaw Win de venir faire le ménage. Nous retournons surveiller Tanacé 4. » Elle penche la tête sur le côté. « Profite de la cascade pour laver ta combinaison. »

Je souris et la rejoins… C’est bras dessus, bras dessous que nous refranchissons d’un bond la cascade… Et je sens aussitôt la pesanteur s’annihiler ! Adam nous ramène à la plate-forme… Nous rentrons à bord de la soucoupe qu’Éoïah reconduit au-dessus du lac. Nous allons passer la nuit à surveiller la zone…

*

L’incendie a fini par s’éteindre. Lorsqu’apparaissent les premières lueurs de l’aube, il ne reste que des vestiges calcinés, fumants. Des milliers, peut-être des millions, de petits poissons morts flottent à la surface des eaux !

Les causes peuvent être multiples. L’empoisonnement du lac ou l’accroissement de sa température. Une contamination par les spores ne devrait pas causer de tels dégâts immédiats, mais plutôt constituer un danger potentiel pour un futur proche ou relativement proche.

Ce n’est pas de notre ressort.

Les scientifiques analyseront, ensuite ils aviseront. Ève demande à Sarah d’attendre avant de passer à la phase suivante de notre plan d’action. Nous allons quitter l’Indonésie pour récupérer Jade et Thomas.