1.2.1
Côte Ouest de Taranis
Les mangroves s’étendent à perte de vue, un dédale aquatique de racines noueuses, d’îles flottantes et de marais vaseux. Le ciel, traversé par des nuages d’un blanc laiteux, semble suspendu au-dessus de l’eau scintillante. L’air chargé d’humidité colle à la peau, tandis qu’une symphonie de croassements et de bruissements végétaux rythme le paysage.
Éden, ydSn, quatorze ans, avance d’un pas rapide, presque dansant, à travers les roseaux qui forment un tunnel mouvant. Ses cheveux nattés, d’un noir lustré, brillent sous le soleil, et une besace de cuir usé pend à son épaule, plaquée contre son flanc comme une seconde peau. Parti du village de Usséin, usyin, il y a 93 jours, il poursuit sa route, un peu plus chaque jour, pour atteindre Galaden, galadSn, le village natal de son père, niché quelque part sur les terres de Gandharva.
Chaque expiration s’accompagne de deux sifflements précis et réguliers, un signal qu’il a appris depuis l’enfance pour avertir les carnassiers qu’un Wa’ Dan passe par là. Il sait qu’un autre bruit, mal interprété, pourrait le mettre en danger.
Le chemin sinueux longe un large estuaire, où l’eau sombre miroite sous la lumière vacillante. Parfois, Éden ralentit pour observer les silhouettes furtives des poissons-araignées qui glissent entre les racines des mangroves, ou pour écouter le cri lointain des krïjas, ces mammifères ailés qui planent parfois au-dessus des marais. Mais aujourd’hui, sa concentration est totale. Il trace sa route avec la détermination de ceux qui portent en eux une quête plus grande qu’eux-mêmes. Soudain, un grondement, faible d’abord, monte du lointain. Éden s’arrête net, le souffle suspendu. Le bruit devient rapidement plus fort, un rugissement puissant qui fait trembler le sol mou sous ses pieds. Pris par l’instinct, il se jette au sol, ses bras couvrant sa tête.
Le cœur battant à tout rompre, il roule sur le dos et découvre une vision qui le laisse sans voix : un vaisseau gigantesque fend le ciel à une altitude si basse qu’il sent les vibrations parcourir la terre et la chaleur des réacteurs caresser sa peau. Ses yeux s’écarquillent, et sa bouche reste entrouverte. Chaque détail de l’engin lui semble irréel : le métal lisse, luisant sous le soleil, les réacteurs qui pulsent une énergie brute, et la grâce de sa trajectoire, malgré sa masse colossale.
Éden bondit sur ses pieds, les yeux rivés sur l’astronef. L’excitation lui fait pousser un cri qu’il étouffe presque aussitôt. Il sautille sur place, comme pour attraper l’ombre de l’engin. Il agite les bras, fait de grands signes, mais le vaisseau s’éloigne déjà, disparaissant derrière l’écran ondulant des roseaux.
L’adolescent reste figé un instant, le souffle court, le cœur encore emballé. Il vient de vivre un moment qu’il sait déjà décisif. C’est la première fois qu’il voit un vaisseau de ses propres yeux, un vaisseau qui, pour lui, ne peut être que l’œuvre des Anciens.
Les récits que lui racontaient les aînés du village prennent vie : ces contes de machines volantes, de mondes cachés au-delà des cieux, de technologies si puissantes qu’elles semblent magiques. Et surtout, ces légendes sur le rêve ancestral de voler, comme les majestueux krïjas…
Un frisson le parcourt. Les poils sur ses bras se hérissent.
“C’est ça“, pense-t-il, le regard brûlant d’un feu nouveau. “C’est ce que je veux. C’est ce que je ferai. Je volerai. Je conduirai ces vaisseaux. Peu importe ce qu’il faudra sacrifier, peu importe où ce chemin me mènera, je suis né pour ça.“
La vision du vaisseau dans le ciel marque un tournant dans son existence. L’instant fugace, presque irréel, a éveillé en lui une certitude farouche, une force qu’il ne soupçonnait pas. Tout son être vibre désormais d’un seul et unique but : prendre un jour les commandes d’un tel engin.
Avec une détermination renouvelée, Éden resserre la lanière de sa besace contre son épaule et reprend sa course à travers les marais. Mais cette fois-ci, ce n’est plus seulement le village de son père qu’il cherche. C’est un destin qu’il vient d’entrevoir, un appel des cieux qu’il est résolu à suivre.
