Chapitre 3-17

Éoïah

Le pauvre Thomas a le visage blême, terreux et ses yeux bleu pâle, d’ordinaire si vifs, sont éteints. Sa combinaison est déchirée sur le côté droit et maculée de sang coagulé et de terre séchée. Il faudrait la nettoyer, la stériliser, mais pas question de le faire n’importe comment ni n’importe où !

Mel s’accroupit pour que Thomas monte sur son dos : « Allez Thomas ! Lâche-toi ! » Thomas se penche pour s’appuyer de son côté valide.

« Mmm…

— Hou ! Eh ben ! lâche Mel qui se redresse avec peine. J’savais pas qu’t’étais si lourd ! Adam, tu m’aides ? Ouais ! Super ! Allez ! C’est parti mon kiki ! » Nous repartons à la queue leu leu sous le tunnel de broussailles que Jade a défriché. La forme linéaire du tube apparaît, ainsi que la masse sombre du pilier, près duquel Jade nous a dégagé un puits de lumière. Adam fait monter Ève, puis Jade, puis Mel et Thomas. Il me sourit et m’invite à me positionner sous le puits de lumière. Je me sens allégée, et je décolle et monte vers le ciel comme un ballon gonflé à l’hélium… La végétation dépassée, je lève la tête pour voir le tube se rapprocher. Le ciel semble désert, aucune trace des oiseaux. Jade me tend la main. Mel et Ève aident Thomas à s’asseoir. Adam nous rejoint.

« On va déjà laver tes plaies, propose Mel. Jade, Adam, vous avez toujours vos casques ? O.K. ! Vous freezez ! Faut qu’on ait assez d’eau.

Ici j’peux pas faire grand-chose. Il faut qu’on retrouve la terre ferme au plus vite, et avant la nuit !

— Qui ne va pas tarder, ajoute Ève.

— O.K. Thomas ! Hou ! Hou ! appelle Mel. On nettoie tes plaies, j’te prends sur mon dos, et on fonce jusqu’au bout d’cette saleté d’tuyau. Tu vas pouvoir tenir ? »

Thomas hausse les sourcils et soupire. Les paupières fermées, les mâchoires serrées, il supporte courageusement le nettoyage de ses plaies, mais sa profonde entaille à l’épaule continue de saigner.

« Jade, demande Ève. Faut qu’tu cautérises sa blessure. »

Jade, surprise, tressaille. Adam lui prend son casque. Elle s’avance, le regard vide, les deux mains, les paumes ouvertes contre les joues.

« Ho ! Jade ! reprend Ève. T’as entendu ? » Elle hoche la tête pour acquiescer et grimace avant de se concentrer. J’entends un grésillement et Thomas réagit aussitôt d’un “Mmm !” de douleur. Une odeur de chair brûlée vient me soulever le cœur, mais je ne montre rien. La blessure de Thomas est cautérisée, je l’arrangerai plus tard. Les autres plaies sont moins graves, les chairs n’ont été que tailladées par les buissons épineux.

« On peut y aller ! » Je me lève et aide Ève à relever Thomas. Mel s’accroupit devant lui.

« Allez, Thomas ! C’est reparti !

— Mon kiki… » lâche à voix basse Thomas.

Les vibrations, et le bruit étrange qui les accompagne, se reproduisent. Le tube véhicule bien quelque chose à intervalles réguliers. Nous marchons… longtemps, Mel et Adam se relaient pour porter Thomas. Le tube semble se prolonger à l’infini, mais il se rapproche lentement et sûrement du sol.

Aux premières lueurs du couchant, la canalisation n’est plus qu’à deux mètres du sol. Nous descendons sur une terre sèche hérissée de touffes d’herbe jaune. Ève et moi, nous essayons d’enlever la combinaison de Thomas, mais elle lui colle à la peau. Grâce à de l’eau freezée par Jade et Adam, nous arrivons à la décoller sans trop rouvrir ses blessures. Thomas, fiévreux, tremble et laisse échapper des “Aaahh… Aaahh…” de douleur. Sa combinaison a résisté, mais il porte de vilaines marques noires et violettes dans le dos et sur la hanche droite…

« Il va me falloir du temps pour le soigner. Je compte sur vous pour veiller sur nous. »

Aidée par Ève qui le plonge sous hypnose, je pose mes deux mains sur son épaule blessée, ferme les paupières, et entre en osmose avec Thomas. Je dois ressentir chaque cellule tuméfiée, chaque déchirure, et reconstituer un paysage imaginaire. Sa blessure est un canyon ardent, suintant, aux falaises abruptes qui plongent vers une gorge profonde où bouillonne une rivière pourpre. Je vais accélérer le temps, les saisons, les années, les siècles, et l’érosion naturelle va lentement combler la vallée tourmentée qui ne sera plus qu’une plaine apaisée…

Il fait nuit lorsque je sors de ma transe. Sous la lueur rouge terne de la lune, je devine Adam, de dos, qui veille, assis, seul, devant un horizon de collines basses. Je l’appelle, dans un murmure qui le fait sursauter. Il se retourne vivement et sourit, l’index contre les lèvres : « Chut…

Son épaule est guérie. Maintenant, je vais m’occuper de son bras.

— Attends. Viens un peu contre moi, ça va p’t-être recommencer.

Quoi, Adam ? Qu’est-ce qui va p’t-être recommencer ? »

À quatre pattes, je me rapproche et me blottis tout contre lui, ma tête sur son épaule. Le tube, à quelques mètres, se met à vibrer, j’entends les gargouillis, le quelque chose se rapproche, puis s’éloigne…

« C’était ça ?

— Non, ce sont des lumières », dit-il tout bas. Nous restons blottis l’un contre l’autre. Je pourrais demeurer ainsi jusqu’à la fin des temps… Adam est mon double, mon âme sœur… je ne peux, et ne veux, m’imaginer vivre sans lui. Dès notre premier regard, nous avons su que nous étions faits l’un pour l’autre… comme si nous nous connaissions depuis toujours. Nous nous serrons l’un l’autre, nos mains réunies contre ma poitrine, lorsque j’aperçois un flash rose. Une hallucination ? Prise d’un doute, je demande : « T’as vu ?

— Oui. Attends. Ça va p’t-être recommencer. Ça y est ! »

Au niveau d’un col, l’horizon étoilé s’éclaire de petits flashes, et des flammèches roses et bleues s’élèvent en tourbillonnant. L’étrange ballet se poursuit… jusqu’à s’éteindre doucement.

« C’était chouette… mais bizarre. Je crois qu’c’est dans la direction du tuyau.

— Oui. Demain, on ira voir c’que c’est.

En attendant, je dois m’occuper de Thomas. » Je me redresse et joins mes lèvres à celles d’Adam dans un tendre baiser. Thomas est toujours inconscient, je vais accélérer la guérison du bras. Je vais passer et repasser les mains, paumes ouvertes, pour absorber le feu de sa douleur et tonifier les sérosités de ses plaies ouvertes. Mes doigts tendus me brûlent, je dois secouer plusieurs fois les mains et les bras pour apaiser les fourmillements et les démangeaisons qui remontent jusqu’aux coudes ! Je soulage ensuite sa hanche par simple imposition des mains, termine par son dos… et m’endors… épuisée…