Chapitre 5-03

5.1.1 TANACÉ

Adar Hil Matori – Tanacé 1

Galaxie Amal Tyrh

Constellation d’Antadrium

Système Andénaté

Tanacé 1 est le vaisseau amiral de l’escadre Tanacé, une escadre de sept vaisseaux chargés d’objets d’art, de supraconducteurs exotiques, et d’une espèce… non identifiée.

Cabine de commandement. Une cabine exiguë organisée autour d’un fauteuil sophistiqué.

Adar Hil Matori, un Emnos, le Commandant de l’escadre, est assis dans son fauteuil.

« Et voilà ! Et une nouvelle mission qui s’achève ! Musique ! »

Sa voix est grave, tranchante.

Un tempo de tambours dayanais jaillit autour de moi…

Daya est l’une des nombreuses colonies des Emnos.

Le tempo accélère… Des rythmes saccadés de percussions cordophones viennent accompagner les tambours…

J’arrange ma crinière en queue de cheval, puis porte les mains jointes à la bouche pour tenter de réprimer un bâillement.

« Pff… » Je souffle de lassitude et me recule dans mon fauteuil… Bercé par les cadences effrénées, avachi, perdu dans mes pensées, je regarde sans voir les longues séries d’informations chiffrées qui défilent devant moi…

Comme les temps changent !… Les incidents se multiplient dans les colonies… Notre autorité est contestée, notre domination mise à mal… Même notre influence se fissure, le pouvoir nous échappe, nous condamne peut-être… Plus rien n’a de sens… Et si je perdais la foi ?… Le temps est venu pour moi de raccrocher. Pourquoi devrais-je encore… et toujours ! me sacrifier pour ce guignol ?… Kraya et les enfants me manquent…

Le volume des accords endiablés baisse soudain.

« Commandant ! » La voix ferme et autoritaire de Vitri, mon second et ami de longue date. La vidéo du visage anguleux aux pommettes saillantes de mon cadet de deux ans apparaît. Son front large est déformé par d’inhabituelles vagues de rides, sa mâchoire est crispée. Vitri est contrarié. Lui aussi…

« Commandant ! Six Tanacés prêts pour le saut. Tanacé Un n’attend plus que vos ordres.

Merci. Alors, préparez-vous ! » Nous nous tutoyons dans le civil, mais nous tâchons de respecter le vouvoiement lors de nos missions communes, l’usage du tutoiement étant réservé aux communications entre leaders, les dirigeants de vaisseau.

Les logos de nos sept vaisseaux apparaissent. Six sont bleus et clignotent. Le nôtre est encore vert. J’inspire à fond… et me redresse à l’aide des accoudoirs. Je me penche pour attraper le casque. La visière bleutée clignote. J’inspire à nouveau profondément… avant d’ajuster le casque sur l’exosquelette.

« Notre avant-dernier saut avant notre retour sur Affath ! »

Malgré l’expérience et la quasi-routine de la projection spatiotemporelle, je ne peux m’empêcher de ressentir une nouvelle appréhension profonde. L’existence même de l’escadre se retrouve entre mes mains, seules habilitées au déclenchement du saut.

« Arrêt de la gravité artificielle ! » J’appuie sur la commande de l’accoudoir gauche… Le logo vert de Tanacé Un vire lentement au bleu. J’attends qu’il se mette à clignoter… Voilà… l’escadre est prête.

« Enclenchement du processus ! » Le ton est solennel.

Je presse les cinq boutons-poussoirs de l’accoudoir droit… Les séquenceurs harmoniques sont lancés… Le système d’anneaux entre en scène… Les derniers instants de répit avant le saut. Je prends une profonde inspiration… et expire lentement… La vibration montante du système d’anneaux résonne au plus profond de mon être… J’ai l’impression de faire corps avec le vaisseau. Le temps que les vibrations, émises par les dispositifs de nos sept vaisseaux, s’associent pour entrer en résonance avec l’espace environnant… Une fois l’harmonie générée, ils modifient instantanément leurs vibrations, ajustant simplement leurs fréquences sur les vibrations de notre destination… Ce qui provoque une déchirure de l’espace-temps et engendre un passage vibratoire.

Sous le vacarme infernal des oscillations, les mains crispées sur les accoudoirs, je grommelle en ressentant, entre les vertèbres cervicales, la douleur aiguë causée par la piqûre dans la moelle épinière… Une injection qui va permettre, à chacun d’entre nous, de supporter la violence du saut ! Le composé chimique s’insinue le long de la colonne vertébrale… il se répand dans tout le corps, jusqu’aux moindres extrémités, donnant la sensation d’être liquéfié.

Je tente une nouvelle inspiration… avant d’être plongé dans l’obscurité ! Le passage est ouvert ! Dans quelques instants, les secousses seront stoppées… et nous serons projetés… à 32 millions d’orodexis !

L’unité de mesure des Emnos est l’exis, un millionième de l’étadexis. L’étadexis correspond au vingtième de la longueur de l’équateur de Kriemn. L’orodexis est égal à mille étadexis. L’exis fait 1 m77, l’étadexis 1 773 km et l’orodexis1 773 875 km.

32 millions d’orodexis correspondent à six années-lumière.

La distance maximale, une dimension colossale parcourue… en moins de huit jours ! Un espace temporel que nous n’apercevrons pas. Nous aurons l’impression de parvenir à destination quasi instantanément…

Les vibrations stoppent net ! Mon corps semble partir en fumée, littéralement attiré, absorbé, par les ténèbres… Dans le silence le plus total, les oreilles bourdonnent encore de l’assourdissant vacarme qui a précédé l’ouverture du passage spatiotemporel.

« Un… deux… trois… quatre… cinq… six… sept… huit… neuf… dix… onze… et douze ! Nous y sommes ! »

Une violente secousse m’écrase contre le dossier du fauteuil ! La déflagration, suraiguë, est accompagnée d’une lumière éblouissante, aveuglante, malgré la visière filtrante et les paupières fermées. La lumière embrase les photorécepteurs rétiniens. Le système nerveux entier est stimulé, à vif… exacerbé par la prodigieuse accélération ! Nous passons de l’autre côté… La décélération ne va pas tarder, quelques rends…

« Un… deux… trois… quatre… cinq… et six !… Mmm ! »

Projeté vers l’avant par le freinage, j’en ai le souffle coupé ! La violence est telle, que j’ai la sensation d’un arrêt brutal après une interminable chute libre… Je marque un temps de pause… le temps de reprendre mes esprits, mon souffle, et ouvre les paupières… Malgré la persistance de l’éblouissement, je devine les logos lumineux de l’escadre : sept lueurs bleues !

« Un nouveau saut accompli !… Plus qu’un… plutôt encore un… et nous sommes à la maison ! »

Je retire le casque, et remue doucement la nuque engourdie, provoquant des bruits assourdis de décapsulation, les craquements habituels après chaque saut.

« Retour de la gravité artificielle… Rapports du saut ?

Saut conforme, Commandant ! » La voix de Vitri. « Aucune avarie, aucune perte.

Tanacé Deux ! » La voix féminine, autoritaire, tonique et dure d’Assibir Kat Orfax, la jeune leader du deuxième vaisseau de l’escadre. « Aucune avarie, aucune perte, Commandant !

Tanacé Trois, Commandant ! » La voix éraillée au débit rapide de Licori Pad Xarès, son homologue masculin du troisième astronef. « Aucune avarie, aucune perte !

Bien… »

Un étrange silence, tout à fait inhabituel, s’installe.

« Tanacé Quatre ? Tanacé Quatre ?…

Un instant, Commandant, répond une voix hésitante que je ne situe pas.

Qui parle ?

Lirid Paj Onobri, Commandant. Je suis le responsable du séquenceur harmonique de Tanacé Quatre.

Ah ! Un jeune au physique athlétique. D’accord, je vous situe. Où est votre leader ? Que fait Adria ?

Je suis là, Commandant ! » La voix essoufflée d’Adria. « Aucune avarie sur Tanacé Quatre… mais nous déplorons la perte d’une exobiologiste.

Comment ?!

Irana Deb Voroï n’a pas supporté le saut. Son squelette ne s’est pas correctement reconstitué lors de la restabilisation.

Oh ! Et que s’est-il passé ?

Je suis désolée, Commandant… mais c’est encore trop tôt pour répondre à la question. Les premiers indices… tendent à suspecter… un dysfonctionnement… de la diffusion du composé liquéfacteur.

Pardon ?! C’est possible ?

Hélas oui, Commandant. Le problème circulatoire est peut-être dû à une contamination… Une contamination liée à la présence des créatures de Katöla.

Les “créatures de Katöla” sont l’espèce non identifiée que Tanacé Quatre transporte.

Elles ont supporté le saut ?

Apparemment, Commandant. Pour l’instant, je ne peux en dire davantage.

Merci, Adria. Je veux un rapport détaillé avant notre prochain saut.

Bien, Commandant. Je transmets de plus amples informations dès que possible.

Je ne veux pas d’autre victime. Aucun saut avant qu’on sache ce qui s’est passé ! Je veux connaître les raisons exactes de cet accident. Tanacé Cinq ?…

Tanacé Cinq, Commandant ! » La voix tranchante et puissante d’Ilias Rat Paraxos. « Aucune avarie, aucune perte.

Tanacé Six, poursuit la voix sèche et pénétrante du jeune Origni Kar Atvédef. Aucune avarie, aucune perte, Commandant.

Tanacé Sept, Commandant, termine Élégi Rès Alifax, la dirigeante du dernier vaisseau. Aucune avarie, aucune perte. »

Élégi, la plus âgée d’entre nous, est d’une cruauté sans égale. Je ne compte plus mes interventions pour réfréner ses ardeurs répressives…

« Merci à tous. Prochain saut… en attente.

Commandant ! intervient Vitri, en images cette fois. Nous recevons à l’instant une transmission codée à votre intention. Elle provient du Haut Commandement Suprême.

Déjà ! Ils savaient où nous trouver ?… Ils ne perdent pas de temps !

Les données se téléchargent, précise Vitri. Elles attendaient notre arrivée dans le système.

Merci, Vitri. » L’image de Vitri se brouille, remplacée par le Wyg’nmat, l’emblème de notre toute-puissance, l’œil qui voit tout. Un œil stylisé, celui de Cherfa… notre cher mégalo, cerclé de quatre anneaux censés représenter l’univers…

S’ensuivent les images du visage âgé, prognathe, au regard froid, intense et pénétrant, d’Acer Bar Kantari, le redoutable “Abakan” ! L’un de nos trois commandants suprêmes, les bras armés de Cherfa.

« Mon cher Adar… Nous avons détecté un signal étrange dans la constellation des Épierres… dans la bordure extérieure du système Daturia… Ton escadre est la plus proche… À peine quelque huit millions d’orodexis…

Mmm… Mauvaise nouvelle… très mauvaise… J’te vois venir, Abakan.

Un saut d’agrope… Les coordonnées te sont transmises… Tu as l’ordre… de t’y rendre… immédiatement !

Non !

La suite des instructions t’attend sur place. »

La retransmission stoppe net.

« Immédiatement… Un ordre d’Abakan… il ne me laisse pas le choix. Transmission du message à tous les leaders de Tanacé ! »

Les réactions de surprise ne se font pas attendre, mais mes collègues obtempèrent sans rechigner.

Adria est la seule à hésiter : « Mais, Commandant… je n’ai pas…

Pas de, mais, Adria ! la coupe sèchement Élégi. Les ordres ne se discutent pas ! Tanacé Sept prêt pour le saut… Commandant ! »

Je sens une pointe de mépris certain dans son “Commandant”.

« Préparez-vous pour le saut ! » Une décision… aussitôt regrettée… L’un de mes étranges pressentiments resurgit… L’intime conviction que ma décision va bouleverser l’ordre des choses. Encore une de mes inexplicables et puissantes intuitions… Ce don de naissance qui m’a d’ailleurs valu… ma place… enviée, mais délicate, de commandant d’escadre…

*

« Retour de la gravité artificielle ! »

Les rapports attendront quelques nèmes. Je souhaite que les équipages se remettent du saut si proche du précédent, et que leurs leaders aient le temps de faire le point.

« Vitri ?

Oui, Commandant !… Aucune avarie, aucune perte, Commandant… Nous avons une nouvelle communication du Haut Commandement Suprême… en attente… Je vous la transmets…

Pas tout de suite, Vitri ! Après les rapports de saut.

Bien, Commandant. Je lance un scan de l’espace à la recherche du signal.

Je verrai ça plus tard… Tanacé Quatre ?

Ici, Lirid Paj Onobri, Commandant… Le saut a fait deux nouvelles victimes… Notre leader a quitté sa cabine pour… s’enquérir de la situation… Elle vous tiendra informé dès qu’elle le pourra, Commandant.

Merci, Lirid. J’attends son rapport. Bon sang ! Que s’passe-t-il ? Mon mauvais pressentiment ?… Rapports ? »

Les rapports tombent les uns après les autres… “Aucune avarie, aucune perte” revient en litanie comme les vagues de l’océan… Seul Tanacé Quatre fait exception à la règle.

« Commandant ! Ici, Adria.

Adria ! Du nouveau ?

Deux nouvelles victimes, Commandant. Deux exobiologistes. Les symptômes sont identiques. Leur cage thoracique a implosé… Le liquéfacteur a bien joué son rôle, mais nous avons retrouvé un important dépôt cristallin dans leurs alvéoles pulmonaires.

Un dépôt cristallin ? Dans leurs poumons ? Ils ont respiré quelque chose ?

Ils ont été en contact direct… avec l’espèce de Katöla.

Ils toussaient ? Des signes avant-coureurs ?

Pas que je sache, Commandant. Le dépôt cristallin est en cours d’analyse.

Trois exobiologistes ! Certainement pas le hasard ! Il faut éviter la contagion ! Mets immédiatement leur secteur sous confinement niveau cinq !

C’est déjà fait, Commandant. Les quatre survivants s’examinent en ce moment même.

Parfait !… Diligence, efficacité… comme toujours, Adria.

Merci, Commandant.

Je place Tanacé Quatre sous confinement niveau trois. S’il y a eu contagion, je ne veux pas que ça se propage. Vous êtes en quarantaine.

Bien, Commandant… Tous ceux qui ont été en contact avec l’espèce de Katöla sont déjà en confinement niveau cinq.

Je n’veux pas que vous tombiez les uns après les autres, je n’veux pas d’un équipage fantôme ! J’ai besoin de toi, Adria ! Nous avons besoin de vous !

Merci, Commandant. »

La communication coupée me laisse seul avec mes réflexions… Un dépôt cristallin dans les poumons… Trois exobiologistes… pour l’instant… Le lien avec les créatures que transporte Tanacé Quatre me paraît évident. Ces hybrides mi-animaux, mi-végétaux, ou chimères inclassables, que nous livrons sur Kriemn pour étude approfondie.

« Vitri ! Tanacé Quatre est dorénavant en quarantaine ! Je suis disposé à recevoir la transmission du Haut Commandement Suprême.

Tout de suite, Commandant.

Merci, Vitri. » L’écran se brouille et le Wyg’nmat émerge, suivi par l’apparition en fondu enchaîné du visage d’Abakan… Je ne l’ai jamais vu dans une telle excitation ! Lui d’habitude si froid, si distant, semble enflammé, passionné :

« Mon cher Adar !… Le moment… est historique ! »

Il prend son temps, comme pour ménager le suspense.

« L’étrange signal dont je t’ai parlé… ne peut avoir une origine naturelle… Il s’agit d’une transmission radio… faible, mais régulière. Des données primitives, certes, mais que nous n’arrivons pas à interpréter. Elles proviennent de l’espace intersidéral… et le signal se déplace ! »

Il ferme les paupières et inspire pour savourer l’instant.

« Tu vas être le témoin privilégié d’une première rencontre avec une intelligence qui a, comme nous, conquis l’espace ! » Son regard, envieux, trahit une jalousie qu’il n’avouera pas, de par son arrogance et son orgueil démesuré, je ne le connais que trop bien… Il souhaiterait être à ma place, je la lui céderais volontiers !

« Nous ignorons quel type d’appareil émet ce signal… Une sonde, une navette, un vaisseau, habité ou non, civil ou militaire… Ton escadre va devoir aborder l’engin avec une extrême précaution… La procédure à suivre est détaillée chapitre quatorze, paragraphe trois ou quatre, suivant la détection, ou non, d’une quelconque forme de vie à bord. Codez vos transmissions niveau cinq ! Ils ne doivent savoir… ni qui nous sommes… ni d’où nous venons. Tu devras évaluer la menace et déterminer précisément leurs intentions… Ta mission, mon cher Adar, ne s’arrête pas là… Ton retour sur Kriemn… est retardé.

Non !

Il te faut coûte que coûte identifier l’origine de l’engin… et te rendre aussitôt sur place !

Non !

Notre hégémonie sur Amal Tyrh est à préserver… à n’importe quel prix… Nous devons rapidement maîtriser la civilisation qui a conçu cet engin… car laisser la concurrence se développer est totalement hors de question… Je compte sur tes exceptionnelles qualités de négociateur… et ta diplomatie… Je conçois que ton escadre n’est pas spécialisée dans ce genre de mission… aussi, une escadre de soutien, armée, est en préparation… Elle partira et te rejoindra sur zone dès que nous aurons reçu ton rapport… Je suis déjà très impatient de l’entendre… Mon cher Adar… » Son visage est brouillé par les parasites qui annoncent la fin de la transmission.

« Comme si c’était le moment de se préoccuper d’expansion ! Alors qu’un vent de révolte souffle dans les colonies… Incroyable !… Ils ne veulent vraiment pas voir la réalité en face ! »

Abasourdi, choqué par ses propos, je suis surpris par l’apparition du visage de Vitri.

« Commandant ? » Il s’étonne. « Vous allez bien ?

Mmm ! » J’acquiesce d’un bref hochement de tête.

« Convoquez immédiatement les leaders de Tanacé Deux, Trois, Cinq, Six et Sept, en salle du Conseil !

Bien, Commandant… Ne quittez pas… » Il s’éclipse… « Voilà, Commandant. C’est fait ! Ils ne vont pas tarder… Je vous joignais pour vous annoncer la détection du signal. Nous avons repéré son origine.

Bah ! » Le problème de Tanacé Quatre me préoccupe bien plus que le signal étranger.

« Il est émis d’un point distant de 953 étadexis, aux coordonnées 5,71, 46,23, élévation positive 17,31. Il se déplace à grande vitesse et sa trajectoire l’éloigne de notre position.

D’autres précisions ?

Oui, Commandant. Ce moment restera dans l’Histoire ! Les scanners sont formels, il s’agit d’une sonde d’exploration… Une sonde qui n’est pas des nôtres ! Nous l’interceptons, Commandant ?

La décision se prendra en salle du Conseil. Je m’y rends à l’instant. Statu quo pour le moment… Je passe vous voir.

Bien, Commandant. À tout de suite. »

La communication coupée, je me lève du fauteuil… courbaturé ! Je m’étire et me masse le cou avant de sortir de la cabine. Le trajet jusqu’à la salle du Conseil, une salle qui domine le vaisseau, me fera le plus grand bien… L’espace capitonné du sas blindé se libère à mon approche… Je m’avance… la porte de la cabine d’ascenseur se relève… j’entre…

« Salle de navigation ! » La porte se rabaisse et la cabine s’élève… Le nouveau sas, qui apparaît en face, donne directement dans la salle de navigation. Un véritable cocon hémisphérique qui ne comprend que trois fauteuils, disposés à intervalles réguliers, devant trois pupitres de commandes. Trois accès les séparent. Celui qui donne sur le sas sécurisé de l’ascenseur de ma cabine. Un autre qui mène vers l’atrium, l’espace de distribution principal de l’astronef. Et le dernier qui conduit aux parties techniques. Cette configuration est la même dans l’ensemble des vaisseaux. C’est pour d’évidentes raisons de sécurité que le quartier de commandement, blindé, se situe dans le tréfonds de la salle de navigation. Les deux zones sont reliées par un accès direct et autonome.

À ma gauche, Olibir se lève en m’apercevant. Le jeune astronavigateur a vingt-neuf ans. Avec son exis quarante, et sa carrure d’athlète, Olibir est assez impressionnant. Naturellement réservé, il incline respectueusement la tête. À ma droite, Antari, la responsable du séquenceur harmonique, le dispositif de saut, se lève à son tour… Nos regards se croisent… et un pincement au cœur me saisit, une nostalgie bienveillante, comme la réapparition de mon vague à l’âme…

Antari a le même âge que Kraya… et elle lui ressemble tant… Une silhouette longiligne, une peau d’albâtre, une chevelure lisse, soyeuse, blanche comme l’écume d’aranide… qui coule sur ses épaules… et retombe dans le creux des reins… Un visage carré, aux traits fins, avec un regard de prédateur bleu intense si attirant, si captivant… J’apprécie ses indéniables atouts féminins… et admire son abnégation, son engagement, son sens du devoir… Qu’elle laisse derrière elle, comme Vitri d’ailleurs, trois jeunes enfants sur Kriemn, me laisse songeur… Une nouvelle pensée nostalgique me submerge, cette fois pour Kari… ma fille aînée de douze ans, et pour Aprila… mon garçon de dix ans… J’imagine qu’Antari et Vitri ont au moins autant hâte que moi de rentrer…

« Commandant… » dit-elle simplement, alors que Vitri se hisse de son fauteuil et se tourne vers moi.

Les quatre Emnos portent une même combinaison avec un exosquelette aux reflets bronze, constitué d’une superposition de couches alternées de composés intelligents et réactifs. Bien que son aspect soit métallique, l’exosquelette est extrêmement souple et ergonomique. Il intègre différents capteurs et composants qui permettent une interopérabilité avec les autres systèmes. Un liseré argenté, au niveau de l’encolure, est le seul signe distinctif de la combinaison du Commandant, le même attribut que celui des autres leaders.

« Restez à vos postes, je ne fais que passer. Vitri… as-tu, avez-vous… des images de la sonde étrangère ?

Oui, Commandant. »

Vitri manipule les commandes de sa console pour faire apparaître une image du vide spatial. Alors que de timides étoiles se déplacent de concert, un point central, brillant, reste fixe.

« La voici, Commandant. Nos caméras la traquent.

C’est possible de zoomer ?

Bien sûr, Commandant. »

Vitri manipule une molette noire hémisphérique… et le point central, qui se décale brièvement tantôt à gauche, tantôt à droite, grossit, dévoilant progressivement les détails de l’étrange sonde… Sa forme principale est circulaire… Elle se révèle n’être qu’une simple antenne parabolique sur laquelle sont rattachés deux bras… Avec l’agrandissement et l’optimisation de la qualité de l’image, un troisième bras apparaît, plus long, plus fin que les deux autres. Des dispositifs divers sont visibles à l’arrière de l’antenne… Une sonde des plus classiques… Un spectacle qui me rend perplexe, interrogatif, mais qui me rassure intérieurement : « Une fausse alerte, nous allons pouvoir rentrer.

Mais ? s’étonne Olibir de sa profonde voix caverneuse. Ce n’est qu’une ancienne sonde d’exploration.

Hem… hésite Vitri, l’air navré. Je ne demande qu’à te croire… mais le signal est transmis sur une longueur d’onde de sept virgule trente-huit centièmes d’exis… avec un taux de données extrêmement réduit.

L’émetteur a pu se dérégler avec le temps.

Il semblerait qu’il s’agisse d’un transpondeur cohérent, Commandant, poursuit Vitri, l’air soucieux. Nos sondes spatiales n’en ont jamais été équipées.

Les transpondeurs cohérents sont affectés aux réseaux optiques, précise Antari.

J’ai de plus, reprend Vitri, comparé ses caractéristiques aux bases de données de notre histoire de la conquête spatiale…

Et ? » J’anticipe la suite… et ses conséquences…

« Aucune concordance, Commandant. Cette sonde n’est pas des nôtres.

Mmm… » Je soupire, navré, mais résigné. « Et ses dimensions ?

Le diamètre de la parabole… un exis cinquante-quatre, Commandant.

Hm ? » La modestie de l’engin me surprend. « Nous dérouter ainsi, si près de notre planète, pour une sonde si minuscule !

Trois exis soixante-douze pour le bras le plus long, précise Vitri.

Et sa composition ? Y a-t-il de la radioactivité, des substances explosives ?

Des composés électroniques, des détecteurs. Une faible radioactivité émise par deux… non quatre, deux à chaque bras court, quatre générateurs thermoélectriques à radio-isotopes… Des engins primitifs. Aucune substance explosive… à notre connaissance, Commandant.

Merci pour les détails… Je vous laisse… je suis en salle du Conseil. » Je retourne vers la cabine d’ascenseur, plus que jamais dépité, lassé et contrarié.

*

Je suis le premier à arriver en salle du Conseil, une pièce circulaire vaste au regard des étroites cellules des vaisseaux. Une exiguïté recherchée pour notre sécurité, car requise lors des sauts dimensionnels. Un silence pesant, presque oppressant, règne en maître dans la pièce. Ce calme, quasi surnaturel, est éphémère. Je sais d’expérience que l’agitation va se lever dans quelques instants, pour monter en puissance devant nos désaccords. Le calme… avant la tempête…

Située au sommet de l’avant de Tanacé Un, la salle comprend une grande table ronde, au plateau épais en bois massif sombre, et sept fauteuils en cuir assortis. Le cœur de la table, vitré et noir, renferme un système de projection holographique tridimensionnelle. Une desserte roulante, qui déborde presque d’une collation conséquente, nous attend. « Ah ! Vitri ! Tu penses à tout ! » La tête ailleurs, je n’ai même pas eu l’idée de le lui demander…

Le plancher est recouvert par un revêtement synthétique feutré beige doré qui assourdit les pas. Teinté du même beige, le plafond, à quelque trois exis de hauteur, est agrémenté, au-dessus de la table, d’un faux plafond suspendu circulaire percé d’un cercle de plusieurs spots. Ils diffusent, en éclairage direct vers la table et indirect vers le plafond, une lumière bleu électrique identique à celle des tubes luminescents qui auréolent les trois cages d’ascenseur. Situées côte à côte, elles sont les seuls accès à la salle.

« Volets ! » Je perçois aussitôt les bruits sourds du mécanisme qui s’enclenche… Une première série de vibrations est suivie d’une deuxième… puis d’une troisième et dernière… L’entendre annonce le spectacle. La dernière couche de blindage, un blindage organométallique, se relève tout autour de la salle, dévoilant le panorama… au travers des épaisses vitres blindées.

Je m’avance pour observer les Tanacés… Des vaisseaux identiques, somme toute classiques, avec leur avant bulbeux, leur corps allongé et leur poupe élargie qui réunit les trois moteurs ioniques utilisés pour les déplacements en propulsion conventionnelle. Ce qui les distingue clairement des autres vaisseaux mères, c’est l’impressionnant système d’anneaux qui les encercle. Un système rotatif complexe qui a le double avantage de créer une gravité artificielle et de déclencher de puissantes combinaisons d’harmoniques, composantes nécessaires aux sauts.

Une capsule s’éjecte de Tanacé Cinq… J’imagine qu’Ilias est à bord.

Les capsules, coniques, avec hublots, sont équipées d’un petit moteur à hydrogène. Leur blindage est conçu pour résister à l’entrée atmosphérique.

J’observe les alentours, à la recherche d’autres capsules, et me retourne pour contempler la majesté des anneaux de Tanacé Un. Ils tournent, virent, pirouettent, se tordent, comme sous les accords d’une danse endiablée silencieuse, métamorphosant sans cesse leur forme générale…

Une autre capsule approche. Elle provient de Tanacé Deux… ou Six, tout proches. Je scrute l’espace à la recherche de la sonde étrangère… lorsqu’un ascenseur s’ouvre. Élégi… fait son entrée… suivie par Origni.

« La plus vieille avec le plus jeune… La mégère avec le jeune prince… »

Élégi, sèche comme du bois mort, ridée comme un vieux parchemin, vient de passer ses soixante-deux hivers. Origni est un grand et beau jeune homme aux traits fins, presque féminins. Leader à vingt-sept ans, et sa place est méritée, je le vois promis à un grand avenir. Son intelligence est hors du commun, et ce n’est pas cette vipère d’Élégi qui réussira à lui monter la tête… En conversation avec Origni, elle fait semblant de ne pas me voir. Elle avance, le dos voûté, la tête tournée sur le côté, penchée vers l’arrière, le regard vissé sur celui d’Origni.

Elle se détourne un instant, le moment que choisit Origni pour me lancer un bref et discret regard entendu…

« Le bonjour à vous deux !

Mmm ? » Élégi marmonne… comme si elle ne m’avait pas entendu… pour ne pas s’abaisser à me souhaiter le bonjour. Il est vrai que nos désaccords ne datent pas d’hier…

« Bonjour Adar ! lance chaleureusement Origni. Qu’est-ce qui se passe sur Tanacé Quatre ? Et c’est quoi cette histoire de signal ?

Servez-vous… » Je désigne la desserte. « … et prenez place. Je vous expliquerai la situation quand nous serons réunis.

Tous les sept ? s’étonne Élégi, un regard assassin rivé sur moi.

Tous les six ! Adria est en quarantaine sur son vaisseau.

Ah ! » Elle a l’air satisfaite. Licori Pad Xarès, le leader de Tanacé Trois, se présente…

Un Emnos plutôt petit, décharné, au visage émacié, creusé. Ses traits sont marqués par une fatigue intense et un stress évident. Il n’a que quarante-deux ans, il en paraît bien davantage.

« Bonjour à tous ! » Sa voix est rauque, cassée. « Alors, Adar ?

J’attends Assibir et Ilias pour commencer la séance… Je t’en prie, joins-toi à nous… et sers-toi. »

La tradition veut que le tutoiement soit de rigueur dans cette pièce réservée aux réunions entre leaders. Assibir et Ilias arrivent.

« Eh bien les voici !… Assibir… Ilias… Bienvenue !

Le bonjour de Tanacé Deux ! » Assibir fronce les sourcils. Son visage, carré, a des traits fins et des yeux bridés, la physionomie caractéristique des originaires de Cherfax, l’île sanctuaire de notre “Maître” à tous… Un lieu où naissent de fervents patriotes dévoués corps et âme à leur aïeul…

« Que nous vaut le déplacement ? » Le ton est glacial, agressif.

« On n’le sait même pas ! renchérit Élégi, à la fois ironique et méprisante.

Je vous en prie… assoyez-vous… » Je dois rester calme, serein.

« Pas si vite ! lance Ilias, le ton bourru. Et le bonjour à tous ! » Il se penche sur la malheureuse desserte. « Et qu’est-ce que tu nous proposes de bon, cette fois ? » Ilias, quarante-sept ans, a la même taille qu’Olibir. C’est une force de la nature à l’allure de brute épaisse. Il n’est certes pas facile, mais il est droit et possède un sens inné de la justice.

« Du nectar d’artésie ? Non ! J’le crois pas ! Il t’en restait encore ?

Il m’en restait… Mais plus pour très longtemps ! » Je grimace avec humour.

« Ça… tu peux m’faire confiance !

Bon !… Je vais commencer par vous montrer le message qu’Abakan m’a adressé… personnellement… Oui !… Je sais que je ne suis pas censé vous le divulguer… et je sais que je vais m’attirer les foudres de certains…

Tu dis ça pour moi ! éclate furieusement Élégi.

Je n’ai cité personne. Je veux simplement que vous soyez informé. Ensuite vous jugerez… Installez-vous… Tanacé Quatre ! Cabine du leader ! »

Une image bidimensionnelle naît au-dessus du cercle central de la table… Le fauteuil d’Adria est vide. Je reformule ma demande : « Tanacé Quatre ! Salle de navigation ! »

La salle apparaît : Adria et Lirid sont penchés sur une console. Lirid a les cheveux en chignon. Ils s’aperçoivent de la communication et se retournent. Adria passe une main dans ses cheveux blancs. Son visage diaphane, étique, marqué par la contrariété, emplit l’écran.

« Commandant !

Des nouvelles, Adria ?

J’ai… une bonne… et une mauvaise nouvelle. La bonne : nous avons trouvé l’origine des décès… Des décès dus aux créatures de Katöla… Le phénomène est naturel et… heureusement, si je puis dire, non contagieux. Ces espèces… se reproduisent par spores… Une quantité astronomique de microspores asexuées qui se multiplient à vitesse exponentielle dès qu’elles trouvent un lieu idéal pour leur croissance… Comme nos alvéoles pulmonaires… Le porteur ne s’en rend pas compte… les premiers temps… Et pourquoi ? Parce qu’elles n’interviennent pas dans les échanges gazeux entre l’air et le sang. Mais elles développent une réaction de défense au contact du liquéfacteur ! Chaque spore s’encapuchonne d’aiguilles cristallines… qui perforent la cage thoracique du porteur !

Aïe ! grimace Ilias. Et c’est… ta bonne nouvelle ?

Hélas…

Et la mauvaise ?

Si nous effectuons un nouveau saut avant de trouver une solution, nous perdrons à coup sûr les quatre derniers exobiologistes. La concentration en spores dans leurs poumons est telle… qu’ils ne survivront pas… Mais !… Ils ne sont pas les seuls ! D’autres équipes sont contaminées… Tous ceux qui ont été, de près ou de loin, en contact avec les créatures… À terme, l’ensemble du personnel des services transport et entretien.

Oh là ! Il faut qu’on trouve une solution ! Un traitement, un remède… et rapidement ! Adria, nous sommes en salle du Conseil, et je te prie de redescendre dans ta cabine pour que nous puissions poursuivre, ensemble, la réunion.

Tout de suite, Commandant ! » Adria stoppe la communication.

« Tous nos scientifiques doivent concentrer leurs efforts sur le problème. On trouvera une solution.

Faudrait déjà foutre ces saloperies de bestioles dans le vide spatial ! tonne Ilias. Qu’on s’en débarrasse ! une bonne fois pour toutes !

Comment ?… Mais tu dérailles ! s’exclame Élégi. Ces créatures sont exceptionnelles ! On n’a même pas pu définir leur règne !

Il m’est avis qu’elles n’appartiennent… à aucun règne connu, ajoute Licori.

Tu vois ! reprend Élégi. Nous devons en savoir plus ! Elles supportent le saut sans broncher ! Nous devons étudier leurs mécanismes de défense ! Imagine les retombées !

Tu veux ramener ces saletés sur Kriemn ? éclate Ilias. Et nous contaminer tous ?… C’est ça ?

Enfin, Ilias, intervient Assibir, tu sais bien que les recherches seront menées dans des laboratoires protégés !

Ben tiens ! rebondit Ilias. On n’a pas assez joué avec le feu comme ça ?… On n’est pas en train d’se brûler ?… Non ?

Ilias… calme-toi, s’interpose Licori. Nous ne sommes pas ici pour faire de la politique. » Il me regarde et hoche la tête pour que je reprenne la parole.

« Revenons à ce qui nous amène… Tanacé Quatre ! Cabine du leader ! »

Adria est en place : « Je vous écoute…

Je vous présente le message reçu lors de notre arrivée dans le secteur… Dernier message d’Abakan ! »

Les visages des collègues se défont à la lecture du message. J’y vois de l’étonnement, de l’ébahissement, de la stupéfaction, de la confusion, de la consternation… À l’annonce des objectifs de notre nouvelle mission, l’abattement se lit sur les visages d’Ilias et d’Origni… Licori reste stoïque, alors qu’Assibir et Élégi exultent. Sur les images de Tanacé Quatre, Adria reste figée, elle accuse le coup… Tous les regards convergent sur moi…

« Tu as fait… des recherches ? depuis la réception du message ? me demande Assibir. Le signal est repéré ?

Nos transmissions ! réagit Élégi. Elles doivent être, sur-le-champ ! codées niveau cinq ! » Le ton est impératif. J’acquiesce de la tête.

« Codage… de toute transmission… niveau cinq ! Le signal est repéré. Vitri !… Fais-nous parvenir les images de l’origine du signal. »

La sonde apparaît en gros plan près de la retransmission vidéo d’Adria… Les visages se figent, perplexes…

« C’est une plaisanterie ? » Ilias fulmine.

« Une sonde archaïque ? avance Assibir, l’air surpris.

On nous déplace pour ça ? s’étonne Licori.

Mais ? C’est une sonde Emnos !? assure Élégi.

C’est ce que j’ai tout d’abord pensé… » Et je leur donne les détails des informations en ma possession…

Ilias envisage un possible traquenard : nous scannons l’espace voisin à la recherche d’une quelconque anomalie… Sans succès.

Pour nous rapprocher de l’engin, nous décidons de déplacer l’escadre en propulsion conventionnelle…

Un déplacement imperceptible signalé par les lumières blanches des moteurs ioniques.

Une fois sur place, Origni contacte son équipe de techniciens… Ils vont intervenir, sans contact direct, pour intercepter la sonde à l’aide d’un traqueur gravitationnel. La procédure quatorze quatre, celle exigée par Abakan.

Nous assistons à la manœuvre devant les vitres blindées de la salle du Conseil… Le traqueur ovoïde est éjecté d’un sas situé sous la partie ventrale de l’arrière de Tanacé Six… Propulsé dans le vide spatial, le traqueur éjecte deux disques gravitationnels qui se mettent à pulser…

La scène me fait penser à l’expulsion d’un œuf d’allulaka, les monstres d’Édora. L’œuf se brise avant même qu’il ne touche terre ; la créature déploie aussitôt ses ailes pour s’enfuir hâtivement, sans même s’être entièrement débarrassée de la coquille…

Les disques ont accéléré leurs pulsations et forment maintenant deux anneaux luminescents verdâtres. Le robot prend la direction de la sonde, il s’en approche lentement… jusqu’à ce qu’elle soit à portée.

Nous avons laissé une bonne distance de sécurité entre l’engin étranger et l’escadre. La scène nous est retransmise sur l’écran central. Alors que le traqueur paraissait ridicule par rapport à Tanacé, il semble maintenant monstrueux devant la sonde qui dévie de sa trajectoire… Attirée par la gravité artificielle du traqueur, elle entame une lente rotation… Et le traqueur reprend, lentement, la direction de Tanacé Six… entraînant avec lui sa prisonnière… Les engins disparaissent dans les entrailles du vaisseau. Nous venons de remporter la première manche ! Aux techniciens et ingénieurs d’entamer la deuxième…

Nous avons à peine le temps de nous réjouir de la réussite de l’opération d’interception, qu’Origni est expressément demandé par Ériné, son second.

« Commandant ! Leaders de Tanacé ! »

Ériné a la trentaine, le visage large, les cheveux hérissés. Ses yeux globuleux au regard vif ont du mal à masquer son exaltation.

« Je vous transmets l’image de l’objet que les automates viennent de découvrir en démontant l’appareil… »

… Nous restons bouche bée… estomaqués, éberlués, les mots sont faibles, devant l’image d’une petite plaque métallique gravée…

Je crois rêver… L’identification de l’origine de la sonde est devant moi ! Une tâche que j’envisageais comme quasi impossible !

Le message pictural est simple, net et précis. Sur la droite, deux créatures nues, un mâle, une femelle, sont représentées de face !… Elles sont physiquement incroyablement proches de nous ! Des créatures emnoïdes ! Le mâle semble dominant, il lève le bras droit. Sa main comporte, comme nous, cinq doigts, dont un pouce opposable. Je ne constate qu’une différence avec notre espèce : le sexe de la femelle n’apparaît pas… Il est peut-être situé à l’arrière du corps…

La compréhension du schéma au bas de la plaque est évidente : une représentation de leur système stellaire ! Ils sont originaires de la troisième planète du système. En revenant sur la gravure des deux êtres, je réalise que la silhouette schématique à leur gauche est censée symboliser la sonde. Si la représentation est à l’échelle, nous allons pouvoir en déduire leur taille.

Plus à gauche, une carte stellaire indique la convergence en un point de plusieurs segments. Elle devrait, logiquement, nous fournir la position de leur étoile… À nous de découvrir leur système de référence… Chaque figure est accompagnée d’une suite de traits et de tirets qui correspondent très certainement à leurs unités de mesure…

Nous n’avons pas à nous creuser la tête bien longtemps : Origni a un éclair de génie ! La représentation gravée, en haut, à gauche, serait un simple schéma de la transition hyperfine de l’atome d’entaride… (entaride : hydrogène) … l’élément le plus répandu de l’univers, associé à l’une de leurs unités de mesure…

Après réflexion, l’interprétation semble évidente. Ce que les calculateurs confirment quelques instants plus tard, avec l’explication des symboles des traits et des tirets : des chiffres gravés dans un système binaire, le trait correspondant à un, le tiret à zéro.

La femelle est associée à un trait suivi de trois tirets, le chiffre huit ! Huit fois l’unité de mesure, onze virgule quatre-vingt-quatre centièmes d’exis, la longueur d’onde de la raie spectrale de l’entaride atomique, soit quatre-vingt-quinze centièmes d’exis pour la femelle. Une taille inférieure à la taille moyenne des femmes emnos, un exis douze… Cette nouvelle espèce emnoïde est une espèce naine.

Le calcul de la dimension associée de la parabole vient confirmer nos spéculations : un exis cinquante-quatre.

Le second d’Origni nous liste ensuite le détail des divers appareils de la sonde. Des dispositifs primitifs, mais certes astucieux et complémentaires. Un magnétomètre au bout du bras le plus long, un analyseur de plasma. Des détecteurs… de particules, de rayons cosmiques, de radiations, d’astéroïdes et de météroïdes. Un radiomètre, un photopolarimètre et un luxmètre. En plus des quatre générateurs thermoélectriques déjà répertoriés…

Un éventail d’appareils permettant l’observation et la retransmission de données scientifiques. Une sonde d’exploration, comme nous l’avions, à juste titre, envisagé dès les premières images.

Vitri intervient pendant l’énumération des appareils : Olibir souhaite nous parler…

« Excusez-moi, Commandant… Je pense avoir décodé la carte stellaire.

Nous t’écoutons, Olibir.

Les pulsars d’Amal Tyrh !… Ils sont la clé de l’énigme.

Euh… hésite Ilias. Une nouvelle devinette ?

Quatorze lignes sont associées à des nombres binaires… Chaque longueur doit représenter la distance entre l’un des pulsars et leur étoile. Une simple triangulation.

Ne t’arrête pas ! s’exclame Ilias. Je suis sûr que tu sais de quelle étoile il s’agit.

Olibir ?

Oui, Commandant… Une petite étoile de la constellation des Ébrides.

Oh ! s’exclame Origni.

Difficilement observable du système d’Affath, poursuit Olibir.

Les Ébrides ? s’étonne Origni. Mais c’est extrêmement loin !

C’est-à-dire ? » Mon inquiétude grandit…

« Cette étoile est à deux milliards quatre cents millions d’orodexis, 457 années-lumière d’Affath.

Quatre cent cinquante-sept ! » La tête me tourne. « C’est impossible !… J’ai dû mal comprendre… Combien ?

Cela représente quelque… soixante-quinze sauts, Commandant.

Mais… nous n’avons jamais été aussi loin ! s’exclame Ilias. Du moins que je sache… Les fréquences de destination ne sont pas répertoriées !

De même qu’Olibir a pu définir la position de l’étoile, nous pouvons déterminer des fréquences approximatives, avance Assibir.

Soixante-quinze sauts ! reprend Ilias. Au minimum ! Et rien que le trajet aller !… Sûr qu’à ce tarif-là… on n’est plus à un saut près ! Eh ben… On n’est pas près de rentrer !

Il y a quand même quelque chose qui me chiffonne, Commandant, reprend Olibir.

Oui ?… Quoi donc ? » Je pose la question, la tête ailleurs, persuadé que je viens, bien malgré moi, de rempiler… pour au moins trois années.

« Les nombres associés à chaque pulsar… ne correspondent pas aux distances, mais aux périodes.

Bien… Et ?

Si les concepteurs de la sonde ont indiqué les périodes des pulsars à leur époque… ce qui me paraît évident… l’engin a été lancé… il y a 421 ans.

Quatre cent vingt et un ans ?

D’une planète à 457 années-lumière ? réplique Assibir. C’est impossible ! Un tel engin ne peut se déplacer plus vite que la lumière ! » Un terrible doute me vient à l’esprit.

« À moins que… nous ne soyons pas… à l’endroit prévu !

Veuillez m’excuser, intervient Ériné. Commandant, leaders… nous avons un souci.

C’est pas vrai ! s’exclame Ilias. Alors ? On est où ?

Pardon, leader ? s’étonne le second d’Origni.

Ériné, pouvez-vous nous dire… à quelle distance nous sommes d’Affath. En années-lumière… Arrondissez…

Environ… huit, Commandant, s’étonne Ériné.

T’en es sûr ? redemande Ilias.

Sûr et certain, leader ! Les calculateurs sont formels ! Et l’observation astronomique le confirme : nous sommes à 43 751 227 d’orodexis d’Affath.

Bon ! C’est déjà ça ! répond Ilias, l’air rassuré. Alors c’est quoi le souci, mon gars ?

La plaque gravée nous a livré tous ses secrets, reprend Ériné.

Ben tiens ! s’amuse Ilias.

Nous avons découvert l’étoile d’origine. Une naine jaune de la constellation des Ébrides, Ourou Uppardi… Elle est située à…

Deux milliards quatre cents millions d’orodexis, quatre cent cinquante-sept années-lumière d’Affath, le coupe Origni.

—… Exactement, leader !… Vous le saviez ?

Nous venons de l’apprendre… par une autre source, explique Origni.

Comme ça… nous en avons la confirmation… Mais poursuivez, Ériné.

Nous sommes, de notre position actuelle, à 451 années-lumière d’Ourou Uppardi… Si vous avez appris la position de l’étoile d’origine, vous savez que la carte stellaire se référait aux pulsars d’Amal Tyrh… Je me trompe ?

Non, Ériné. Poursuivez.

Chaque pulsar est associé à un chiffre binaire qui correspond à sa période… Comme vous le savez, ils ralentissent lentement… Mises à part quelques brusques variations lors de couplages complexes entre leur croûte solide et leur cœur superfluide…

Abrège ! le coupe Ilias.

Toutes ces variations, même faibles, sont observées et inscrites dans nos bases de données… Nous avons donc pu comparer et corroborer les concordances de temps. Nous pouvons en déduire le moment exact associé à la période qui correspond aux chiffres binaires… Une date qui remonte à…

Quatre cent vingt et un ans ! le coupe Origni.

Tout à fait, leader. Et j’ajoute que les traces d’Andatine 230, et le rapport entre la Lissine 238 et la Cisséine 234, viennent corroborer cette date.

Une nouvelle confirmation. Merci, Ériné !

Ce n’est pas tout, Commandant ! Une telle sonde ne peut parcourir cette distance en si peu de temps… Premier point… Un tel matériel n’a pas une durée de vie si étendue. Les générateurs thermoélectriques à radio-isotopes ne peuvent continuer à fournir suffisamment de puissance pour alimenter les systèmes embarqués… Second point… Deux évidences qui nous ont poussés à analyser plus précisément les composés électroniques…

Aaahh ! s’écrie Ilias, l’air satisfait. Du nouveau !

L’état des composants révèle une anomalie… La sonde s’était effectivement endormie. Elle n’émettait plus depuis bien longtemps. Un phénomène inexplicable s’est produit il y a huit ans…

Il y a huit ans… Ce qui explique la découverte du signal !… Le temps qu’il arrive sur Kriemn !

Hmm, hmm… » Licori réfléchit. « Alors je suppose que la sonde était dans le secteur il y a huit ans ?

Je le pense également, leader, répond Ériné. Eh bien la sonde, à cette date, a été… comme rechargée.

Rechargée ? s’étonne Assibir. Comment ça ? rechargée ?

Rechargée ou dopée. Le générateur semble s’être instantanément conduit en super condensateur.

Hein ? réagit Ilias.

Ce n’est qu’une hypothèse, mais la géométrie simple des armatures a très bien pu les transformer en électrodes… Le combustible restant servant d’électrolyte, l’ensemble a formé une série de condensateurs… Mais pour que ce soit possible… il a fallu que la sonde soit soumise à un champ électromagnétique surpuissant.

Comme celui généré lors de nos sauts ?

Je doute que ce soit suffisant, Commandant, répond Ériné.

Il n’a été rechargé… ou dopé ? qu’une seule fois ? questionne Licori.

C’est ce que les faits tendent à prouver, leader.

Donc… résume Licori, il y a environ huit ans… cette sonde étrangère a fait un bond… je dis bien UN bond, de près de 451 années-lumière !… C’est ça ?

Pas nécessairement un seul et unique bond, répond Ériné. Un ou plusieurs bonds… mais instantanés.

Et ?… C’est possible ?

J’ai bien peur, Commandant, qu’en l’état actuel de nos connaissances… ce soit totalement irréalisable.

Merci, Ériné.

Je vous en prie, Commandant. Leaders… » Je coupe la transmission.

« Plutôt inquiétant, grimace Assibir.

Inquiétant, Assibir ? réplique Élégi, les yeux exorbités. Tu trouves que c’est inquiétant ?! » Elle prend un air moqueur. « Ma pauvre Assibir, mais c’est bien pire que ça ! Quelque part… là… tout près ! » Elle désigne l’espace environnant de son bras droit à demi levé, l’index crochu dressé. « Une civilisation technologiquement plus avancée que la nôtre nous guette… Peut-être n’attendent-ils qu’un signe de faiblesse de notre part pour nous détruire !

Wow ! Élégi ! Tu dérailles ! réplique Ilias. Qu’est-ce que c’est qu’ces propos alarmistes ? Nous n’allons pas en plus céder à la panique. C’est quand même pas une p’tite sonde d’exploration, même survitaminée, qui va nous faire trembler !

Et si je peux me permettre, complète Origni, au vu des circonstances… a-t-on une preuve qu’une civilisation, plus avancée que la nôtre, aurait des ambitions prédatrices, destructrices… voire pire ?… Je crois que nous sommes plutôt mal placés pour faire la morale. »

Ses propos, osés, mais réalistes, jettent un froid immédiat.

Assibir et Élégi, l’air furieux, conversent entre elles dans le dialecte ancien que seuls les natifs de l’île sanctuaire sont autorisés à prononcer : « Aktar tabari skan ishtor ! profère rudement Élégi.

Kor durat saber ! Barat zora ètar ! Ator ètar ! » réplique Assibir qui semble calmer le jeu. Elles semblent mal à l’aise, contrariées. Il faut que je détende l’atmosphère.

« Il est possible… que ces emnoïdes aient fait un bond technologique prodigieux en quatre cents ans…

C’est déjà arrivé ! remarque Licori. Ne serait-ce que dans notre histoire.

S’ils ont découvert une technologie qui leur permet de franchir instantanément une telle distance… réfléchit Origni, je suis certain que leurs sondes actuelles sont bien plus évoluées ! Alors quel intérêt auraient-ils de projeter une telle sonde d’exploration ?… Ce serait totalement illogique de leur part.

Mystère ! éclate Ilias de sa puissante voix grave.

Alors qu’est-ce qu’on attend pour élucider le mystère ? s’exclame Élégi. On devrait avoir déjà franchi… au moins ! le premier saut ! » Ses propos, irresponsables, me révoltent.

« Élégi ! Au regard des exceptionnelles circonstances qui règnent à bord de Tanacé Quatre, j’estime qu’Adria doit donner son point de vue en premier ! Adria ?

Je suis désolée, Commandant… Mais en mon âme et conscience… je ne peux approuver une condamnation à une mort certaine… ne serait-ce que d’une seule personne de mon équipage… Désolée, Commandant.

Mmm ! grommelle Élégi.

Cette mission peut être d’une importance capitale, intervient Assibir. Je suis de l’avis d’Élégi ! Nous devons nous diriger immédiatement vers cette planète ! Coûte que coûte !

Non, mais je rêve ! s’étonne Ilias qui a l’air sidéré. Une planète située à combien ?… Quatre cent cinquante-sept années-lumière de Kriemn ! Alors là ! Il faut qu’on m’explique… où est l’urgence de la situation !… Pour satisfaire la curiosité de certains ?

Origni ?

Je suis de l’avis… » commence Origni. Il stoppe net et semble réfléchir.

« D’Adria et d’Ilias. Pourquoi se précipiter ?… Pour aller… on ne sait trop où ?

Aaahh ! » Élégi enrage. Elle serre les mâchoires, à tel point que je me demande si elle n’est pas victime d’une attaque cardiaque… Au fond de moi, je n’en serais pas franchement attristé.

« Licori ?… Ton avis ?

Eh bien… Il nous faut peser le pour… le contre…

Licori ! » s’écrie Élégi. Une exclamation qui sonne comme un rappel à l’ordre.

« Je vais me ranger aux côtés d’Élégi et d’Assibir, reprend Licori.

Aaahh ! lâche Élégi, soulagée. Quand même !

Ce qui nous fait… poursuit Licori, trois voix pour… trois voix contre… À toi d’avoir le dernier mot, mon cher Adar. » Il me sonde de son regard sournois.

« Adria ?

Oui, Commandant ?

Ma décision est prise, Adria… Tu vas devoir être courageuse… Il va te falloir… découvrir une solution, un remède. Je te donne tous les moyens à notre disposition ! Nous n’effectuerons… aucun saut ! tant que le problème ne sera pas réglé !

Hou !… Merci, Commandant !… Merci, en notre nom à tous ! »

Ilias et Origni retrouvent le sourire, ils s’adossent à leurs fauteuils.

Licori reste de marbre, tandis qu’Assibir et Élégi me foudroient de leurs regards provocants.

« Tu le regretteras ! me menace Élégi. Ton comportement est inacceptable ! J’en référerai au Haut Commandement Suprême ! Ta carrière de commandant d’escadre s’achève ici !

Jusqu’à nouvel ordre d’Abakan, le commandant, ici… c’est moi ! Je te laisse adjoindre tes commentaires au rapport que nous allons lui expédier. D’ailleurs… si quelqu’un d’autre a des commentaires ?

Bien sûr ! tonne Ilias. Moi !

Moi aussi ! ajoute Adria.

Chacun peut ajouter ce qu’il souhaite. »