Chapitre 6-44

6.2.0 TERRE

Jade – San Diego

À la suite d’Entemana, nous nous précipitons dans la salle d’à côté, la pièce au fauteuil central : un holotorium sans fenêtre.

Entemana nomme à voix haute le nom des cinq capitales… et cinq hologrammes apparaissent… Il fait nuit sur trois sites. Des caractères blancs indiquent : Addis-Abeba 04 : 44, Genève 03 : 44, New York 20 : 44. D’impressionnants effets lumineux, spectaculaires à la faveur de la nuit, se produisent au-dessus des trois villes. Des sources lumineuses se déplacent, voilées par les nuages qui dissimulent les vaisseaux mères. Il est 12 h 44 à Canberra, une métropole obscurcie par un nuage lenticulaire transpercé de puissants rayons lumineux ! Alors qu’un ciel d’azur s’étend sur la région. Rangoun est menacée par un ciel d’encre d’où émergent de nombreuses lueurs. Il est 8 h 14.

Et soudain, comme sous un top départ simultané, des centaines de vaisseaux apparaissent ! Des intercepteurs apsilos qui fusent vers les villes…

Les hologrammes se brouillent pour se fondre en un seul, où naît un symbole en trois dimensions… un symbole que nous connaissons déjà : un œil stylisé cerclé de quatre anneaux.

« Le Wyg’nmat, l’œil qui voit tout ! lance Origni. L’emblème de Cherfa ! »

Une désagréable stridulation s’élève, tandis qu’un anneau commence à tourner… Il accélère sa rotation, en rythme avec une montée en puissance du son… Le son qui se stabilise, et un deuxième anneau se met en mouvement, au moment où s’élance une nouvelle vibration. Je repense aussitôt à Nayasis, aux Nayasides, et à leurs expériences au tréfonds du yötrök…

« Tu gères ? me surprend Mel. Si ça va trop loin.

O.K. » Je réplique sans trop savoir que faire, sinon griller les transmetteurs.

« Waouh ! s’exclame Thomas. J’imagine que le monde entier suit la retransmission !

Ça va créer un état de choc collectif ! réagit Éoïah.

C’est le but, ajoute Adam. Une démonstration de puissance.

Coupez la retransmission ! lance Origni.

— Pourquoi ? semble s’étonner Entemana, bien qu’il grimace et porte les mains aux oreilles.

C’est un piège ! » Entemana nous lance un regard interrogateur. Mel hausse les épaules.

« Ça n’marchera pas, nous précise Mel. Trop facile.

Arrêt de l’hologramme ! » ordonne Entemana. Le Wyg’nmat ne disparaît pas, un troisième anneau entame une rotation avec une nouvelle vibration…

« Arrêt de la transmission ! » hurle Entemana. Sans plus de succès.

« Trop tard ! lâche Origni.

Alors ? J’arrête ça ?

Attends, répond Mel.

— Ah ! Je suis curieuse de voir la suite. »

L’harmonie discordante baigne la pièce… Origni crie quelque chose… mais je n’entends pas ce qu’il dit. Au bord de la panique, il a parfaitement identifié la situation :

« Les séquenceurs harmoniques vont déclencher une distorsion ! L’espace va se replier ! Il faut s’échapper !

Origni ! lance Mel. Du calme ! Nous avons la situation bien en main.

Le composé harmonique va… » Il est surpris de nous voir impassibles, presque indifférents au tumulte.

« Je sais ! » le coupe Mel.

Mes grands-parents sont abasourdis, incapables de réagir. James semble fasciné. Entemana ne sait que penser, balançant entre l’inquiétude visible d’Origni et notre flegme dissonant. Marcus et Anaïs ont l’intention de fuir… Ils échangent un regard et braillent un “Venez !” quasi inaudible. Marcus empoigne Yang, Anaïs prend Sakari par les épaules, lorsqu’une cinquième vibration fait une entrée fracassante ! Elle vrombit, monte et descend… en accord avec les palpitations de l’œil central ! Le temps se ralentit…

Je tourne la tête pour suivre Marcus, Yang, Anaïs et Sakari… qui se dirigent, leurs mouvements ralentis à l’extrême, vers la porte qui s’éloigne… L’espace se dilate… la pièce s’agrandit… L’onde de chaleur attendue me traverse, l’atmosphère s’épaissit… Le brouillard luminescent blanc fait son apparition… il nous enveloppe… J’attends les ombres éthérées… mais l’harmonie décroît subitement !

La brume disparaît, l’espace reprend sa place, le Wyg’nmat se fige. Marcus, Yang, Anaïs et Sakari perdent l’équilibre. Leur chute est étrangement ralentie ! Adam nous jette un clin d’œil complice…

J’ai les oreilles qui bourdonnent, qui sifflent… Mel lève la main. Il s’apprête à parler… lorsque l’emblème de Cherfa s’efface, remplacé par la représentation holographique d’un personnage vêtu d’une combinaison dorée et d’une cape argentée… Un Emnos âgé, à la mâchoire inférieure large et avancée, au visage osseux, livide, au regard glacial et pénétrant. Il porte de longs cheveux blancs. Il est assis dans un fauteuil noir auréolé d’un Wyg’nmat lumineux. Sa main droite repose sur le pommeau d’un satikka.

« C’est lui ! Acer Bar Kantari ! lance Origni. Celui qu’on nomme Abakan ! Un commandant suprême ! Un bras armé de Cherfa !

Peuples de la Terre ! » Le ton est solennel, grave.

« Tiens ? s’étonne Mel. Comme Ève !

Je viens vers vous… comme l’humble plénipotentiaire de la puissance divine de Cherfa Kriemn, le Seigneur et Maître de la galaxie !

Humble ! » reprend Origni, l’air sidéré.

S’ensuit une diatribe sur l’Ordre, le Chaos, un discours de propagande que je n’écoute plus. Autre chose me tracasse… Je détecte l’approche de vibrations… des réacteurs…

« … Je vous appelle au renouveau de la foi… La toute-puissance de Cherfa Kriemn, sa connaissance, vous seront bientôt révélées… Écoutez la voix du salut, de la sagesse… Vous devez vous soumettre… ou périr… car les mondes qui ne suivent pas la voie… ne peuvent se développer… Ils sont voués à la destruction… Telle est la loi de Cherfa Kriemn ! »

Un vaisseau ralentit… il prépare son approche !

« On a d’la visite ! lance Éoïah.

Je confirme !

Des humains, précise Mel. Ils sont nombreux… prêts au combat ! Un groupe armé approche ! Des humains ! Vous avez l’explication ?

— C’est un groupe d’intervention. C’est pour notre sécurité, avance Entemana.

— Eh bien… c’est c’qu’on va voir, réplique Mel. Origni, déclenche ton Kaïtrang !

Le vaisseau vient de s’immobiliser au-dessus de la propriété. Je vais voir… » Je m’élève en extra, et découvre le dessous d’une aile volante grise aux reflets bleus. De deux trappes ouvertes sautent neuf personnes vêtues de combinaisons intégrales bleu nuit. Une arme à la main, elles portent un casque et un sac à dos. Elles se sont jetées dans le vide ! Mais elles atterrissent sans encombre. Elles se séparent et encerclent la villa ! Je réintègre mon corps. L’allocution de l’Emnos est terminée, l’hologramme a disparu sans incident. J’entends le déverrouillage de la porte d’entrée…

« Laissez-moi leur parler, se hâte Entemana, les mains tendues.

— Vas-y ! » réplique Mel qui lui fait signe de quitter l’holotorium. Il sort les mains levées.

« On se calme ! Tout va bien !

L’Emnos ! lance une voix sèche. Où est l’Emnos ? »

Mel, furieux d’entendre ces mots, bondit hors de la pièce. Thomas et moi, nous le suivons, aux côtés de Marcus et d’Anaïs…

« Avec nous ! réplique Entemana.

Non ! Il a disparu ! » Entemana est avec quatre personnages en noir. Ils sont inquiets, prudents, mais ils savent qui nous sommes. Mel porte l’index levé devant les lèvres : « Bon sang ! Sécurisez totalement le périmètre avant d’parler ! Les murs ont des oreilles ! »

Un personnage lève un bras et acquiesce de la tête.

« Verrouillage système ! Cryptage 5 ! Filtrage 5 !

Enclenchement des sécurités… Brouillage en cours… Système verrouillé.

— Bon ! lâche Mel. Qui êtes-vous pour débarquer ainsi ? »

Le personnage qui semble être le chef, en tout cas celui qui mène la danse, porte la main gauche à la mentonnière et retire son casque. C’est un Hispanique d’une quarantaine d’années, à la peau cuivrée, aux sourcils épais, aux yeux sombres en amande, au regard pénétrant… Il passe une main dans ses cheveux courts avant de répondre d’une voix ferme, sans accent :

« Nous sommes du même bord ! Je me nomme Ivan Pérez.

— Je te croyais avec… Marduk, s’étonne Entemana.

— Oui ! Nous avons interrompu nos analyses pour venir vous chercher. Nous avons tout suivi.

— Vous… faites partie de l’Organisation ? demande Thomas.

— Oui ! Tout comme vous ! réplique Ivan.

— Nous ?

— Oui ! Vous tous ! Vous êtes au courant de son existence… Donc vous en faites partie !

— Ça a au moins l’mérite… d’être clair, répond Mel.

— Nous allons vous conduire au quartier général. Quelqu’un souhaite ardemment connaître votre histoire.

— Ça tombe bien, réplique Mel. Nous aussi, on aimerait apprendre la vôtre.

— Qu’est-ce qui s’passe dans les capitales ? » questionne Entemana. Ivan hausse les épaules.

« Les communications sont à nouveau interrompues. » Il stoppe, stupéfait de voir apparaître Origni aux côtés de Mel.

« Vous savez qui je suis… Je ne me présente donc pas… Vous avez suivi le discours de… celui qui se présente comme l’émissaire de Cherfa ? » Ivan acquiesce de la tête tout en désignant son oreillette.

« Ce premier discours sera certainement suivi d’actions d’intimidation. Je pense que le recours à la violence sera réservé pour d’éventuelles représailles.

— Puissiez-vous dire vrai ! » grimace Entemana. Il n’a pas l’air convaincu. Pris par l’instant, nous ne pouvons pas nous permettre de lointains voyages extracorporels. Nous sommes rejoints par Adam, Éoïah, James, qui ne la quitte pas des yeux, et mes grands-parents. Ivan nous fait un bref topo avant que nous quittions la villa. Il souhaite que nous tous l’accompagnions… Adam annonce, de but en blanc, qu’Éoïah et lui ne se joindront pas au groupe. Un froid immédiat gagne l’assemblée…

« Notre vaisseau ! explique Adam.

— Je viens avec vous ! décide Ivan.

— Moi aussi ! ajoute James.

— Aaahh ! semble regretter Adam qui penche la tête sur le côté. Ça n’va pas être possible. Vous n’pouvez pas entrer.

— Mais ? s’étonne Ivan.

Je suis la seule à pouvoir diriger le vaisseau », intervient Éoïah. Sa voix ferme, décidée, surprend et refroidit l’auditoire.

« Son interface n’est pas adaptée aux Humains… et vous n’êtes pas autorisés à entrer ! »

Éoïah apparaît si déterminée, qu’ils n’insistent pas… Origni, Adam et Éoïah engagent leurs camouflages… Ils disparaissent avant que les systèmes de sécurité de la villa ne soient désactivés.

Nous sortons de la villa, attendus par cinq autres personnages en noir. Ils nous escortent vers une prairie engazonnée du parc, où le vaisseau de l’Organisation a atterri. Le soleil s’est rapproché de l’horizon. Il s’enfonce dans une épaisse bande nuageuse… Ce soir, les Californiens ne bénéficieront pas du coucher de soleil sur le Pacifique…

Un escalier escamotable est déplié sous la queue de l’appareil. Un homme brun, barbu, aux cheveux courts et crépus, chaussé de lunettes noires, patiente en haut des marches. Il porte une chemisette blanche à fines rayures verticales violettes sur le côté droit, et un pantalon noir maintenu par une ceinture aubergine… Ce nez aquilin, ce collier de barbe, ce menton fuyant…

« Thomas ! Celui qui nous attend…

C’est bien lui ! » m’assure Thomas.