Chapitre 4-16

Jade

Le volume de la musique s’abaisse. Les quatre Éthaïres se lèvent et nous sourient. Deux couples, vêtus de la robe traditionnelle, que Lepte connaît visiblement.

« Lepte ! Ravi de te revoir, annonce l’un d’eux.

Égept ! Zéaptys ! Sèliep ! Sépya ! Mais que font quatre biologistes sur Soléna ? En compagnie d’Opiriens ? et de Kylèniens ? que d’ailleurs je salue ! » Les Opiriens se lèvent. Des créatures de notre taille, mais d’une carrure… impressionnante ! Une carrure imposante que leur armure accentue. Une épaisse combinaison de cuir sombre, renforcée par un matelassage bleuté. Toutes portent un même ceinturon garni d’objets inconnus. Leurs yeux marron, globuleux, aux pupilles verticales, nous fixent d’un regard de prédateur, mais elles s’inclinent respectueusement.

« Nos salutations, Éthaïre… Ligure… et étrangers Ir’ Daniens. Nous vous attendions. Nous savons ce qui vous amène… et nous vous souhaitons la bienvenue. Nous sommes… membres de la division Ophari.

“LA” division Ophari ! reprend Lepte. Oh ! Enchantée !

Qu’est-ce que ? “LA” division Ophari ? demande Ève.

Nous sommes chargées de garantir la paix… et la sécurité ! du système de Gévari… et des systèmes de Baha, Karatoa, Diar Ua et Araïfah.

Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! C’est vous ? les flottes défensives ?

Précisément.

Et moi qui me demandais encore, il y a quelques heures, si la Communauté était capable de se défendre en cas d’agression extérieure, remarque Ève.

Nous sommes chargées… de ces détails. Mais il est vrai, et tant mieux dans un sens, qu’il ne se passe pas grand-chose. Nous devons juste… être prêtes.

Et vous… Kylèniens… nous vous saluons. »

Les trois Kylèniens ne sont guère plus engageantes. Elles portent une étonnante cuirasse luisante, à l’apparence semi-liquide, et des bracelets de biceps transparents qui retiennent d’étranges petits objets. La Kylènien du milieu se redresse.

« Bonsoir ! Et bienvenue ! Nous sommes ravies de vous rencontrer. Nous avons suivi votre odyssée sur Kylèn… et je peux vous dire que vous nous avez impressionnées !

Merci !

Votre tenue ? demande Lepte. Vous n’êtes pas ?

Si ! C’est bien nous !

— Euh ? interroge Mel. C’est-à-dire ?

Nous sommes partenaires des Opiriens, chargées de la défense du système d’Abdès.

Mais posez vos affaires… et assoyez-vous », intervient l’une des Éthaïres. La plus petite, menue, presque fragile, avec son visage allongé, ses yeux ronds, son nez fin, sa bouche mince et ses mains osseuses. « Nous allons vous expliquer ce qui se passe… »

Alors que nous nous assoyons, les Kylèniens et les Opiriens quittent la table. Ève se relève.

« Non, non ! Ne bougez pas ! réagit l’une des Opiriens. Vous ne nous chassez pas ! Nous allons vous préparer… un plat local. L’histoire… nous la connaissons.

D’accord. Merci, répond Ève qui se rassoit.

Alors, voilà… Pardon, je ne me suis pas présentée ! Je me nomme Zéaptys… Je suis exobiologiste… Oui, Ève et Thomas, comme votre maman. Vous venez d’arriver sur Soléna, la deuxième planète du système de Rahav Nor. Un système, en fait, binaire, composé de Rahav Nor et de Soul Alsum. Le système planétaire de Soul Alsum compte une planète, Zabora, sur laquelle la vie a pu s’implanter et se développer…

Et vous vous demandez, à juste titre, quel est le rapport avec notre présence sur Soléna… et qui suis-je ! », poursuit son voisin, un Éthaïre au visage carré, aux yeux verts inquisiteurs, et au nez légèrement busqué.

« Je suis Sèliep… exobiologiste… comme ma collègue. Et j’en reviens à la raison de notre présence sur Soléna… Soléna où nous avons détecté, il y a peu, la signature de cinq espèces exogènes, trois espèces végétales et deux espèces animales. Exogènes, parce qu’elles proviennent… de Zabora.

Et menacent la diversité biologique indigène », poursuit le troisième Éthaïre. Trapu, joufflu, il a le front bombé, les oreilles décollées, et des yeux globuleux au regard soucieux.

« Comment cela a-t-il pu se produire ? » Il soupire avant de poursuivre. « Nous supposons qu’elles ont été introduites accidentellement dans l’écosystème. Une mission d’exploration de Zabora qui n’aurait pas pris les précautions élémentaires lors de son retour sur Soléna… Toujours est-il que nous devons faire face à une véritable catastrophe écologique ! La contamination menace le fragile équilibre de Soléna… alors nous nous devions ! d’intervenir. Oui ? Pardon ! Je me nomme Égept.

Et moi… Sépya », complète la dernière. Ses grands yeux pétillent au milieu d’un visage ovale aux traits fins.

« Nous sommes sur Soléna pour remédier aux problèmes liés à la prolifération de ces espèces invasives. L’éradication des espèces végétales n’est plus qu’une question de temps...

Et l’une des deux espèces animales a été naturellement exterminée par l’autre, poursuit Zéaptys. Et c’est la présence de cette dernière qui justifie la venue des Opiriens et des Kylèniens…

La présence de cette dernière espèce, reprend Sépya, comme votre venue.

— Effectivement. Ce qui leur permet d’atteindre deux objectifs à la fois.

— Nous on dit : faire d’une pierre deux coups.

— Et c’est quoi ? Leur objectif avec nous ?

Vous entraîner. Égept ?

Oui. » D’une mallette, Égept sort un petit appareil qu’il dépose sur la table. Un émetteur holographique, un pavé noir avec une demi-sphère bleutée encastrée. La portion sphérique s’illumine, et l’image tridimensionnelle d’une créature bipède apparaît…

Un carnivore formidablement armé !

L’animal, trapu, a à peu près notre taille. Son corps est recouvert d’écailles duveteuses brun-vert et de pennes beiges et brunes. De grands yeux jaunes, à pupille ronde, dominent des mâchoires hérissées de dents recourbées. Son crâne est large, et couronné d’une huppe de plumes rousses.

Sous un cou assez long et puissant, ses membres antérieurs, de petites ailes courtes, se terminent par trois doigts griffus. Ses pattes arrière, puissantes et musclées, possèdent quatre orteils, les deux premiers griffus. L’extrémité de sa longue queue s’élargit, et porte des plumes en losange jaune-orangé.

« Je vous présente… un ibarptazol, annonce Zéaptys, ou ibarp. Dans son milieu naturel, sur Zabora, cette créature, bien que très agressive, possède de nombreux prédateurs. Ici, sur Soléna, le chassé est devenu chasseur, et cet animal redoutable est rapidement parvenu au sommet de la chaîne alimentaire.

— Ah ! Et c’est cette bestiole qu’on risque de trouver dans la forêt ? grimace Thomas.

Ce n’est pas vous qui les trouverez, réplique une Opirien revenue avec des ramequins blancs fumants qu’elle dépose sur les tables. C’est eux qui vous trouveront ! » Elle s’assoit.

« Les ibarp… tazols, ne risquent-ils pas de… venir jusqu’ici ?

Ils ne s’aventurent pas en terrain découvert. Du moins pour l’instant, répond l’Opirien.

Charmant, ajoute Mel.

Bon appétit ! nous souhaite une Kylènien qui attaque son assiette avec les doigts.

— Merci. Merci. » Il n’y a pas de couverts, ils se servent avec leurs mains, sans manières. Nous en faisons de même. Mon ramequin contient un assortiment de légumes frits, rouges et verts, et un morceau de viande. L’odeur de grillade est appétissante. La tranche, croustillante sur le dessus et tendre à l’intérieur, est… délicieuse !

« Humm ! C’est bon ! C’est quoi ? » Je présente un bout de viande.

« Jade ! » Un étrange rappel à l’ordre d’Ève.

« Ben quoi ?

C’est de la cervelle d’ibarp », répond l’une des Kylèniens, me coupant net l’appétit. Constatant ma réaction, elle croit bon d’ajouter : « C’est excellent, riche en vitamines, en fer, en oligo-éléments. Si tu préfères, nous avons rapporté les foies, et les cœurs ! Et c’est tout frais !

Non merci… Les légumes, ça ira.

Je précise quand même, ajoute une Opirien, que nous ne sommes pas venues jusqu’ici pour chercher de la viande. Nous joignons simplement l’utile à l’agréable. Nous sommes intervenues dès que nous avons eu vent de la contamination de Soléna. Et nous avons proposé à nos chers amis biologistes de les aider à résoudre la question ibarp. Notre mission première est d’éliminer les intrus par le piégeage et par la chasse… Et nous avons prévu… de chasser avec vous !

— Waouh ! s’écrie Thomas qui écarquille les yeux. Super ! Je suis partant !

— Moi aussi, ajoute Mel.

Je ne souhaite pas jouer les rabat-joie, intervient Lepte, mais la chasse n’est pas à l’ordre du jour.

— Oh ! S’il te plaît, insiste Thomas.

Ce n’est pas un refus définitif, reprend Lepte, mais nous avons un impératif à respecter. Un jour prochain.

— Ah ! D’accord.

Et vous ? Les Kylèniens ? demande Mel.

Nous sommes venues en voisines, nous apportons notre concours.

Nous venons nous défouler, faire un peu d’exercice sur le terrain, complète une autre Kylènien.

Mais ? les Solènes ne s’en occupent pas ? s’étonne Éoïah.

Ils réagissent différemment. Que le meilleur gagne, c’est leur philosophie. Ils auraient laissé faire.

Vous ? les Kylèniens ? questionne Adam. Et vous ? les Opiriens ? Ce sont… des armes que vous portez ?

Tout à fait. Des armes que nous ne souhaitons pas utiliser, autant que faire se peut. Les ibarps ne se battent qu’avec leurs griffes, leurs mâchoires, leur queue, alors nous privilégions le combat au corps à corps. Autrement ? quel intérêt ? Ces armes ne sont là qu’en cas d’absolue nécessité. Si l’affrontement tournait mal.

On pourrait les voir ? questionne Thomas.

Pas ce soir, intervient Lepte.

— Ah ! s’exclame Mel qui grimace. On a perdu Kalept… qui était tout l’temps sur not’ dos… et maintenant on a Lepte… qu’est vraiment pas mieux !

Un autre jour, reprend Lepte. Vous aurez tout… le… temps. Pour l’instant, nous devons terminer le dîner, et prendre nos quartiers. Vous ne trouvez pas que la journée a été assez longue ? »

Nous terminons le repas par une dégustation de fruits originaux, accompagnés d’une boisson chaude aux plantes, sucrée et acidulée, servie par les biologistes.

Je ne sais pas s’il s’agit de la tisane, de la fatigue de cette interminable journée, ou des deux cumulées, mais je pique du nez.

Si je ne me lève pas… je vais m’endormir à table.

Thomas se frotte les yeux. Lepte s’en rend compte et se renseigne sur l’occupation des maisons.

« En ce moment, commence Égept, c’est simple ! Tous les habitants du village sont ici. Zéaptys et moi, nous occupons cette maison. » Il désigne la première maison de droite. « Sépya et Sèliep, celle d’à côté. Les trois suivantes sont libres. Les Kylèniens habitent ces deux-ci, et les Opiriens les deux autres.

Et les deux qui sont ouvertes ? demande Adam.

Elles sont réservées à l’intendance, répond Sépya.

Et les autres maisons ? interroge Mel.

Elles sont libres, réplique Zéaptys.

Toutes ? Tu veux dire ? qu’on peut choisir ? reprend Mel. Qu’on peut aller… où on veut ?

Oui, assure Zéaptys.

— Wouah ! s’exclame Mel. Alors Ève et moi, nous allons choisir notre maison.

Éoïah et moi, aussi ! ajoute Adam.

Les Solènes ne s’occupent pas du village, précise Lepte. L’entretien des maisons est dévolu à leurs occupants.

T’inquiète, assure Mel. On saura se débrouiller. Tu nous montres juste ce qu’on doit faire.

Bien ! Alors, venez voir », nous invite Lepte qui se lève. Je bâille… et me lève en m’étirant. Thomas bâille à son tour… Nous suivons Lepte, qui se dirige vers la troisième maison de droite.

« Je choisis cette maison. »

Devant la porte, elle appose une main sur le vantail. J’entends un double claquement, et la porte s’entrebâille.

Lepte pousse la porte, et enjambe le seuil… Une lumière s’allume.

Nous entrons à sa suite… La pièce est simple, la déco minimaliste. Le sol est pavé de pierres blanches, et les murs et le plafond sont blancs. Je ne vois que deux couchages individuels.

Le plafond, assez bas, est percé en son centre d’une trémie circulaire occupée par un escalier hélicoïdal métallique sans contremarches.

L’éclairage provient d’une rampe qui entoure la trémie. Lepte traverse la pièce, et déplace une cloison amovible qui cache des toilettes et une simple douche.

Tout est blanc, et sans miroir.

Nous montons à l’étage de ce duplex, pour découvrir une petite mezzanine aménagée sous le dôme. Il y a deux couchages individuels, mais la chaleur est insupportable.

Nous redescendons, nous sortons, et Lepte nous fait visiter les maisons réservées à l’intendance.

La première contient une suite de machines pour l’entretien du linge et le nécessaire pour le ménage.

La seconde, une machine à repas classique, des ustensiles de cuisine, couverts, plats, des plaques chauffantes, un appareil pour préparer des jus de fruits, et un lave-vaisselle.

Thomas et moi, nous choisissons la maison mitoyenne de celle de Lepte, et nous allons nous coucher…